Skalpel « Crève » (Illustrations : Emeline)

Skalpel « Crève » (Illustrations : Emeline)

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Encore ce putain de téléphone qui sonne. Son nom qui apparaît sur l’écran. L’envie de gerber qui revient. Elle le hait. C’est clair, net et précis. Elle souhaite qu’il crève. Qu’il crève la bouche ouverte. Elle a honte de ce qu’elle ressent mais c’est vrai. Elle prie parfois pour ça, même si elle ne croit pas en dieu. Une vieille habitude qui l’aide. Un réflexe conditionné par des heures d’angoisses et de chantages affectifs. Elle le souhaite de toutes ses forces, elle l’espère en rageant et en serrant les poings jusqu’à s’en faire mal. Misérable et pathétique forme de vie personnalisée dans un corps fade et usé. La faute aux médocs, à l’alcool et à la déprime. Tu sais quoi ? C’est pas de sa faute tout ça.

Qu’il crève !

La vie ne lui a pas laissé beaucoup de choix. Débrouillard. Un héritage non-enviable. Un destin tracé dans la douleur d’un drame annoncé. Une excuse globale. Tant de venin dans les veines. Tant de haine et de méchancetés accumulées, tant de mauvais gènes, de poisse et de « faute à pas-de-chance ». Et toute cette merde qui éclabousse sa triste face à elle qui n’a rien demandé.

Qu’il crève !

Elle le déteste depuis tellement longtemps qu’elle a oublié quand est-ce qu’elle a commencé à le haïr. Ce ne sont pourtant pas les raisons qui manquent ni même les histoires qu’elle pourrait conter pendant de longues heures qui font défaut. Elle s’est habituée à ressentir de la haine au plus profond de son âme, et ça lui fait mal, constamment, c’est pour cette raison qu’elle souhaite qu’il crève. Pour se débarrasser de ce poids devenu trop lourd à porter. Autant vivre avec une culpabilité plus légère. C’est ce qu’elle imagine.

Quand elle voit apparaître son nom sur l’écran de son téléphone ses mains deviennent moites. Les souvenirs douloureux remontent à la surface. Elle voyage dans le temps. Elle se déteste. Se trouve minable, faible et lâche. Elle en vomit presque. Elle revoit la face méprisante qui la raille du haut des certitudes qu’il n’a jamais réussi à assumer pleinement. Elle redécouvre la condescendance qui l’écrasait autrefois. L’hystérie maîtrisée et noyée dans du vin blanc bon marché. Un « handicapé » de la vie qui ne se sent plus péter. Un incapable arrogant. Comment un être aussi petit et mesquin a-t-il pu lui faire autant de mal ? Comment a-t-elle pu se laisser faire à ce point ?

Elle n’a jamais compris ou a toujours fait semblant de ne pas comprendre. Elle s’est menti à elle-même. Elle l’a aimé dans une période de transition et de solitude. Le passage entre la fin de l’adolescence et l’ère adulte. Un moment de fébrilité extrême.

Qu’il crève !

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Elle se souvient d’une embrouille parmi tant d’autres.

Ils viennent de faire l’amour dans des draps inchangés depuis des mois. Entre des taches de spermes, de sang de règles séchées et d’odeurs de clope, le tout imbibé de sueur rance. Dans l’humidité des lattes de bois trop vieilles pour être encore appelées plancher. Elle essaye de résister au regard vitreux et à la grisaille de sa peau, mais c’est dur. Néanmoins, elle réussit à jouir, ou elle fait semblant, elle ne s’en souvient pas vraiment. Lui aussi. Ils s’allongent sur le dos, elle allume une clope et lui chope la canette de bière posée quinze minutes auparavant sur sa table de nuit. C’est une fin d’après-midi triste et grise. Elle tire une taffe et lui dit :

– Je crois que je ne t’aime plus du tout.

– Moi non plus, dit-il sèchement.

– Je crois qu’il faut qu’on se sépare.

– Vraiment, ouais, c’est clair.

Elle semble sûre d’elle et insensible aux conséquences que tout ça implique, il lui a fallu de long mois de préparation psychologique et morale. Maintenant, elle se sent prête.

– On n’a plus rien à foutre ensemble, ajoute-t-il.

– Mouais… répond-elle en regardant le plafond et en fumant.

Si elle pouvait partir en fumée, pense-t-elle. S’évader en volant par la fenêtre et surfer sur les nuages.

Aucun des deux n’a évoqué le fait qu’ils viennent de faire l’amour. L’échange corporel a été consommé tel quel, rien de plus. Plus d’amour, plus de passion, plus rien. Du sexe impersonnel et crade. Elle n’aurait jamais imaginé que cela fût possible. Elle a la triste impression de s’être fait baiser comme un cadavre.

Un mois après, elle quittait l’appartement et ils se séparaient officiellement, enfin…

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Elle redémarre dans la vie comme elle peut. Elle se réfugie dans des livres qu’elle lit avec frénésie. L’évasion fonctionne mais elle crée la dépendance. La soumission à l’imaginaire et au fantasme. L’identification à la vie d’autres personnages du passé ou irréels. Cela lui fait du bien. Ça l’aide à se lever chaque matin. Elle remercie le destin d’avoir créé les médiathèques et les bibliothèques municipales. Des milliers de livres à sa disposition gratuitement. Pas tous bons ou excellents, mais tous vivants. Autant d’échappatoires salutaires. C’est toujours mieux que de cogiter à sa propre vie et d’analyser sa propre existence.

Les pizzas qui s’enchaînent. Les margaritas les moins chères qu’elle améliore avec du fromage râpé le moins cher. La bière la moins chère. Bref, la routine sanitaire la moins chère. Tous les jours. Ça ne la lasse pas. Pour elle c’est mieux que les pâtes. Des tisanes bon marché aussi. Des indemnités chômage qui vont bientôt s’épuiser. Quelques mois encore. Elle préfère ne pas penser à l’après. Comme d’habitude elle fera dans l’urgence. Elle sera submergée par l’angoisse le moment venu. Elle se dit qu’il vaut mieux une grosse montée de stress pendant quelques jours qu’une angoisse constante pendant de longs mois. C’est comme ça qu’elle gère. En ne pensant pas aux échéances inévitables.

Elle aime son petit studio de 15 m2. Ça doit vraiment être la seule à pouvoir être satisfaite de vivre dans une chambre aussi petite. Elle se console en se disant qu’en menant cette vie de taularde à l’air libre elle se prépare au pire. Mais au fond elle sait que tout le monde s’en branle de sa gueule et de sa face terne de rat de bibliothèque. Une moine-soldat sans bible et sans dieu, enfin moine c’est pas possible, mais bon.

Un des moments qui l’excite le plus dans sa morne vie c’est de croiser un des caissiers de Franprix qui se trouve à une cinquantaine de mètres de son immeuble. Elle y va 2 à 3 fois par semaine pour acheter à chaque fois presque rien du tout si ce n’est ses pizzas, son fromage et d’autres babioles inutiles à moins de 1 euro. Elle n’est pas riche, mais elle n’est pas pauvre non plus. Son studio ne coûte pas très cher et elle a l’équivalent d’un smic qui rentre chaque mois. En vérité, elle ne claque pas beaucoup de sous, ce qui a pour conséquence que son compte en banque affiche un solde positif à chaque fin de mois et qu’involontairement elle met de l’argent de côté. Elle en est plus ou moins consciente. Elle regarde le caissier avec des yeux de chien battu, il a ce quelque chose de particulier très féminin qui la fait sourire tendrement. Aucun mot n’est échangé à part un timide bonjour de sa part auquel il répond franchement en la regardant alors qu’elle détourne les yeux, gênée. Une néo-conne timide ! Voilà ce que je suis, l’autre monstre m’a transformée en clébarde lâche ! Alors à chaque fois, elle paye et file à toute vitesse en suant à grosses gouttes dans son pull de maison en laine qu’elle ne quitte presque jamais. Elle pense qu’elle est amoureuse du caissier mais en fait c’est juste qu’elle déteste les gens et le monde en général. Alors elle peut aimer un être insignifiant et inoffensif qui brille de malice derrière une caisse de supermarché pathétique et qui en plus a un truc féminin qui la rassure un peu. Cela a quelque chose de vibrant et de vaguement excitant, mais pas au sens sexuel du terme, plutôt dans le sens de la timidité par laquelle on se fait déborder.

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Le téléphone sonne. Appel masqué. Elle hésite et répond. Un silence. Un long silence. Elle devine. Il est 18 heures pourtant. Toujours le silence. D’habitude cet enfoiré la réveille en pleine nuit ou en début de soirée. Son ventre commence à lui faire mal. La boule devient lourde. Ces entrailles se tordent.

– Qu’est-ce que tu veux putain ?

– Allô… fait-il avec une voix grasse.

– Qu’est-ce qu’y a, t’es encore défoncé ? Lâche-moi sale merde !

– Pardon ! Fait-il offusqué.

– Tu veux quoi bordel ?? Elle crie.

– Non… mais… j’veux te parler de… pourquoi t’as…

Elle le coupe, il est en mode pétage de plombs. Boulet de chez boulet. Chaque son qui sort de sa bouche et la moindre intonation qu’il prend le lui confirme. Elle connaît par cœur. Deux ans qu’elle gère ça. Et elle commence à ne plus pouvoir. Elle se meurt de trop de stress.

– Ferme ta gueule sale merde, t’as rien à me reprocher t’entends ? Lâche-moi ! Pourquoi ne raccroche-t-elle pas ? T’as encore bu du vin ? T’as pris des médocs avec ? Crève bordel, je m’en branle !

– Sale connasse, va te faire enculer, sale pute !

C’est elle qui commence à péter les plombs. Il gagne à chaque fois. Pourquoi ne lui raccroche-t-elle pas au nez directement quand elle entend sa voix ?

Elle hurle !

– Moi je vais me faire enculer sale merde ? Espèce de sale taré de merde ! Sors de ma vie !

– Pauvre merde inutile…

Elle raccroche.

Le téléphone sonne de nouveau. Elle hésite de nouveau. Elle pleure. Rongée par la culpabilité. Comment je peux être aussi dépendante de cette merde. Avec tout ce qu’il m’a fait. Comment ?

Elle balance le téléphone contre le mur. Celui-ci ne se casse pas. Elle pleure à chaudes larmes. Elle a un mal de ventre insupportable. Elle souffre. Elle le hait tellement. Elle veut qu’il crève ! Elle lui souhaite de crever dans d’atroces souffrances. Elle réussit à se ressaisir un peu. Elle prend une feuille et un stylo et elle écrit :

Tu es un monstre. Je ne sais pas comment te définir autrement. Beaucoup d’images se forment dans ma tête. Des chimères horribles et nauséabondes. Tu es une sangsue. Un vampire psychique. Une gangrène. Une pompe à émotion.

Par où commencer ? Le début, la fin, le milieu ?

Peu importe. Cette histoire est un long fil jonché de nœuds qui empêchent d’avancer sereinement. L’aiguille que tisse la toile de ma réflexion se bloque souvent et se casse parfois. Je te hais. Je t’ai souhaité des choses horribles. Au début avec des remords et de la tristesse. À la fin avec de la colère et de la haine. Tu es malade. Cela excuse beaucoup de choses mais pas tout. J’ai imaginé des scènes horribles. Un film d’horreur dont j’aurais été l’héroïne qui ne sauve personne. Une réciprocité de la haine matérialisée dans un corps rassurant. Je t’aurais regardé mourir en souriant. En pleurant aussi. Mais en me disant que c’est la meilleure chose qui puisse t’arriver. Je t’ai maudit sans croire à l’enfer. Et peut-être que pendant quelques secondes j’ai souhaité qu’il existe réellement. J’aurais vendu mon âme au diable pour te voir disparaître dans les flammes. Que tu ressentes d’atroces souffrances. J’ai cessé d’être une femme au sens noble du terme pour pouvoir jouir de ton malheur. J’ai attendu, en vain. Je n’ai fait que souhaiter, prier, espérer. J’aurais peut-être dû passer à l’action.

Je n’ai pas ressenti de plaisir particulier à l’idée de te voir souffrir, mais je n’ai pas non plus ressenti un quelconque dégoût. Au contraire. J’ai vécu et je vis. J’ai assumé de porter ça en moi en essayant de réduire mon sentiment de culpabilité au maximum. Sachant pertinemment qu’il ne pourrait pas disparaître totalement. Tant pis. C’est comme ça. C’est réel. Pas du tout fantasmé ni abstrait. C’est concret. Comme mes larmes à chaque fois que je souhaitais ta mort. Tu es un monstre. Ce que je te reproche le plus c’est de m’avoir transformé en un autre type de monstre. Celui qui écrit ces lignes.

Paragraphe 4

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Dans deux jours elle touchera son dernier versement des Assedic. Il faut absolument qu’elle trouve un travail. Elle n’a plus décroché le téléphone depuis 2 mois. Elle a esquivé le monstre. La bête est tapie dans l’ombre de sa culpabilité mais elle ne bouge pas. Elle est morte au fond de son cœur et le corps est enterré au milieu de ses tripes. Tout arrive. Même les libérations morbides. Les repas ont changé. Les vêtements aussi. La face est moins terne. Nouveau départ, nouveau chapitre.

Peut-être a-t-il enfin crevé…

Paragraphe 5

Skalpel (Illustrations : Emeline)

« Survivre au chagrin » Nouvelle inédite extrait du journal L’Autrement 1.4

« J’perds mon temps à croire les gens, et si j’existe méchamment ou si j’m’éteins doucement… » Fils du Béton.

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Envie de belles choses, de belles lettres, de beaux mots. Besoin de métaphores sensibles, d’images qui me touchent et de récits auxquels je m’identifie. Je rêve de lire de longs paragraphes qui me sortent d’une réalité absurde, de m’éloigner de la stupidité ambiante, grossière et beauf.

Ici j’entends des choses comme celle-ci:

« Vous savez le carnet de correspondance c’est comme une pièce d’identité officielle, il faut l’avoir sur soit, car on peut être contrôlé à n’importe quel moment, comme dans la vraie vie », « En tant que spécialiste de la vie scolaire, je pense que… je l’aime bien elle, parce qu’elle me raconte tout, elle me balance les autres », « Mais oui, c’est normal c’est un patron, c’est comme ça, tu ne dois pas te plaindre même s’il t’a frappé doucement », etc.

Au secours !

Et tout ça sort de la bouche d’une directrice de SEGPA, d’une prof’ et d’un CPE malade de bêtise et rongé par des angoisses qui le défigure. S’il pouvait aller se gratter ses plaques ailleurs, ça rendrait service à pas mal de mômes, je pense. L’institution comme référent pour tout. La sauvegarde d’une image clean et limpide pour la façade et surtout pas de vagues. On règle les problèmes en interne, en donnant l’illusion que l’on est à l’écoute et que l’enfant a son mot à dire. Les clients, euh pardon les enfants sont traités avec paternalisme, de façon abjecte. Mépris et pitié mal placés. On les prépare à l’entreprise, à la vraie vie, au lieu de les respecter. En même temps faut pas demander à une bourgeoise de comprendre un fils d’ouvrier, ni même lui faire confiance dans quoi que ce soit. Du côté de la domination, ils sont !

« Devenez qui vous êtes ! » pourrait dire la bosse, enfin la directrice. L’armée ne nous dit-elle pas de devenir nous-mêmes ? Prenez le chemin de vos parents, orientez-vous de façon intelligente, ne voyez pas trop gros surtout et les stages sont à faire en supermarché. Dans une bibliothèque ou une librairie mes chers petits-enfants vous seriez perdus et vous vous y ennuieriez. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes triés pour vous. La direlo s’occupe de manager la place financière et les enfants de bobos sont tellement mignons qu’on peut, eux, les faire changer de classes s’ils se sentent mal, avec la nouvelle carte scolaire il ne faudrait pas que nos petites têtes blanches désertent le quartier et s’en aillent ailleurs.

Et moi je me dis, merde. Si on pouvait rester entre nous franchement ça serait pas mal, mais bon.

« Tu ne vas quand même pas parler de RACE dans ce sujet hautement politique ? », mais si connard !

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En salle d’étude je peux écrire, c’est plutôt un bon signe. Je rentre ma tête à l’intérieur de ma carapace et je n’entends plus le brouhaha ambiant. Un bruit sourd m’entoure, un peu comme si un acouphène gênait ma concentration. Ecrire est mon acte de résistance quotidien, l’idéal serait de pouvoir le faire au calme et dans un lieu agréable. Il est vrai qu’entendre plus d’une trentaine d’enfants allergiques au silence qui bavardent, fait perdre un peu de charme à la scène d’écriture, quoi que ça se discute. Je n’en veux pas aux mômes, je fais avec, malgré eux. Mon expression écrite est sûrement brouillée, pour ne pas dire brouillon, mais elle a le mérite ultime de coller à la réalité, à MA réalité. Je l’aime comme ça, sans cette beauté artificielle édulcorée par le confort. Je l’aime telle qu’elle est: stressée, speed et souvent maladroite. De toute façon pour l’instant je n’ai pas le choix. Le statut d’Ecriteur semble indissociable de celui de Charbonneur.

Source d’inspiration qui évolue en temps réel. Exemple concret et vérifiable immédiatement. Spontanéité de la réaction et réflexion enrichie sur le tas. Mon action se caractérise de la sorte. Je suis loin d’être un Martin Eden. Je me fais violence pour maintenir une activité autre que l’écriture. J’ai besoin de dormir plus de cinq heures par nuit et de confronter ce que j’ai dans le bide à ma réalité de précaire. Mon aliénation redondante n’en est pas moins importante. C’est une sorte de cercle vicieux ou d’écriture sadomasochiste. Souffrir pour pouvoir écrire, écrire pour ne plus souffrir. Je n’en sors pas…

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 Horoscope de la journée lu dans un journal gratuit de merde : « Vous êtes sensibles à l’atmosphère qui vous entoure. Vous n’êtes pas bien, sans savoir exactement pourquoi ».

Et mon cul c’est du poulet ? J’ai la tête dans le cul, justement, je suis fatigué, la ligne 13 me rend fou et je suis au charbon, je sais exactement pourquoi je ne suis pas bien et pourquoi je suis sensible à cette putain d’atmosphère qui m’oppresse. Je suis du signe de la balance et je pèse le pour et le contre, je constate que le « chagrin » comme on appelle parfois le travail a une influence énorme sur l’atmosphère que je respire et mon comportement. Quelle bande de cons, on ne va pas refaire l’histoire pour la énième fois, ni cracher du venin sur madame soleil ou monsieur la lune, ni faire un débat sur l’astrologie qui passionnerait surement certains de mes collègues, mais si cet horoscope à la con ne se trouvait pas à côté de la grille de mots fléchés, je ne le lierai même pas. Je ne pense pas qu’il puisse m’aider en quoi que ce soit, en tout cas il est peut-être un peu plus bienveillant que la société, les flics ou les patrons qui eux n’ont aucune vocation à me rassurer dans quoi que ce soit. Rien de neuf sous la grisaille de Panam. Il pleut, la politique est un spectacle, marine sent le porc recyclé, le rap game est un milieu de socedem et avec d’autres on attend la sortie de prison de Georges Abdallah. Un ancien chef de la DST, Bonnet, a lui aussi affirmé que le plus vieux prisonnier politique de France devrait sortir. Cas de conscience d’une ancienne raclure de chiotte, certes, mais révélatrice tout de même.

C’est pas le spleen de Paris ma gueule, c’est le blues de la banlieue et c’est vraiment plus sale…

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 Aujourd’hui c’est un jour comme les autres. Il n’y aura ni miracles ni drames. Si ce n’est celui de l’acceptation d’un quotidien banal. D’une routine abrutissante. Si seulement ça pouvait être la fin du monde. Il semblerait que les Mayas à l’instar d’autres mediums de l’absurde se soient aussi trompé. Dommage. Qu’est-ce que j’aurais foutu de toute façon. Je me serais enfermé dans une pièce en sécurité avec ceux qui me sont proches et j’aurais attendu en les serrant fort dans mes bras ? Ou bien je les aurais mis à l’abri et je me serais cassé avec plusieurs grammes de drogues pour triper en attendant le clap final ? Dans les films le choix semble tellement et terriblement simple. Enfin, on n’en est pas encore là.

Je vais me lever, difficilement, et je vais aller au charbon. Comme tous les matins que dame nature fait. Je vais y aller à reculons, comme la majorité des gens qui vont au turbin, et je vais me fixer des buts à long termes pour pouvoir supporter cette aliénation quotidienne. Je vais supporter la pression sociale et les obligations de convenances. Avec la rage aux tripes. Quand je dirais « bonjour » il faudra comprendre «salut grosse merde », pour « comment ça va ? » ça sera « fait chié de voir ta gueule ce matin », etc…etc…

C’est la stricte vérité. Je vais quand même rigoler, car j’ai du respect pour mes frères et sœurs de classes, alors je vais faire des efforts. Pour les autres, non, aucun effort. Qu’ils aillent se faire mettre. Je vais transpirer, courir dans tous les sens, maudire les gamins, crier un peu et regarder ma montre beaucoup trop souvent pour que le temps passe vite. Je vais me mouvoir dans l’impatience et la frustration qu’engendre une journée de travail classique. Le robot du labeur que je suis va tenir bon. Quand la fin de la journée arrivera il sera content et satisfait. Il se sentira plus léger, avec une impression pathétique de devoir accompli. En fait, un mensonge murmuré à soi-même pour mieux supporter toute cette mascarade. Ce petit rôle dans cette pièce de théâtre qui se joue dans la réalité, va briller de toute son inutilité. L’illusion de compter va l’emporter sur l’invisibilité concrète d’un tel personnage. Cela va se reproduire chaque jour qui passe et se ressemble. Comme si je vivais la même journée tous les jours. Le temps va disparaître. Il n’y aura plus de passé ni d’avenir. Je serais bloqué dans un interminable présent. Je tournerais en rond dans la matrice. Aujourd’hui c’est demain. Hier c’était aujourd’hui. Aujourd’hui c’est maintenant.

7993077-12437222

 

« VERSUS » extrait du livre à venir « Le cri des blocs »

N’est plus disponible
Fanzine
12 pages A4

Le fanzine « PeopleKonsian » vient de sortir en version papier 130g.

Ce numéro #00 est composé de 12 pages avec le texte « Femmes en prison » d’Assata Shakur traduit par le collectif Angles Morts, son témoignage écrit depuis la prison pour femmes de Riker’s Island a été publié initialement en 1978.
On retrouve également une nouvelle inédite de Skalpel « Versus », extrait du livre « Le cri des blocs » à venir…
Pour finir, trois pages sont consacrées aux photos de Rodrigo Avellaneda, les clichés ont été pris récemment sur l’île de Lesbos et à la frontière grecque.

Maquette : H*

 

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