CAMPAMENTOS (Camps d’été/hiver) : Souvenirs d’un Pionerito

Campamentos

 

Mon fils joue à côté, sur la table de la cuisine. Je l’entends mener de vive voix une bataille sanglante entre différents chevaliers.

Que diraient les pédopsychiatres ? Est-ce bien de laisser jouer un enfant de six ans à la guerre ?

Dans mon cas, on m’a poussé à y jouer un peu plus que la normale. On m’a entraîné à être un bon petit guérillero de l’âge de six à douze ans.

Deux mois en été et quinze jours en hiver, chaque année. Ça se passait dans la forêt suédoise. Pourquoi la Suède ? Et bien parce que la majorité des militants de l’organisation politique dont faisaient partie mes parents étaient réfugiés en Suède. Plus précisément dans le Sud du pays, à Malmö, dans le quartier de Rosengard. D’ailleurs, drôle de coïncidence, au moment où j’écris, j’apprends que ce quartier a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et policiers. Décidément, il semblerait que les problèmes dont souffrent les quartiers populaires soient les mêmes partout en Europe. La France n’aurait pas l’exclusivité des bavures policières.

Il y a vingt ans j’aurais pu décrire le quartier qui m’accueillait de la sorte : Rosengard est un énorme complexe d’immeubles et de petits bâtiments qui n’a rien à envier aux 4000 de La Courneuve ou aux 3000 d’Aulnay-sous-Bois. Beaucoup d’immigrés. Des Gitans, des Arabes et des Latinos. Une forte communauté sud-américaine issue en majorité d’une vague d’immigration politique. Énormément de Chiliens qui ont fui leurs pays après le coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Et parmi cette multitude de nationalités, des Uruguayens, membres pour la plupart du 26 mars, une organisation issue du MLN-Tupamaros. Un mouvement de libération nationale qui pratiquait la lutte armée en Uruguay dans les années 60 et 70.

J’ai donc participé, étant enfant, à des campamentos. Des sortes de camps d’entraînement « scouts » mais version marxiste-guévariste, sans la religion, mais avec une forte dose de culte de la personnalité. Imaginez-vous en colonie de vacances un peu sauvage ou plutôt en petit camp militaire d’entraînement pour moins de quinze ans. Beaucoup d’activités et beaucoup de disciplines.

Rien à voir avec les colonies de vacances où l’on fait du canoë kayak. On construisait des ponts en bois pour pouvoir traverser de petites rivières et apprenions l’art de l’embuscade. Je sais, je sais, la guerre c’est mal, mais à l’inverse de ce que les militaires ont fait subir à nos parents, il n’y a pas eu de tortures, de morts, de disparus, ni d’hommes et de femmes fusillés, jetés à la mer, ou de bébés enlevés. Mes petits camarades et moi, on montait des tentes, on creusait des tranchées, on tirait à la carabine à plomb, on faisait à manger. On devait aussi se débrouiller seuls dans les bois pendant de nombreuses heures. Je me rappelle que l’on hissait les drapeaux (cubain, uruguayen) tous les matins à 8 heures et qu’on chantait l’hymne de l’organisation avec la main gauche posée sur le milieu du front.

Cela symbolisait la fraternité entre les peuples des cinq continents, c’était ce que nous disaient nos responsables. La discipline était drastique. L’heure c’était l’heure et il ne fallait pas être en retard pour la formacion.

Mon frère se souvient avec amusement de la fois où il a hissé les drapeaux en slip car il n’avait pas eu le temps de s’habiller. Il ne fallait surtout pas être en retard.

Une fois par semaine, nous faisions un grand feu au centre du campement. À un vingtaine de mètres du feu, il y avait un arbre auquel on accrochait une corde que l’on tirait jusqu’à un autre arbre situé trente mètres plus loin. La corde passait au dessus du feu et était légèrement inclinée de sorte qu’on pouvait laisser glisser des feuilles accrochées à de petits anneaux métalliques.

Un responsable grimpait sur l’arbre le plus haut et lâchait les portraits imprimés sur les feuilles, qui au bout de cinq secondes passaient sur le feu et brûlaient. À ce moment-là, nous applaudissions et crions de toutes nos forces. Nous levions le poing et nos slogans internationalistes retentissaient dans toute la forêt suédoise. « Libertad o muerte ! », « Viva la révolucion ! », « Pioneros adelante ! Por la liberacion ! ». Ça me paraissait magique. La nuit, les étoiles, le crépitement des flammes, les chants dans ma langue maternelle ainsi que les danses traditionnelles que nous pratiquions.

Sur ces feuilles il y avait différents portraits : Reagan, Pinochet, Stroessner, Pacheco, etc., une multitude de personnages qui étaient clairement désignés comme nos ennemis. Ils symbolisaient l’impérialisme américain, le fascisme, la réaction, l’exploitation du tiers-monde, la colonisation, l’asservissement et de nombreux adjectifs dont je ne connaissais pas, étant jeune, la définition exacte. Je savais que c’étaient contre toutes ces choses que nos parents avaient luttées. Et pour beaucoup, cette lutte les avait amenés en prison ou à la fosse commune.

Dans le campement, nous avions le droit de nous balader avec un couteau accroché à la ceinture. Parfois nous passions des heures à tailler des branches en pointe, celles-ci nous servaient à confectionner des pièges dignes de ceux que les Vietnamiens posaient pour lutter contre les Américains. Sinon nous jouions à un jeu, dont je ne me souviens plus le nom, mais qui consistait à planter le couteau le plus près possible du pied d’un de nos camarades. Certes, c’était dangereux mais la vérité c’est que nous étions livrés à nous-mêmes pendant de longues heures (autogestion ?).

On s’occupait de la même façon que les autres enfants « normaux », c’est-à-dire des enfants pas fils de « terroristes gauchistes » (je plaisante, Papa). Nous faisions beaucoup de conneries.

La plupart d’entre nous avaient un couteau qui ressemblait à celui que Stallone avait dans son rôle de « Rambo » au cinéma. Si ! Celui avec la boussole, les allumettes, le fil et les aiguilles rangées à l’intérieur du manche qui se dévissait. J’imagine des sourcils se froncer alors je confirme, il s’agit bien de Rambo l’impérialiste, celui qui dans ses films tuait des « Vietcongs » et des soldats soviétiques.

Je sais… Nos références cinématographiques n’étaient pas glorieuses. Un peu les mêmes que tout le monde en fait. Paradoxal, car nous apprenions à lutter contre les soldats américains et les militaires corrompus (dans la forêt, alors que la lutte révolutionnaire en Uruguay a été livrée sur un terrain urbain) de notre continent et en même temps nos héros de films préférés étaient les amis de ceux qui avaient nui à nos parents.

Je me souviens que l’on pouvait gagner des guardias. C’est-à-dire le droit d’être gardien du camp jusqu’à très tard le soir. Après manger, nous nous réunissions autour d’un grand feu et les respon156

sables annonçaient en chantant les noms des différents enfants qui avaient remporté les guardias de la soirée. Une chanson accompagnait la nomination. Y ahora vamos a ver, como Emiliano baila la conga, conga conga que siga la milonga… Quelle joie quand on entendait son nom. On se sentait fier.

Pour avoir le privilège de faire une guardia, il fallait avoir eu tout au long de la journée un comportement exemplaire. C’était en quelque sorte un apprentissage. Le passage obligatoire pour devenir un « Homme nouveau ». Un bon Compañero. Et bien sûr notre plus grand exemple était le Che.

Seremos como el che !!!

La arcilla fundamental de nuestra obra es la juventud!!!

Je me souviens d’un poème que nous avions appris :

« Trois petites gouttes d’eau sont tombés sur mes pieds

Et les montagnes pleuraient parce qu’ils ont tué le Che

Le Che est mort en Bolivie avec une étoile sur le front

En illuminant toute l’Amérique latine… »

Ça sonne mieux en espagnol.

Je sais que parmi les raisons qui nous poussaient à avoir envie de gagner une guardia, il y avait le fait que l’on pouvait se coucher tard et surtout que l’on pouvait bouffer des bonbons jusqu’à en avoir des indigestions. On pouvait aussi tirer à la carabine et ça on adorait. Ça nous paraissait incroyable.

Je suis désolé de dire que l’envie d’être gentil avec certains de nos camarades n’était motivée que par la récompense. Et non pas par l’esprit de camaraderie ou l’amour de son prochain. Dogme Chrétien que nous n’avions jamais appris d’ailleurs. Nous étions des enfants tout simplement. Avec le recul, quand j’observe la façon dont ont évolué certains de mes petits camarades, je me pose des questions sur la méthode et même sur la pertinence de ces campamentos. Au-delà du problème éthique que cela peut poser. Non pas que je sois devenu un grand révolutionnaire, ni un militant exemplaire. Mais certains parcours sont troublants. Des années après, beaucoup de ces enfants ont épousé des carrières ou ont fait des choix de vie en totale opposition avec l’éducation et les valeurs que l’on nous avait inculquées. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont des mômes peuvent s’imprégner de tout un tas d’expériences. Quand commence l’éventuel rejet ? La vérité c’est que je ne sais pas, je ne me suis absolument pas construit dans l’opposition à mes parents. J’ai presque trente ans et malgré certaines différences, je continue à partager, globalement, les mêmes idées que mon père et ma mère.

Bref.

Avant que des gens ne crient au scandale, je tiens à préciser que je garde un souvenir joyeux et nostalgique de ces moments-là. J’ai connu mes premières « amours » là-bas. Et je crois que c’est en Suède que j’ai vu une fille nue pour la première fois. D’où peut-être la conviction profonde que faire la révolution sans amour pour moi n’a pas de sens (un peu facile ça, non ?). Personne n’est parfait. N’en déplaise aux bons militants sérieux et droits dans leurs bottes.

Malgré certains moments de solitude et d’angoisse qui contrastaient avec d’autres moments de rire et de joie intense, je pense avoir conservé des souvenirs d’enfant classique.

J’ai gardé en mémoire le visage de « l’amour révolutionnaire » de mes dix ans (poésie quand tu nous tiens…). Elle s’appelait Morena. Et comme son nom ne l’indique pas elle était très blanche et très brune. Elle était Argentine.

Cette année-là, on avait la visite d’enfants d’autres organisations. Je me rappelle qu’il y avait des Chiliens, des Sahraouis du Front Polisario et des Palestiniens. Avec Morena, nous n’avons échangé guère plus de vingt mots. Mais je crois que je n’ai jamais autant communiqué avec les yeux. Je n’ai jamais oublié son regard et la chaleur de sa main que je prenais dans la mienne. J’avais froid et le feu n’arrivait pas à me réchauffer. Je la regardais pendant de longues minutes. Je crois qu’elle comprenait ce que j’essayais de lui dire sans que j’arrive à l’exprimer oralement. Moi, j’avais l’impression de tout comprendre, surtout ce qu’elle n’exprimait pas avec des mots.

Skalpel

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El Pato : Preso 4.2.4

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Le 27 juin 1973, date du coup d’état en Uruguay, il y a 44 ans. L’occasion de repartager cette nouvelle extraite de mon premier receuil de nouvelles « Fables de la mélancolie », qui retrace la periode entre laquelle mon père est sorti de prison et l’arrivée en France de notre petite famille. Bonne lecture. La lucha sigue !

El Pato, preso nø4.2.4 (Fragment d’une vie)

El Pato est sorti de prison à l’âge de vingt-cinq ans, le 20 février 1978 à 9 heures du matin. Je passe les détails de la procédure et les petites anecdotes pro­pres à de tels moments. Je crois que si vous avez eu l’occasion de lire des récits d’anciens prisonniers ou d’entendre des témoignages de détenus, vous pouvez tenter d’imaginer ce qu’il a dû ressentir et éprouver comme sensation. Dans ce cas précis, la différence principale réside dans l’interprétation imaginaire du rôle du détenu. Il aurait fallu ne pas dramatiser la scène à outrance et ne pas transformer le person­nage en héros ou martyr. Ce rôle d’acteur improvisé vous aurait placé à des milliers de kilomètres des fan­tasmes nourris par les militants qui ne voient ce genre d’événements qu’à travers le prisme de l’exotisme révolutionnaire. Avec cet œil admiratif et naïf qui fait perdre toute objectivité à l’analyse d’une scène très banale mais non moins grave et émouvante.

Cette sortie de prison fut similaire à beaucoup d’autres sorties de prison qui emplissaient les cœurs de nombreuses familles, éparpillées un peu partout dans le monde, d’une joie intense.

En Uruguay et plus largement en Amérique latine, la torture était appliquée systématiquement sur le prisonnier qui était soupçonné d’être membre d’une organisation considérée comme terroriste. Les formes d’enfermement et de traitement variaient d’un conti­nent à l’autre, mais globalement le traitement était assez inhumain. L’impression d’avoir remplacé la condamnation à un supplice physique par une « sim­ple condamnation à une peine d’emprisonnement » devait être vécu par les geôliers comme une autori­sation tacite à faire payer plus. C’est-à-dire à laisser le champ libre à la torture prétendue inexistante et condamnable par les lois internationales. La vérité c’est que la doctrine de la guerre antisubversive était appliquée scrupuleusement. Dans les prisons uruguayennes, on utilisait l’électricité de la même manière que les Français l’avaient fait en Algérie quelques années auparavant. Dans certaines parties de l’Europe, c’était la torture blanche qui prévalait. Le détenu était considéré comme un patient tombé entre les mains cruelles d’un psychiatre tortionnaire qui voyait là l‘occasion de faire des expériences sci­entifiques morbides. Les anciens prisonniers de la RAF (Fraction armée rouge) en savent quelque chose. La Guardia Civil en Espagne n’avait rien à envier non plus à ses homologues latino-américains en ce qui concerne le traitement qu’elle affligeait à ses prison­niers politiques basques. Et aujourd’hui c’est toujours une réalité qui perdure.

El Pato était un prisonnier de plus parmi des milliers d’autres qui hantaient les cachots des démocraties modernes et des dictatures qui recouvraient la pla­nète dans les années 70. Fruit d’une époque où la densité et l’activité des mouvements révolution­naires, qui voyaient en la lutte armée un outil de plus à disposition pour faire de la politique et sur­tout faire la révolution, étaient à son comble. Ce qui le différenciait des prisonniers de droit commun au fond ce n’était pas tant son statut de politique que le fait qu’il se considérait comme un prisonnier en lutte. La prison était un nouveau front dans lequel il fallait prolonger le combat mené à l’extérieur. Cela était parfois très compliqué à mettre en place et la plupart du temps il se contentait juste de survivre au quotidien.

Il était une pièce parmi des milliers d’autres qui formaient l’armature d’un mouvement et d’une organisation politico-militaire. Inutile de préciser que, sans cette armature, rien ne pouvait fonc­tionner correctement. Cependant avec le recul des années, ce constat se heurte à une réalité qui nous a démontré qu’une fois les dirigeants de l’organisation Tupamara enfermés, le mouvement s’est effondré comme un château de cartes. Comme si cette armature fondamentale n’avait pas tenu le choc sous l’effet de la pression. Si cela ne se discute pas, je pense qu’il ne faut pas négliger la valeur et l’importance de ces contingents d’anonymes qui permettaient l’existence même de l’organisation. Ce qui a contribué à l’effondrement, en plus de la machine répressive très bien organisée, c’est le type d’organisation pyramidale qui dans ce cas comme dans d’autres a court-circuité un certain esprit d’initiative et bloqué, une fois le « chef » arrêté, la chaîne de commandement. La panique l’a emporté. On ne savait plus très bien à qui l’on devait obéir et le fait d’évoluer dans des sphères très compartimen­tées avait augmenté la perte de repères. Ce n’est pas l’abnégation, ni la sincérité des militants qui était en cause. Aucun jugement de valeur ne peut être donc émis dans le cas présent. Dans ce cas comme dans d’autres, on constate que la sacralisation des chefs est un bon stimulant qui peut s’avérer efficace dans certains cas, mais qu’au final c’est un paralyseur qui laisse s’installer les pires aspects du pouvoir et de la domination au sein des organisations politiques armées.

El Pato était un anonyme, membre de la majorité silencieuse, dévoué corps et âmes à son organisa­tion politique. Ce n’était pas un héros, un leader charismatique ou un chef, c’était un jeune militant qui après six ans d’enfermement, retrouvait un peu de liberté et respirait un peu d’air frais qui empestait encore le cadavre pourri et le sang séché sur les tables de torture.

Si l’occasion se présentait, il vous dirait sûrement que « s’il y avait quelque chose à tirer de ce pas­sage en prison avec ce statut de politique, ce serait quelque chose de collectif, de la même manière que la résistance à l’intérieur de ces murs était collective ».

De cette horrible prison, il est sorti très affaibli phy­siquement. Il était très mince mais, en même temps, le sport pratiqué assidûment aidant, dans un état relativement convenable au vue de la situation dans laquelle il se trouvait. Je ne sais pas s’il portait sa moustache légendaire que je lui ai toujours con­nue et dont sa femme n’a cessé de lui demander de raser pendant ces vingt-cinq dernières années. Peut-être pour retrouver un peu de ce visage dont elle était tombée amoureuse trente ans plus tôt. J’imagine son sourire et ses yeux humides qui devait refléter cette joie et cette tristesse mêlées qui lui sont propres, et dont je suis capable d’en discerner les aspects depuis que j’ai l’âge de raisonner con­venablement.

L’ironie de l’histoire voulut que la prison qu’il occupât pendant presque six ans fut située dans une petite ville du nom de Libertad. La tôle était communé­ment appelée la prison de la Liberté. Triste contra­diction dont il vaut mieux, à l’intérieur des murs, rire doucement que de passer sa vie à en pleurer. Pour les familles et les proches qui faisaient des milliers de kilomètres chaque mois, cela ne devait pas être très drôle, c’était comme si le destin s’était chargé de leurs infliger une punition morale de plus. Je crois que l’être humain est capable de tellement de cruauté gratuite qu’il n’y a pas de hasard quant au choix géographique de l’emplacement de cette abominable tôle.

Dehors il n’était pas tout à fait libre car il devait pointer tous les lundis entre 8 heures et midi à la caserne militaire de son secteur. Il était soumis à une forme de contrôle judiciaire dans un pays où la justice n’existait pas, si ce n’est sous une forme galvaudée par les militaires et la bureaucratie d’une dictature sanglante qui faisait de l’Uruguay, tant de fois décrite comme la Suisse de l’Amérique latine et un petit havre de paix pour touristes fortunés, le pays qui avait, en pourcentage par rapport à sa pop­ulation, le plus de prisonniers politiques d’Amérique latine.

Une fois retrouvé sa liberté, il dut se mettre à cher­cher du travail pour pouvoir bouffer et ne dépendre de personne. Il n’avait pas envie de mendier quoi que ce soit. Cependant son statut d’ancien prison­nier politique n’était pas quelque chose qui facili­tait sa recherche d’emploi. Il devait compter sur les proches, d’éventuels pistons et une solidarité parfois invisible, mais néanmoins réel, compte tenu de la situation politique et de la répression qui s’exerçait à tous les niveaux de la société uruguayenne.

Le premier boulot qu’El Pato décrocha fut obtenu grâce à des liens familiaux et à son ancienne for­mation d’inséminateur artificiel. Une de ses cou­sines était mariée avec un Hollandais qui possédait beaucoup de terres et de bétails. Comme il vivait à Paysandú et que l’estancia (la propriété terri­enne) était située près d’une petite ville du nom de Greco à quatre-vingt kilomètres de distance, il dut  demander une autorisation spéciale pour pouvoir aller travailler et pointer au commissariat du village. Ce fut un petit événement en soi car les flics du vil­lage n’avaient jamais vu un Tupamaro de près, on peut donc imaginer les craintes et les fantasmes qu’ils nourrissaient à l’idée d’accueillir un terroriste communiste qui mangeait les enfants.

C’était en plein mois de juillet, il faisait froid et la coupe du monde, qui avait lieu en Argentine en par­allèle des tortures, disparitions, assassinats et exils, battait son plein. El Pato suivait les matchs à la radio et en dehors de cette unique distraction il ne pouvait tirer aucun profit de sa situation. Être le cousin de la femme du patron ne lui procurait aucun avantage si ce n’est celui d’avoir le droit de travailler comme les autres.

Le Hollandais était un radin de la pire espèce. Il gar­dait pour lui et sa femme les meilleurs jambons et les meilleurs fromages importés directement d’Europe qu’il rangeait dans un frigo cadenassé. Il était con­forté dans son attitude de pingre par sa femme qui fermait toutes les armoires et les tiroirs à clef. Elle se baladait avec un énorme trousseau de clefs à la ceinture qui faisait un bruit insupportable. La mère d’El Pato, qui pouvait faire preuve d’un cynisme à toute épreuve, l’avait surnommée Saint Pierre, du nom de celui qui possède les clefs du paradis.

Le Hollandais élevait une race de mouton Texel qui produisait une viande de très bonne qualité et qu’El Pato ne pût jamais goûter. Par contre, le soir venu, les villageois du coin ne se privaient pas pour voler des moutons et se faire d’excellents repas avec une viande de première catégorie. Des années plus tard, lors de l’un de ses voyages en Suède, il apprit qu’un de ces voleurs était aussi un des camarades de son organisation, El Padrino.

Ce boulot dura un temps puis l’aventure chez le Hollandais se termina brusquement et de façon quelque peu confuse.

Par la suite, il enchaîna d’autres jobs dans diverses entreprises où selon lui la solidarité entre ouvriers laissait un peu à désirer. On lui faisait la vie impos­sible en le laissant faire les tâches les plus dures et en se moquant de lui tout en lui faisant du chantage et en lui disant de ne pas trop la ramener car il avait déjà de la chance d’avoir un travail. À chaque fois, il se fit virer rapidement.

Un jour, grâce à une connaissance, il apprît qu’une fabrique de ciment recherchait de nouveaux employés car elle avait comme projet de s’agrandir. De plus un des bras droit du patron était un Basque qui avait été à l’école et au foot avec lui quand ils étaient plus jeunes. Cela facilita grandement son embauche. Un soir, il alla voir le Basque chez lui et il lui expliqua la situation dans laquelle il se trouvait. Le Basque lui dit de ne pas s’inquiéter car il le cou­vrirait le lundi matin lorsqu’il devrait aller pointer à la caserne. El Pato fit donc son entrée dans le monde de la métallurgie grâce à une personne qui n’était absolument pas un militant. C’était juste un ami d’enfance qui se sentait solidaire de son ancien camarade de jeux et qui trouvait normal de filer un coup de main.

« C’était cela aussi la solidarité. »

Il bossait de 6 heures du matin jusqu’à 18 heures, du lundi au samedi. Le lundi matin, il filait en douce grâce à la complicité de son ami et il essayait de revenir le plus vite possible. Malheureusement, au bout d’un certain temps, cela n’échappa pas à l’œil d’un des contremaîtres, un fasciste notoire d’origine italienne, qui commença à le surveiller de près. Un lundi matin, à l’heure où il devait s’éclipser, un inconnu vint le voir et lui proposa de lui prêter sa moto pour qu’il aille plus vite, de cette façon son absence se ferait moins remarquer. Cet acte le tou­cha profondément et plus tard lui et cet inconnu devinrent de grands amis.

« En pleine dictature, la solidarité était silencieuse et sans grand discours, elle se nourrissait de gestes sim­ples et d’attitudes qui de prime abord ne semblaient pas très spectaculaires ou héroïques, mais combien de vies furent sauvées grâce à ses petits mots et gestes de rien du tout. »

À l’heure de manger chacun sortait sa gamelle. Ça parlait foot et filles. C’est dans un moment comme celui-ci qu’El Pato fit la connaissance de celui qu’il nomme affectueusement « un grand person­nage ». Un ouvrier métallurgiste de Montevideo, qui avait atterri à Paysandú pour cause de chômage et s’était marié avec une fille du coin. Il s’appelait Nelson Gutierrez et on le surnommait Travolta. Ils sympathisèrent immédiatement et ensemble com­mencèrent à former un petit groupe dans lequel ils collectivisaient le repas du midi. Un de leurs pre­miers objectifs fut d’élever un peu le niveau intel­lectuel des conversations.

« Si on réussissait à faire descendre le pourcentage de discussion sur les filles à 70 % et qu’on injectait 30 % de politique alors c’est que nous étions en train de gagner. »

Cette période coïncidait avec la chute presque imminente de Somoza au Nicaragua, du coup ils en parlaient pendant les pauses pour voir un peu les réactions des autres ouvriers et voir qui pouvait être un allié potentiel.

« Nous nous sommes faits une spécialité de dénicher les gens de gauche qui étaient silencieux et avaient peur d’exprimer leurs opinions politiques. Il y en avait plein dans le chantier et nous communiquions par des clins d’oeil et des signes, ce qui nous permettait de fixer des rendez-vous secrets où l’on pouvait dis­cuter un peu de l‘actualité et des combats à mener. »

C’est pendant cette période qu’El Pato et sa com­pagne Susana qui était enceinte, prirent la déci­sion de se marier pour pouvoir obtenir un livret de famille, ce qui facilitait beaucoup de choses au niveau de la paperasse. De plus il ne fallait pas trop se faire remarquer, être marié était un signe de bon conformisme qui vous évitait certaines remarques et questions.

Avant de se marier, El Pato fut cité à comparaître devant le Tribunal suprême militaire, où les juges devaient statuer sur la peine prononcée à son égard. Il devait confirmer ou non la peine déjà purgée. C’était simple, à l’issue de cette audience, on pouvait soit sortir librement, soit retourné en prison pour dix ans et parfois beaucoup plus. C’était le règne de l’arbitraire qui prévalait, votre avenir était suspendu au bon vouloir et à la bonne humeur ou pas des juges qui s’occupaient de votre affaire. L’avocat ne servait à rien. Celui d’El Pato eût le mérite d’être hon­nête :

« Si tu replonges, ce n’est pas de ma faute et si tu sors, ce n’est pas grâce à moi ».

Le jour du jugement il demanda à sa compagne d’attendre sous un arbre situé à quelques rues du tribunal et lui dit que dans le cas où il ne reviendrait pas elle devrait faire le nécessaire. Mais la chance voulut que les juges soit bien lunés et qu’ils n’aient pas trop picolé pendant le déjeuner. Il ressortit « libre » du tribunal.

Ils se marièrent un jour de grand froid, le 19 juil­let 1979, à la même heure et le même jour que les Sandinistes entraient victorieux à Managua, la cap­itale du Nicaragua, et à la même heure et date à laquelle trois ans auparavant les militaires argentins avaient assassiné Roberto Santucho, le leader de l’ERP(l’Armée révolutionnaire du peuple).

« Nos vies sont sans l’ombre d’un doute liés à des évènements historiques ».

Ils vivaient à Paysandu, dans une petite maison de ville délabrée située rue Mexico où il faisait très froid l’hiver et très chaud l’été, la taule n’est pas un bon isolant, cela va s’en dire. C’est là qu’après s’être mariés à la mairie, ils rentrèrent pour manger de succulentes pâtes au thon, il y avait une offre dans le supermarché du coin, les boites de thon à cette époque représentait un luxe que peu de gens pouvaient se permettre. Cela faisait très bien l’affaire pour fêter un événement qui en soit n’en était pas un, d’autres liens plus puissants les unissaient déjà. L’amour n’avait pas besoin d’une confirmation offi­cielle pour continuer à œuvrer au fond de leur coeur, d’innombrables lettres qu’ils s’étaient écrit pen­dant qu’El Pato était en prison, avaient déjà effectué ce travail.

Le lendemain de leur mariage, ils allèrent récupérer quelques cadeaux chez leur famille respective et l’après-midi ils se reposèrent. Petit moment de calme au milieu d’un quotidien tendu et stressant.

Le 13 octobre 1979, naissait leur premier fils, Emil­iano Manuel, qu’ils nommèrent ainsi en hommage au révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata, de plus ils habitaient rue Mexico, comme quoi il y avait des hasards troublants. Il vint au monde à la mai­son, dans la douche et la voisine coupa le cordon avec des ciseaux qu’elle trouva dans un coin. C’était un grand prématuré, il pesait 1 kilo 700 et n’avait que six mois, l’aventure de la couveuse commença pour lui et puis un jour il en sortit car l’hôpital man­quait de place, il fallait tourner et laisser la place à d’autres petits bébés pressés de voir la lumière du jour. Heureusement qu’ils n’avaient pas conscience de la situation dramatique dans laquelle ils venaient au monde. Ce furent des mois difficiles car Susana fut virée de son travail et El Pato dut trouver un autre boulot. Il bossait déjà douze heures par jour et en plus il faisait de la soudure de 19 heures à minuit dans une autre entreprise. Le bébé pleurait tout le temps. Les nuits étaient courtes et difficiles.

Le responsable de la fabrique de ciment où travail­lait El Pato était un homme d’origine russe qui se disait membre du parti communiste uruguayen. Dans son bureau il y avait un portrait de Staline qui ornait l’un des murs. Un jour, El Pato et Travolta décidèrent d’aller le voir, sans trop y croire, pour réclamer une augmentation. Erreur qu’ils commi­rent, le russe s’emporta et commença à hurler dans le bureau. Ils leur dit qu’ils ne connaissaient rien à l’exploitation et qu’ils n’avaient aucune légitimité pour venir demander une augmentation de salaire, qu’ils déshonoraient les « vrais » prolétaires. Ils sor­tirent du bureau en rigolant et en se foutant de la gueule du patron communiste. Des années après, ce patron finirait dans l’aile droite du parti actuelle­ment au pouvoir, le Frente Amplio. En comparaison, on pourrait dire qu’en France il serait un camarade socialiste (sic) du prédateur Strauss-Kahn.

 

En juin 1980, El Pato fut viré de la fabrique de ciment. Il n’y avait plus de boulot et une répression féroce s’abattait sur les militants et les anciens pris­onniers. Certains étaient de nouveau emprisonnés et condamnés. Ce fut à ce moment-là qu’ils firent le choix, sa femme et lui, de s’exiler.

Ils s’enfuirent avec leur bébé dans les bras la pre­mière semaine de juillet.

Étant donné qu’El Pato devait pointer tous les lun­dis matin, ils préférèrent partir le lundi soir, ce qui leur laissait une semaine, avant que les militaires ne s’aperçoivent de son départ. L’objectif était d’atteindre le Brésil et plus précisément Rio. De Pay­sandú ils prirent un bus jusqu’ à Rivera, un départe­ment du nord de l’Uruguay qui avait une frontière avec le Brésil. Là, ils restèrent un jour chez un des frères d’El Pato. Puis ils reprirent un bus de nuit pour Porto Alegre situé à environ 750 kilomètres de là où ils étaient. Le matin ils arrivèrent à Rodoviara, la gare routière. Ils étaient angoissés et inquiets car très peu de temps auparavant un commando de l’armée uruguayenne avait enlevé un couple de militants qui s’étaient exilés et avaient emprunté le même chemin. Ils voulaient absolument prendre un bus qui soit direct pour Rio car cela était moins dangereux, chaque arrêt représentait une situation risquée où l’on pouvait se faire contrôler. Ils sup­plièrent un des employés de la station de leur ven­dre des billets pour Rio, mais celui-ci refusa prétex­ tant qu’il n’y en avait plus. Ils étaient désespérés et nerveux. Ils durent se résoudre à prendre des billets pour Sao Polo. Ils s’assirent sur un banc et se mirent à attendre le bus dans un état de stress insupport­able. Devant eux, le bus pour Rio était sur le point de partir, il était juste à quelques mètres en face. Au bout de quelques minutes, un autre vendeur qui avait assisté à la scène devant le guichet sor­tit brusquement de son poste et courut vers eux en tendant trois billets directs pour Rio. Il les leur vendit et leur dit de se dépêcher de prendre le bus, en leur souhaitant bonne chance pour la suite. Ils coururent et réussirent à attraper le bus, il y avait encore des places de libre, ils s’effondrèrent sur les banquettes du fond et regardèrent le vendeur s’éloigner par la fenêtre.

« Ce vendeur nous a peut-être sauvé la vie à tous les trois. La solidarité c’était cela encore. Les Brésiliens vivaient sous une dictature depuis 1964, sûrement que beaucoup d’entre eux avaient dû en voir de toutes les couleurs. Il y a de fortes chances pour que ce vendeur ait deviné le genre de personnes que nous étions, et qu’il ait fait le choix de nous aider consciemment. Les Brésiliens savait ce que c’était de devoir fuir son pays ».

Ils arrivèrent sains et saufs à Rio et se réfugièrent à l’ambassade des Nations unies. Une semaine après leur arrivée au Brésil, les militaires rendirent visite à la mère d’El Pato pour lui demander où se trou­vait son fils. Avec un rire sardonique, elle leur tendit une carte postale qu’elle avait reçue quelques jours auparavant. Elle savait que maintenant il était plus ou moins en sécurité. Les militaires s’en allèrent sans dire un mot.

Ils séjournèrent six mois au Brésil où ils purent se mettre en contact avec d’autres camarades de l’organisation et d’autres réfugiés uruguayens. Dans un premier temps ils demandèrent à pouvoir se réfugier au Mexique car de cette façon ils pouvaient rester en Amérique latine mais on leur donna le choix entre la Suède et la France. Ils choisirent la France car Susana était prof de français, la barrière de la langue serait un obstacle de moins à franchir, et au vu des difficultés qui les attendaient ce n’était pas négligeable.

Le 30 octobre 1980, ils atterrirent à Orly. Des gens de France terre d’asile les attendaient. Un Chilien, lui-même réfugié et membre de l’asso, les emmena dans un foyer situé à Herblay dans le 95. La majorité des occupants du foyer étaient des Asiatiques qui avaient fui une autre réalité. La majorité était des Cambodgiens qui avaient subi la cruauté du régime de Pol Pot. El Pato et sa petite famille restèrent une semaine dans le foyer puis ils eurent l’autorisation de partir pour Grenoble car l’accueil pour les familles avec des enfants était plus adapté.

Le Chilien de France terre d’asile les récupéra pour les emmener à la gare de Lyon en voiture et pen­dant le trajet la radio annonçait que Reagan venait de remporter les élections présidentielles aux États-

Unis. Ils découvrirent la tour Eiffel dans les brumes du mois de novembre.

Huit heures plus tard, ils arrivaient à Grenoble. D’autres Uruguayens les attendaient pour les con­duire au centre d’hébergement. La directrice du cen­tre était une dame d’origine espagnole qui avait dû traverser les Pyrénées avec ses parents quand elle était enfant. Elle avait dû fuir la dictature de Franco. Elle se plaisait à raconter que ses parents lui avaient mis du vin dans son biberon pour qu’elle ne pleure pas pendant la longue traversée.

« Avec Emiliano, nous n’avons pas eu besoin de faire ça, pendant toute cette période de voyages mouve­mentés, il n’a pas beaucoup pleuré, ce qui contrastait avec son état habituel, il a accompli son modeste devoir de révolutionnaire… »

Leurs deuxième fils, Nicolas Roberto, naquit quelques mois plus tard et une nouvelle vie com­mença.

Skalpel.

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MA CITE #7

MA CITE #7

J’ai haï ma passivité, pas sur le moment mais des années plus tard. Devant ces baises collectives qui ne fonctionnaient que dans un sens. Dix mecs pour une meuf, ou dans le meilleur des cas cinq mecs et deux meufs, jamais l’inverse. Dans les caves, au parc urbain ou dans un hôtel bon marché. Je me donnais bonne conscience en me disant que je n’y participais pas, mais au fond je savais et nous savions que ces meufs étaient perdues et paumées. On leur donnait un surnom, Crasse Putain et hop, comme par magie, elle se transformait en un bout de viande. Ce n’était plus qu’un bout de chair dont les gars pouvaient disposer à leur guise. On se focalisait sur son corps sale de ne pas avoir pris de douches depuis trois jours, mais on ne disait rien des dizaines de bites puantes qu’elle recevait pour avoir le droit de dormir dans un hôtel Formule 1, fumer de l’herbe gratos et manger de la pizza froide. Certains gars s’échangeaient même des capotes usées quand ils n’en avaient plus.

Qui sont les crasseux ?

Perdue qu’elle était. Un objet sexuel. Elle nous dégoûtait. Mais pas les dix porcs qui jouait à la poupée chacun leur tour.

Quand elle venait vers nous, on lui parlait avec mépris. Comme si c’était une merde qui ne vaut rien et n’a pas honte de se laisser traiter de la sorte. Comme si elle avait vraiment le choix d’agir différemment.

Quand elle tombait amoureuse d’un des dix crasseux, on se foutait de la gueule du mec et on la trouvait pathétique et dingue. Parfois elle se rebiffait, alors elle se mangeait une balayette. Le jour où ce fut un coup de tête d’un grand de la cité, sous prétexte qu’elle l’avait touché avec ses mains de putes, tout le monde a rigolé. Elle est partie en boitant, menaçante. La bouche pleine d’insultes et les yeux pleins de larmes de sang.

Un pote m’avait raconté une histoire concernant une meuf que j’avais croisée rapidement à une époque dans les rues de ma cité et qui illustre bien la glauquerie de ses rapports entre certains mecs et certaines meufs.

Un jour, les flics débarquèrent dans quatre appartements de la cité et emmenèrent quatre gars parmi la dizaine qui la baisaient régulièrement depuis deux semaines. Elle avait porté plainte pour viol.

Dans le commissariat chaque mec disait que c’était faux, qu’elle était consentante, que c’était une Crasse Putain, une salope. Les flics disaient en rigolant qu’ils y étaient allés un peu fort, que son trou du cul selon le médecin avait été élargi de deux centimètres. Elle était dans les bureaux et je ne sais par quel hasard, elle s’était retrouvée à côté des cages à poules. Elle disait à celui qu’elle aimait, que c’était un enfoiré de merde. Lui, il l’insultait de tous les noms à travers les barreaux. Il lui hurlait dessus en disant que c’était une sale menteuse de merde. Ensuite elle s’en prit aux keufs et commença à crier.

« En vérité, c’est toi sale flic qui m’a violé ! Vous m’avez tous violée bandes de chiens de la casse ! Pédés ! Ordures ! »

Deux heures après tout le monde était libre. Verdict des flics : « Elle était complètement folle et mythomane. De plus, elle s’était enfuie de son foyer. »

Quinze jours auparavant, trois mecs de la cité l’avait draguée et ramassée aux Halles à Châtelet. Elle n’avait pas où dormir. Ils lui avaient proposé de venir aux 3 keus sur Aulnay. Elle avait dit oui.

Elle avait le choix, non ? Elle a dit oui, elle était consentante, avait dit un des gars du quartier.

J’ai eu le sentiment d’étouffer entre ces bâtiments tristes. J’ai vu des choses glauques, sales et morbides. Mais j’y ai vu aussi l’espoir, la solidarité, la dignité, la joie, l’entraide et la résistance. J’en veux à la société, de ne pas permettre aux mômes de nos quartiers de vivre l’innocence de certains instants de la vie. De ne pas les laisser profiter de l’insouciance de l’enfance. De les obliger à s’endurcir pour affronter le quotidien. De se construire dans une banalisation des rapports de forces existants. D’obliger certaines sœurs à être des mères et certains frères à êtres des pères de substitution pour les petits frères et les petites sœurs. D’avoir entassé toute une génération dans des cages à lapins. D’avoir habitué cette génération à ressentir l’impression d’être enfermé, même dehors, pour mieux la préparer aux cellules dont elle sera la principale occupante du fait de son appartenance à une classe sociale exploitée.

Les critiques sur cette relation passionnelle que j’ai entretenue avec ma cité, je ne les accepte que de la part de ceux qui ont partagé notre quotidien, nos joies, nos souffrances, nos rires, nos larmes et au final notre existence dans ce que l’on peut appeler les ghettos de l’Europe. Le meilleur dico de la banlieue ne vous serait d’aucune utilité pour évoluer dans ces quartiers. Ne le prenez pas mal, ce n’est pas par mépris, ni sentiment de supériorité, c’est juste que pour donner un avis objectif, ce qui n’existe d’ailleurs pas car tout est subjectif, il faut avoir vécu entre ces murs. Vous ne pouvez pas comprendre, pour beaucoup, que derrière une certaine violence il y a une forme de révolte, derrière certains mots brutaux il y a l’expression d’une souffrance enfouie qui ne peut s’exprimer que par des attitudes que vous trouveriez choquantes. Même s’il m’arrive de douter, je fais partie de ceux qui pensent qu’aucun changement radical dans cette société ne se fera sans les habitants des quartiers populaires, des cités et des taudis modernes. Le potentiel révolutionnaire, pour l’appeler d’une façon, se trouve entre ces dalles de béton. Les émeutes de 2005, même si elles n’ont pas pris la forme et les pratiques que certains auraient aimé voir, en sont la preuve. Il ne s’agit pas non plus d’idéaliser quoi que ce soit. Il faut que les liens se retissent entre pratiques militantes et quartiers populaires, il n’ y a pas d’autres choix et la situation est urgente. Nous sommes dans un état de guerre latent à l’intérieur des quartiers populaires. J’ai quitté définitivement ma cité il y a environ un an, je n’y suis pas retourné une seule fois, par manque de temps, officiellement. Je crois que j’avais besoin de couper brutalement avec un endroit qui génère en moi des sentiments confus et intenses. Je n’ai pas, tout à fait, fait le deuil de mon quartier. Nous avons vidé mon père et moi l’appartement et nous n’avons pas beaucoup parlé non plus de ce que cela nous faisait intérieurement. Que dire de plus ?

Habitants des 3000, anciens et nouveaux, pour la grande majorité d’entre vous, sachez que je vous aime. Vive le 93 !

Frères et sœurs des quartiers populaires !

Si des gens viennent vous voir pour vous demander de militer pour telle ou telle cause, exigez d’eux, de la cohérence, du suicide social, de la rupture familiale et du partage des difficultés de votre quotidien. Si c’est pour des élections, giflez-les, quelque soit leur couleur politique, et dites-leur que c’est toute l’année que vous galérez et pas seulement lors des échéances électorales. S’ils ont pitié de vous, dépouillez-les et laissez-les à poil. S’ils vous parlent en modifiant leur accent et en prenant des tournures banlieusardes pour faire plus street crachez-leur à la gueule. Si, quand ils vous serrent la main, ils la pose sur leur cœur en disant wesh , alors qu’ils ne le font jamais et que ce n’est pas naturel, rigolez un bon coup pour les humilier et coupez-leur un doigt. N’attendez rien des partis. Soyez le plus autonome possible dans la gestion de votre révolte, votre rage, votre haine et votre colère. Ne laissez personne vous dire que vos sentiments ne sont pas légitimes. C’est votre rage qui dans le monde d’aujourd’hui est la plus porteuse de changement pour un bouleversement radical de la société. Quelle forme prendra celui-ci ? J’avoue que je ne sais pas, mais est-ce vraiment important quand il s’agit de se libérer de la pire des prisons ? Trouvez d’autres frères et sœurs comme vous et bougez-vous le cul. 

Nous sommes nombreux et eux, ils sont si peu.

Skalpel

FIN

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MA CITE #6

MA CITE #6

Parfois, j’ai haï mon quartier, pas trop non plus. Quand les motos faisaient un putain de boucan et m’empêchaient de dormir alors que je devais travailler le lendemain, moi et la plupart des gens de ma rue. Quand les petits ne jouaient plus au foot mais à se battre comme les grands. Quand il y avait des embrouilles entre rues et mecs de la même cité, au lieu de faire en sorte d’être unis et solidaires dans l’adversité. Quand au fil du temps le fonctionnement égoïste et individualiste de la société se synthétisait, parfois multiplié par cent dans les rues de ma cité, alors qu’il n’ y avait que des miettes à se partager. Une vraie lutte de crevards pour des envies de crevards. En même temps on constatait que ces chiens de politiques et de bourgeois s’en mettaient plein les poches en commettant des délits graves, et ce en toute impunité.

« L’exploitation de l’énergie humaine sous toutes ses formes, elle, est bien légale et réglementée. » S.

Quand trop de mères faisaient la queue aux Restos du cœur et au Secours catholique. Quand les potes s’en foutaient de la politique et ne pensaient qu’à la thune, à Scarface ou à ce connard de Bernard Tapie qu’on faisait passer pour un héros proche des jeunes des quartiers populaires parce qu’il envoyait chier cette ordure de Jean-Marie Lepen en direct à la télé.

Comme partout, c’était parfois le règne de l’individualisme et du chacun pour soi, qui m’écrasait et me donnait mal à la tête. Mais cela contrastait avec une fraternité de tous les instants, qui s’exprimait souvent dans des moments tragiques. Être dans le besoin exacerbait à la fois l’égoïsme et la solidarité. Ce qui m’amène à un constat simple : après avoir passé vingt ans aux 3000, je peux affirmer que la majorité des habitants de ma cité sont solidaires entre eux. L’entraide est le facteur principal qui permet de survivre dans les quartiers populaires. Sans entraide et aide mutuelle entre les habitants, la situation serait pire.

J’ai ressenti de la colère et de l’injustice quand j’étais obligé de me planquer en dessous d’une voiture et que j’en ressortais complètement crade et puant le diesel. Quand j’angoissais en me disant qu’un grand frère, un putain d’enfoiré grave balaise voulait me faire la peau. Quand chaque baiser échangé avec ma copine était payé au prix très cher de mes angoisses, avec l’impression d’être amoureux au milieu d’un danger de tous les instants. Une fois l’impression d’être dans un film romantique à la Roméo et Juliette passé, ça n’était plus très passionnant, c’était dur à vivre pour un jeune banlieusard un peu fleur bleue. Affirmer sa masculinité et sa virilité était une attitude quasi obligatoire. Il fallait être fort et dur.

 « Personne ne voulait se faire insulter de sale pédé, alors que ça ne traînait qu’entre couilles toute la journée. Y a des mecs qui n’arrêtaient pas de traiter tout le monde de grosses tarlouzes, mais putain jamais tu les avais vus avec une meuf ou quoi, jamais ! » K.

J’eus honte de moi-même pendant longtemps. Quand nous sommes descendus à cinquante sur Panam pour une fête de la musique et que nous avons passé la nuit à nous battre avec des mecs d’autres quartiers, à nous faire gazer, matraquer, braquer par les videurs d’une célèbre boîte de nuit des Champs-Élysées, que nous avons mis des mains au cul à toutes les meufs qui passaient, dépouillé leurs mecs, savaté des gars à dix contre un, vomi sur la gueule d’un touriste à la con et quand je n’ai pas pu dormir pendant les trois jours suivants tellement je m’écœurais et j’avais honte de mon attitude. De cette violence gratuite, arbitraire et mal ciblée. Enfin presque, avec le temps j’admettrai que certains points puissent se discuter. Et puis personne n’est vraiment innocent ou coupable. La haine que je voue au Bobos pourrait bien se traduire par de la violence que les naïfs qualifieraient de gratuite, mais croyez-moi, elle serait tout à fait justifiée, moralement et politiquement.

J’étais saoulé quand ces heures de galère devenaient interminables, quand certains de mes potes m’ennuyaient, quand on ne rigolait plus trop car certaines embrouilles avaient pris le pas sur d’anciennes amitiés, quand la bière ne passait plus et qu’elle avait un goût amer, quand le son qui sortait de la caisse n’était plus du rap mais du R’n’B foireux diffusé par une radio de merde qui n’avait même pas pris la peine de changer son nom pour illustrer sa nouvelle grille musicale. Quand nous faisions chier les voisins avec nos cris et quand nos rêves et nos conceptions du monde, qui avaient mûri avec le temps, n’étaient plus les mêmes. Quand on ne pouvait plus passer par certains chemins car on risquait de se faire niquer par des mecs de la cité d’en face, tout ça pour des embrouilles à la con. Une fois l’histoire racontée et l’honneur de la cité sauf, il n’ y avait plus d’intérêt, c’était plutôt un handicap à nos activités beaucoup plus importantes qu’une bagarre de merde. Quand Guez et moi on s’est fait démonter par des mecs du 94 parce qu’on venait des 3000, car deux semaines auparavant des gars de la cité avait torturé un mec de leur quartier dans une cave avec un fer à repasser. La poisse…Une heure auparavant on venait de participer à une émission de radio sur Nova qui s’appelait Stop la violence ! Il valait mieux en rire que pleurer, même si ce soir là j’ai pleuré. On m’a éclaté une bouteille de Label 5 sur la gueule et Guez s’est mangé un coup de couteau dans le genou qui lui a sectionné le tendon à 50 %. J’aurais pu perdre un œil et lui aurait pu boiter le restant de sa vie. J’ai hérité d’une cicatrice entre les deux yeux (parfaite selon le médecin qui m’a recousu) et Guez n’a pas pu sortir pendant trois semaines car on l’a opéré. Il a chié sur une chaise spéciale dans son salon pendant trois semaines (désolé de balancer gros, tu te rappelle de ta tête de Jésus ?). J’étais triste quand nous n’étions plus aussi solidaires et qu’on se contentait d’un :

« Entre nous, on se nique, OK, on règle nos comptes, mais que personne ne vienne de l’extérieur pour essayer de niquer un mec de la cité. » M.

J’ai détesté cette violence banale cet après midi d’été quand je jouais avec mes potes sur le mini terrain de foot en béton de la Paul 2, qui n’existe plus maintenant, et que j’ai vu un grand traverser le terrain avec un énorme fusil à pompe en direction d’une voiture garée sur la rue Paul-Cézanne à hauteur du Béton. De la voiture est descendu un gars à qui l’on mit une balle dans le genou sans même que celui-ci ait le temps de prononcer un mot. Ensuite la fenêtre du coté passager fut cassée et ce grand prit une mallette. Il repartit en courant et le gars resta allongé sur l’herbe en train de crier et de demander de l’aide.

Je me souviens que, du haut de mes treize ans, la scène me semblait tirer d’un film de gangster américain. Le bruit du coup de feu et l’image du genou explosé sont encore gravés distinctement dans ma mémoire, de même que les personnes présentes tout autour. La jambe de travers et le sang sur l’herbe me paraissaient irréels. Je trouvais le sang trop rouge, trop fluo. J’avais l’impression que certaines scènes de film étaient plus réalistes que le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Quelque chose sonnait faux. En fait la réalité dépassait la fiction en direct live de nos vies. Mais les flics, le blessé et la nouvelle dans la rubrique fait divers du Parisien du lendemain matin étaient bien réels. Ce qui me choqua des années après en y repensant, c’était le fait que mes petites cousines (par alliance de camaraderie parentale de l’époque) jouaient juste à côté du terrain où s’était déroulée la scène. Elles n’avaient rien raté du spectacle et pourtant elles continuaient de sauter à la corde comme si de rien n’était. Incroyable. Je les avais prises par la main et les avaient emmenées plus loin. Elles ne m’avaient posé aucune question et n’avaient fait aucune remarque. Je n’en ai jamais reparlé avec elles. Moi je n’eus ni cauchemar, ni troubles. Rien. Banal, vous dis-je.

Skalpel.

A suivre…

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MA CITE #5

MA CITE #5

Parfois la violence latente et quotidienne de ma cité nous rendait un peu fous. Je crois que nous avions besoin d’extérioriser beaucoup de choses. Il nous arrivait de descendre à quinze sur Panam avec des spliffs et des packs de bières dans des sacs plastiques ED, pleins de glace pilée de chez le poissonnier d’à côté de la gare. Tous réunis en queue de train, avec quelques mecs de Sevran qui le temps d’un voyage vers Châtelet-les-Halles n’étaient plus des ennemis mais des partenaires de défonce et de galère. Nous passions l’après midi aux Halles et nous baffions (moi pas trop, je suivais plus que je n’instiguais car j’avais peur et n’étais pas très téméraire), quand l’occase se présentait, des mecs habillés en hip-hop genre je suis un mec des States. Nous étions allergiques aux baggys que portaient les rappeurs (un comble) et aux levis bleu ciel moulants que portaient certains mecs du 92. Aujourd’hui la mode c’est d’être fashion et moi je porte ne porte plus souvent des baggys. Que voulez-vous, les modes changent. Souvent Guezouz réussissait à voler des putains de bons skeuds de rap français à ces bâtards de la Fnac. Plus il buvait et plus il tapait de skeuds. Je tiens à préciser que vous ne rêvez pas, à l’époque il y avait encore des bons disques de rap français et un certain magasin de vinyles indé était à son apogée, ce qui leur permettait de se la raconter et de te prendre de haut quand tu ramenais ton maxi sans aucun featuring de rappeur connu. Aujourd’hui ils sont obligés de vendre des vêtements et quand tu rentres dans leur boutique ils sont un peu plus courtois, le rayon rap de la Fnac lui est devenu minuscule. Plus que jamais, l’industrie du disque peut crever la bouche ouverte !

« Moi j’aimais le rap et cela est toujours le cas. J’ai musicalement kiffé ma cité, quand à l’age de quinze ans je répétais mes textes de rap dans une cave de la rue Auguste-Renoir avec un grand de la cité qui avait une asso et qui nous avait pris plus ou moins en mains pour nous faire bosser un peu. Quand je fis mon premier concert dans le jardin japonais en pierre à côté des quatre tours du Galion, je me souviens de l’émotion et de la joie mais aussi de la surprise qu’avaient eues pas mal de gars du quartier. Un grand du bâtiment 12 de la rue Auguste-Renoir nous avait inscrits en cachette au concert et nous avait mis devant le fait accompli, « vous êtes obligés d’y aller maintenant les gars, sinon vous passerez pour des baltringues ». Merci gros, de nous avoir inscrits, tu n’imagines pas à quel point cela m’a mis le pied à l’étrier. Pour le reste de mes aventures rapologiques, j’en resterai là, elles mériteraient une bonne centaine de pages à elles toutes seules, elles viendront… » E.

Ma cité je l’ai aimée tendrement. Debout sur le pas de ma porte, au deuxième étage de mon immeuble, quand je regardais mon père discuter avec le voisin algérien de notre couloir et le voisin malien du couloir d’en face. Les trois avaient chacun un accent qui auraient abîmé vos oreilles de bons français et qui étaient, disons-le, très souvent proche de l’incompréhensible pour des oreilles non aguerries, mais eux ils se comprenaient et discutaient tranquillement, et c’est cela qui importait vraiment. Je m’en rendais compte d’autant plus facilement que j’étais vigilant à ce que personne ne se moque de l’accent de mon père. Je me sentais coupable de m’être moqué de celui-ci et de l’avoir vexé un matin que nous avions rendez-vous à l’école pour une rencontre parents-profs. De plus, un jour pendant un rendez-vous à la sous-préfecture du Raincy, une connasse de fonctionnaire d’un guichet avait exprimé son exaspération de ne rien comprendre à ce que mon père lui disait. Elle pouffait et l’infantilisait en lui parlant avec un ton condescendant et paternaliste. Il avait certes un accent prononcé, mais tout était compréhensible, elle était juste saoulée de devoir faire un petit effort de compréhension dans le cadre de son boulot. Moi, je me mis en colère du haut de mes onze ans et je l’envoyais chier, en lui disant que mon vieux avait sûrement lu plus de livres en français que toute sa famille de collabo depuis trois générations, ou un truc dans le genre.

Le deuxième étage du bâtiment 15 de la rue Paul-Cézanne à Aulnay-sous-Bois, trois pères de familles, trois cultures et trois vies différentes et en même temps tellement semblables. Les mêmes cernes de fatigue et la même peau calleuse sur les mains gonflées par le travail.

« Je veux juste que mes parents sachent que je suis fier de leur magnifique accent. Il n’ y a rien de plus charmant et de plus beau que d’entendre ma mère s’exprimer en français, ses yeux verts et sa peau blanche combinés à son accent peuvent vous faire croire qu’elle débarque de l’Europe de l’est, ce qui est assez drôle pour quelqu’un qui est né dans une petite ville uruguayenne. » E.

Skalpel.

A suivre.

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MA CITE #4

MA CITE #4

J’aimais ces pierres, ces dalles, ces blocs et ces bâtiments ternes. Quand je squattais les halls de la cabine pendant des heures avec mes potes et que nous discutions, vannions, rigolions, buvions des bières et écoutions du son dans une des nombreuses caisses à moitié pourries qui fleurissaient dans le parking. Quand le voisin du premier nous descendait des bières chaudes, nous rêvions de ce que nous voulions faire plus tard. Quand Mehdi Montana nous parlait de Scarface et que les coups les plus invraisemblables se montaient et n’existaient que dans l’imagination fertile des galériens que nous étions. Quand nous apprenions à conduire à bord de Ford Fiesta volées, dont je crois la cabine détient le record de vols à Aulnay, même si je dois avouer que je suis nul en conduite et en vol de voiture. Je n’ai toujours pas le permis de conduire.

J’étais un beau gosse plein de boutons sur la gueule quand, assis sur une poubelle, je bronzais torse nu en attendant qu’une fille passe pour l’interpeller, à l’époque d’une façon absolument pas élégante et pas aussi assurée que ces lignes pourraient le laisser entendre. Les litres de bières me rendaient euphorique, mais pas du tout délicat.

J’étais amoureux quand ma cité se personnalisait en une belle et magnifique Algérienne aux yeux noirs de rage avec qui je devais me cacher pour que ses grands frères ne nous voient pas ensemble. Quand c’était toute une aventure que de sortir avec une meuf de la cité car il y avait des espions et des balances partout. Comme cette mère d’un pote qui me regardait d’un air réprobateur par la fenêtre du premier étage d’un des bâtiments de la place La Pérouse. Toute une aventure !

J’étais sensible au fait qu’on me fasse remarquer que je ne sortais qu’avec des Rebeus, parfois comme un reproche mais souvent comme une sorte de clin d’œil du genre «en fait, enfoiré, t’es comme nous », et je l’étais, quand les flics nous traitaient de sales bougnoules ou quand des contrôleurs nous balançaient à la gueule : « Retournez dans votre banlieue les Arabes ». J’étais un bicot de plus parmi mes potes. Pas comme ces trous-du-cul en manque d’exotisme qui croient qu’être immigré c’est plus cool dans la vie de tous les jours. J’étais né dans des terres lointaines, en Amérique du sud, et cela fascinait certains mecs de ma cité qui me parlait de cocaïne et de Pablo Escobar. Je n’étais donc pas à la recherche d’un ancêtre exotique qui m’aurait permis de soigner ma culpabilité de pas tout à fait blanc.

« Les Rebeus c’est les Latinos de France, et les Latinos aux States c’est les Arabes de France, moi je suis latino en France et je vis au milieu des Arabes, donc, oui, je sors avec des Rebeus, s’il y avait eu des Esquimaux, je serais sorti avec des Esquimaux… » P.

En fait au-delà des analyses sociologique et ethnique qui font que deux êtres de culture différente se rencontrent, j’avais un point de vue très terre à terre. Je trouvais les meufs de mon quartier tout simplement magnifiques car elles ressemblaient à certaines de mes sœurs sud-américaines. Brunes et mates. Je ne me posais pas tant de questions que ça. Et puis c’était la population majoritaire de ma cité. J’en étais un membre de plus.

Je me rappelle de Leïla, elle avait de grands yeux verts et de longs cils interminables. Marocaine, Berbère, une sorte de furie. Je la connaissais depuis petit car elle vivait derrière mon bâtiment. Sa mère connaissait la mienne et souvent elles discutaient ensemble quand elles se croisaient au marché le dimanche matin. Au collège nous nous disions à peine bonjour, timidement et rapidement. Je jouais au foot avec son petit frère de temps en temps.

Un lundi matin, pendant mon année de quatrième, trois filles vinrent me voir et me demandèrent, pas très amicalement, si je voulais sortir avec Leïla. Elles ne m’ont pas menacé, ni même obligé, mais elles m’ont fortement conseillé d’accepter. Étonné, je répondis oui sans trop me forcer. Le lendemain nous nous vîmes en cachette dans les pavillons ou plutôt les lotissements qui entouraient les 3000. Je profitais de ce moment pour me noyer volontairement dans ses yeux verts, d’habitude c’est dans des yeux bleus que l’on se noie, mais, là, c’était dans de l’eau verte parfumée. J’étais comme hypnotisé et tétanisé, on ne parlait pas beaucoup, la timidité faisait office de troisième personne qui tenait la chandelle. Au bout d’une semaine on s’était à peine embrassés, elle avait rougi et moi je voyais la vie en vert (oh ! Le bolos !). Je me disais qu’elle aurait fait un joli mannequin pour une affiche publicitaire du ministère du Tourisme marocain, avec le drapeau derrière dont certaines couleurs étaient les mêmes que ses yeux et sa peau. Mais je rejetais cette idée rapidement car il n’était pas possible que la femme que j’aime fasse de la publicité pour un régime sanguinaire.

Le lundi d’après notre sortie officielle, je sortais du collège pendant la récréation de l’après-midi, quand je vis une foule devant les grilles. « Putain ! Une baston ! » J’accélérais le pas pour voir qui se battaient, et mettre en application mes talents de commère, quand deux potes m’interpellèrent. « Emil ! Emil ! C’est ta meuf qui s’est embrouillée avec une autre meuf, elle a sorti une lame de rasoir ! C’est une vraie ouf ! Là, ils les ont séparées, elle veut pas se calmer, y a d’autres meufs de sa classe qui l’emmènent chez elle. » Je n’arrivais pas à y croire, une lame de rasoir !

Je courus en direction de chez elle pour essayer de la rattraper. Je la vis en bas de son immeuble, les cheveux ébouriffés et des larmes séchées sur ses joues sales. Je fis une tentative d’approche discrète pour lui demander si ça allait et là elle explosa. « Laisse-moi tranquille, dégage, tu veux quoi ? Tu veux que mes parents ils te crament en bas de chez moi en train de me parler ou quoi ? De toute façon on sort plus ensemble, c’est fini ! » Le « on sort plus ensemble », aujourd’hui me fait sourire tendrement, l’aspect dramatique de la scène aussi. Un bisou rapide en une semaine ce n’était pas non plus une histoire d’amour passionnante. Néanmoins quand elle me balança tout ça à la gueule, je n’arrivais plus à parler et je ne fis pas de tentatives désespérées, je fis demi-tour comme un lâche, sans même essayer de replonger dans ses yeux verts qui malgré son masque de colère et de rage étaient toujours aussi magnifiques. Chez moi, je versais quelques larmes dans les WC. Le lendemain nous nous dîmes juste salut et ce fut comme ça pour le reste de nos vies. Nous redevînmes deux connaissances, proches géographiquement mais lointaines sentimentalement.

Il y eût Rachida, plus folklorique, et avec qui je ne voulais pas sortir, mais qui essayait de me plaquer contre les murs pour m’embrasser dans les souterrains de la cité qui permettaient de passer d’un bloc d’immeubles à un autre. Elle me terrorisait, ou plutôt le fait que ses grands frères soient issus d’une des familles les plus hardcore des 3000 m’angoissait affreusement. Je n’osais pas la toucher, ni même m’approcher d’elle malgré le fait qu’elle était attirante. Je vécus une année de collège dans l’angoisse de croiser les bras et la bouche de Rachida, jusqu’à ce qu’elle se fasse virer du bahut. Plus tard je la recroiserais en mode shlag dans le 95, vers Sarcelles.

En seconde, Sarah de Balagny (une cité d’Aulnay) tomba amoureuse de moi à la cantine, la première semaine de cours. Je faisais des blagues à la con et elle riait. Une copine fit l’entremetteuse et la petite histoire démarra. Elle avait un appareil dentaire dont elle me fit savoir qu’elle n’en aurait plus l’usage d’ici trois semaines, comme pour finir de me convaincre d’accepter de sortir avec elle. Moi, ça ne me gênait pas, je m’en foutais, je la trouvais belle quand même. Un matin, elle arriva au lycée avec un des plus beau et lumineux sourire de joie qu’il m’ait été permis de voir. Elle rayonnait, elle avait l’air heureuse au-delà du possible. Si j’avais été un poète de cinquième catégorie, j’aurais dit un truc du genre : « elle était la représentation du bonheur, dans toute sa splendeur ». La veille on lui avait retiré l’appareil. Elle ne cessait de sourire pour un rien. Elle avait gagné en assurance et en beauté ce dont elle se rendit compte très rapidement. Deux semaines plus tard elle m’éjecta. Et moi je regrettais de façon égoïste son appareil dentaire et me promis de ne jamais aller voir un dentiste de ma vie. L’amour !

Skalpel

A suivre…

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MA CITE #3

MA CITE #3

De l’amour, j’avais l’impression d’en recevoir, siii…siii…la famille… (J’avoue qu’à l’époque on n’utilisait pas du tout cette expression), quand j’allais acheter du pain au galion et qu’en l’espace de cinq minutes je serrais une vingtaine de poignées de main et disais bonjour à une bonne quarantaine de personnes.

« Putain ! C’était bon de connaître tout le monde, on avait une impression de sécurité et d’assurance infaillible. » E.

Cela peut sembler anodin ou anecdotique, presque ridicule, dire bonjour c’est tellement commun et impersonnel, tellement banal et routinier. Comment pourrait-on se réjouir de quelque chose d’aussi simple ? Mais la vérité c’est que des années après, dans la solitude d’une vie anonyme en plein Paris, ces poignées de main me manqueraient terriblement. Les wesh Emil, les cheks interminables, les accolades chaleureuses et les salam distribués à profusion. Et dieu sait que je suis un athée convaincu :).

Il est vrai qu’aujourd’hui j’ai remplacé ces quelques poignées de main par des bises entre camarades et une activité militante riche en rencontres et en échanges, qui ne peuvent malgré tout pas remplacer cette chaleur humaine dont on ne peut avoir conscience que si on l’a éprouvée au quotidien. Et puis avec le recul, je me dis que je ne serai jamais aussi proche de certains camarades que je l’ai été de mes partenaires de galère. Il y a parfois un fossé sociologique si énorme que l’on se demande ce que l’on fout au milieu de tous ces gens qui ne sont pas de la même classe sociale que la notre, et qui malgré leurs efforts maladroits ont l’air tellement déconnecté, que l’on ne peut s’empêcher d’avoir envie de les mépriser.

Dans ma cité j’étais heureux et confiant le plus souvent, mais parfois ces sentiments contrastaient avec une forte angoisse qui me prenait aux tripes quand mes parents émettaient le souhait d’un éventuel déménagement qui se trouvait systématiquement confronté à un mur de réprobations de ma part. Pour rien au monde, mon frère (je me trompe Colorado ?) et moi ne voulions quitter notre cité. J’avais l’impression d’être membre d’une grande famille, d’appartenir à une communauté solidaire. J’aimais la compagnie de mes potes et le sentiment de puissance que cette identification collective à un quartier faisait naître en moi.

« On était des mecs des 3 keus avant tout ! » S.

Mais nous étions aussi des fils d’immigrés du monde entier réunis dans un même quartier. Nous avions beaucoup de points communs, nous pouvions nous identifier réciproquement les uns aux autres. Dans mon collège il y avait plus de quarante nationalités et je considérais cela comme une richesse incroyable. Nous étions des enfants de rescapés, les survivants d’une catastrophe dont l’adaptation cinématographique aurait pu s’appeler Misère et Oppression. Tous débarqués en majorité du tiers-monde. Des fils et filles de miraculés venus pour mourir en travaillant dur, plutôt que de faim. Les sans-travail et réfugiés du tiers-monde avaient fait un choix entre la peste de l’exploitation salariale et le choléra de la disette ou de la persécution. Les presque déjà morts prétendaient encore à un peu de sursis, à une remise de peine pour extirper des années à une condamnation à du travail forcé à perpétuité. Cependant le prix à payer était cher, et Madame La France, cette grosse crevarde, se chargeait de te rappeler que la dette n’était pas réglée. Le paradoxe insoutenable du ventre gonflé quand on mourait de faim pointait sa tête à l’horizon de temps en temps, comme pour rappeler aux masses de travailleurs qu’il ne fallait pas oublier ce à quoi ils avaient échappé. Et cela fonctionnait très bien dans certains cas. Le sentiment de culpabilité était exacerbé à son plus haut point. Dans la tête de beaucoup cela résonnait comme un appel à l’inaction et à la soumission. Une sorte de reniement, ou tout simplement de l’ignorance qui se traduisait par des remarques qui en disaient long sur cet état de servitude non conscientisé.

« Au bled on serait mort de faim, alors te plains pas trop de la France, au moins ici t’as le minimum assuré, travaille dur et tu t’en sortiras, arrête de râler tout le temps, et ce maillot de l’Algérie, pourquoi tu le mets sur toi, tu crois qu’on voit pas à ta gueule que t’es un arabe ? » Y.

Ce n’était malheureusement pas aussi simple que ça. Et même si cette remarque n’était pas dénuée de tout fondement, elle ne résumait pas tout. Et au final je pense qu’elle ne correspondait pas à la réalité de la situation que nous vivions au quotidien.

« Est-ce que les ouvriers nord-africains de chez Talbot n’auraient pas dû se mettre en grève ? Est-ce que leur révolte, sous les crachats, les coups et La Marseillaise que chantaient les ouvriers français n’était pas légitime sous prétexte qu’ils avaient déjà la chance d’avoir un boulot ?

Est-ce que sous prétexte qu’il y a pire ailleurs on devrait tout accepter et fermer sa gueule ? » E.

Je me rappelle qu’au lycée, une prof d’histoire géo avait justifié la colonisation de l’Algérie par la France, en soulignant le rôle positif de l’hexagone dans le développement d’infrastructures comme les routes et les voies de communication. Elle était tristement en avance sur son temps.

« Madame, vous voulez dire que les massacres et les tortures d’Algériens ne sont rien, étant donné qu’en échange la France a construit des autoroutes ? » K.

Toutes nos attitudes ne reflétaient pas forcément la revendication d’une fierté d’appartenance à une classe sociale en lutte ou à un sous prolétariat méprisé par les cocos orthodoxes et les fachos, mais dans de nombreuses discussions avec mes potes je percevais de l’admiration pour toutes ces mains du travail qui les avaient tant de fois nourris. Nous avions conscience que nos parents étaient des travailleurs dignes et courageux, même si cela ne nous empêchait pas, le plus souvent, d’agir en totale contradiction avec cette admiration que l’on portait comme une sorte de maillot de foot aux couleurs de notre équipe, notre quartier, notre ville ou notre pays. Nous respections, pour la plupart, ce courage mais je ne suis pas sûr que nous en fassions vraiment preuve nous-mêmes. Ou alors, paradoxalement, notre révolte contrastait avec la docilité de nos parents face aux Français qui n’oubliaient jamais de te signifier qu’ici tu n’étais qu’un invité de passage. Souvent c’était très dur et le contexte familial ne permettait pas l’émergence de discussions sur le travail quotidien ou la lutte des classes. Sans tomber dans de grands discours théoriques, le contexte n’était tout simplement pas propice à la transmission d’une mémoire des luttes, sauf dans certains cas. Et la vérité c’est que beaucoup d’enfants d’immigrés ont, quelques années plus tard, politisés leurs parents. Sans obligatoirement passer par les canaux traditionnels des idéologies situés à gauche.

Il y avait ces cas où le chômage était comme un membre de plus de la famille. Et l’image de la réussite sociale que renvoyait la société passait par le mépris du smicard et l’admiration de celui qui écrasait l’autre en faisant du biz. Les médias, dans leur majorité, véhiculaient ce mode de vie comme quelque chose de positif en n’oubliant pas de stigmatiser les banlieusards qui ne méritaient pas d’accéder à ce mode de vie tant convoité. Cela est encore plus vrai aujourd’hui.

Nous étions le cul entre deux chaises et la référence au pays d’origine de nos parents était une posture qui nous donnait l’impression de ne pas être seul et isolé, c’était aussi un défi lancé à la gueule de cette patrie qui nous accueillait mais qui voulait nous faire payer le fait que nous ne voulions pas rentrer chez nous. Mais c’était où chez nous ? Dans un pays que nous ne connaissions pas ou entre les murs gris de notre banlieue ouvrière que nous aimions au point de la transformer en un territoire, avec ses frontières, ses codes, sa langue et son étendard chiffré ? 93 Hardcore ! Bien avant la chanson.

Nous étions tiraillés entre différentes cultures, celle de nos parents et celle de notre banlieue parisienne à la mixité ethnique dont les saveurs purifiaient l’air en l’enrichissant d’odeurs exotiques parfumées (on se tapait aussi des lentilles et du cassoulet), d’humanisme sincère et non pas de bons sentiments humanitaires à la S.O.S Racisme, pleins de pitié, de paternalisme et de compassion mal placée. Nous léchions les gouttes de sang de nos cicatrices héritées et nous levions la tête pour avancer tous ensemble.

L’envie de vivre à 100 % dans ce pays d’adoption que nous n’avions pas choisi, se mélangeait pour ma part à la certitude de ne pas être français et de ne pas avoir envie de l’être. Je revendiquais haut et fort mes origines avec les travers que cela implique. J’idéalisais un peu trop mon pays que je ne connaissais pas, et dans lequel je n’avais pas particulièrement envie de retourner vivre.

« Je me refuse à penser que mon fils et moi sommes français. Nous sommes des banlieusards, notre pays c’est la Seine-Saint-Denis.

Je revendique mon identification à ce département comme un choix politique qui me place dans la position d’un résistant qui a choisi son territoire pour mener sa lutte. Bien au-delà de mes opinions politiques ou de mes conceptions idéologiques qui définissent le meilleur des mondes, comme un monde sans pays et sans frontière, sans nation et sans carte d’identité, sans hymne et sans drapeau. Je ne suis pas un nationaliste replié sur moi-même, bien au contraire, mais je considère néanmoins que certaines luttes de libération nationale sont une étape nécessaire à la construction de sociétés libertaires. Et d’une certaine façon c’est une lutte de libération nationale et sociale que nous menons au quotidien pour libérer notre département de l’exploitation et de la misère. Pour moi être anarchiste ne veut pas dire nier les spécificités culturelles et les particularités. Je me vivais et me vis toujours comme un fils d’immigré politique uruguayen qui a vécu au milieu des Arabes et des Noirs, dans un quartier pauvre et à majorité musulmane, et ce quartier m’a adopté et transformé en un habitant du 93.

J’ai grandi avec des fils et des filles d’immigrés maghrébins. Mon empathie et mon identification à une communauté spécifique ne sont pas théoriques. Je dis nous, quand je parle de mes frères arabes avec qui j’ai grandi, cela peut paraître bizarre pour un Uruguayen, mais ma carte de séjour et mon vécu me donne toute la légitimité pour le faire. Mon identification à l’immigration maghrébine est quelque chose de concret et réel. Renier cela, c’est renier ma vie et le mélange culturel dans lequel je me suis construit. Je me suis imprégné de tous les aspects positifs de ce vécu. J’appelle la mère de mon meilleur pote, Yema, je voulais, étant jeune, être Matoub Lounes et libérer Abraham Sarfaty des prisons marocaines.

Si des émeutes éclatent en Kabylie, si la jeunesse des bidonvilles de Dakar se révolte, si on enferme les rêves de liberté en Tunisie et si les travailleurs marocains sont victimes de l’oppression du fait de l’existence d’une monarchie sanguinaire et si une Intifada éclate en Palestine, cela me préoccupe et me touche, je me sens concerné. Parce que mes sentiments internationalistes s’exacerbent bien sûr, mais surtout parce que j’ai vécu, d’une certaine façon, auprès de ces peuples, de ces mains du travail et de ces dos meurtris venus en France pour survivre et obtenir un petit crédit pour une existence trop courte. Il n’ y a pas à débattre sur une quelconque identité nationale. Ma seule identité c’est d’être un banlieusard de cité, immigré, qui est devenu un anarchiste. » E.

Skalpel

A suivre…

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MA CITE #2

MA CITE #2

J’ai la nostalgie de certaines soirées quand, assis sur une des nombreuses collines du parc Robert Ballanger, nous étions comme hypnotisés par les lumières de l’usine Citroën qui nous faisait face. On pouvait aisément imaginer les milliers d’ouvriers travaillant à la chaîne, faisant les trois-huit et souhaitant impatiemment rentrer à la maison. Pas mal de potes du quartier et de darons charbonnaient dans les immenses halls froids et métalliques de l’usine (une des plus grande de France, aujourd’hui elle a fermé).

Une grève avait éclaté quelques semaines auparavant. Elle avait duré deux mois et ne s’était soldée par aucune victoire et aucun acquis significatif, si ce n’est qu’un fort esprit de camaraderie s’était noué entre plusieurs collègues qui s’ignoraient totalement avant le déclenchement de la grève. Franck m’avait raconté cette aventure riche en enseignements et en émotions.

« Ma première grève à vingt-cinq piges, bordel! Qu’est-ce que j’étais con avant, c’est pas possible, un vrai collabo ! » F.

 L’attitude de certains vétérans du syndicalisme local l’avait impressionné. Il se souvenait d’une de ces nombreuses envolées lyriques jetées au milieu de la foule telle une bouteille à la mer, peut être que quelqu’un la trouverait, la garderait et le ressortirait lors d’une prochaine grève.

« Soyons réalistes, notre syndicat à l’échelle de notre usine est un instrument qui s’imbrique parfaitement dans le concept de lutte des classes, malheureusement à l’échelle de ce pays c’est un outil de collaboration avec le système capitaliste et voir les porte-parole du syndicat en costard, négocier et serrer la main de ses enfoirés de patrons me désole. À mon époque, on négociait en posant un flingue sur la table ! » G.

 « Putain ! Gégé ! T’es un ouf !!!Vive la grève !!! » K.

 En temps de grève, certaines phrases prenaient une tournure beaucoup plus mélodramatique que d’habitude, les slogans murmurés mille fois dans les différents ateliers retentissaient plus fortement et leur impact sur l’inconscient collectif était vraiment quelque chose de palpable. Le fond de l’air semblait rougir sous l’effet de l’action, manquait juste peut être un peu de noir pour que le tout soit parfait.

Franck me disait qu’il s’était politisé grâce à cette grève et qu’elle avait définitivement changé sa vie. Je le croyais sur parole.

Sur la colline du parc urbain, nous discutions politique avec Saïd, Picsou et Hakim. Un samedi soir classique, pas trop d’argent pour aller en boîte, pas de caisse et pas de copines à appeler pour pouvoir rentrer et adoucir ces connards de vigiles, pas de soirée dans le quartier et pas non plus de plan appart où squatter.

On finissait le premier pack de six et ensuite, selon les finances disponibles, on allait choper un autre pack à la station-service Mobil (maintenant c’est BP, peu importe, c’est la même merde), il était frais mais plus cher que chez l’épicier du Galion qui de toute façon était trop loin du parc urbain.

Au bout d’une douzaine de bières chacun, on commençait à être chaud et les discussions s’enflammaient, la passion l’emportait souvent sur la raison et l’objectivité, mais n’était-ce pas normal que ce soit la subjectivité qui prime dans un échange politique, même modeste ? Tout y passait, le conflit palestinien, les émeutes, les bavures policières, l’école, les affaires de corruption, les différentes théories, les hommes politiques, le travail en intérim, la prison, etc.

Nous passions au crible la cité dans ses moindres détails, tous les aspects humains et matériels du quartier subissaient le cynisme de nos analyses alcoolisées. La religion, l’urbanisme, les conflits entre rues, les histoires de business, nous étions des banlieusards philosophes du samedi soir, les maîtres du parc urbain, que nous transformions le temps d’une discussion, en lieu de réunion politique à l’air libre (en petit comité restreint).

« La bière était le liquide qui huilait le moteur de notre réflexion… » E.

Concrètement, ces discussions quasi hebdomadaires étaient un exutoire à toutes les frustrations accumulées la semaine durant. Nous nous vidions intellectuellement et émotionnellement. Quand quelqu’un qui n’avait pas l’habitude de nos joutes verbales se joignaient à nous pour l’occasion, la plupart du temps il pensait que nous étions malades de venir discuter dans le froid au milieu du parc urbain, juste à côté des canards qui n’arrêtaient pas de gueuler.

« Sur la vie de oim vous êtes vraiment des guedins les mecs ! Sérieux venez on va se choper une bouteille de label 5 (elle fait mal à la tête celle-là, au sens propre comme au sens figuré, mais c’est une autre histoire) et on va à la cité, normal, on se finit dans le timent-ba. En plus il caille et la bière ça fait pisser grave, je vais me geler la sboubinette à cause de vos conneries. » Mehdi Montana.

Sur le moment je ne me rendais pas compte de l’importance qu’avaient ces échanges pour moi, je me sentais parfois très isolé et pensait être le seul à m’intéresser à des sujets dont beaucoup de monde au quartier ne soupçonnait même pas l’existence, soit par ignorance, soit par indifférence. Ça me frustrait, mais je n’avais pas le défaut de certains cocos ou anars qui croient que l’ignorance des prolétaires est une maladie face à laquelle on peut se montrer hautain et se croire supérieur. Je constatais que je connaissais mieux l’histoire de certains pays que des propres fils d’immigrés originaires de ces pays, je n’en tirais aucune fierté, au contraire ça me rendait triste pour eux, mais je ne ressentais pas non plus de la pitié. Il était évident pour moi que la connaissance historique de l’histoire de son pays d’origine était un avantage pour comprendre les raisons de nos problèmes quotidiens et affronter cette vie de merde. Ne me demandez pas d’argumenter, à l’époque c’était une certitude dont je ne maîtrisais pas tous les tenants et les aboutissants.

Je me rappelle avoir pris la tête à Mourad pendant des semaines pour qu’il lise Notre ami le roi de Gilles Perrault, je lui en avais parlé car il était Marocain et que moi j’étais foncièrement opposé à cette putain de monarchie cruelle et sanguinaire. Je n’avais tout de même pas le culot de lui vendre la démocratie occidentale comme modèle de société libre et égalitaire. On était des immigrés qui subissaient un racisme de classe, on ne nous la faisait pas à nous. Le sujet était sorti lors d’une de ses nombreuses fois où les Algériens et les Marocains se vannaient à la cabine. Mes meilleurs potes étaient Kabyles, du coup j’étais plutôt proalgérien, même si pour certains les Kabyles étaient des putains de mangeurs de porc ! Et dans ces moments-là, Saïd enrageait et se mettait à défendre l’honneur de son peuple berbère en racontant l’histoire de la guerre d’Algérie dans laquelle les Kabyles avaient joué un rôle important.

Être un fils de réfugiés politiques faisait de moi quelqu’un defun et d’atypique dans la cité. En dehors de mes cousins et cousines par alliance de camaraderie parentale et peut-être d’autres que je ne connaissais pas, nous étions très peu à jouir de ce statut. À l’âge de onze ans, au collège, je fis la connaissance de PP (Péruvien poilu) qui deviendrait un de mes meilleurs potes et qui était lui-même un fils de réfugié politique péruvien. Dans la cour, l’image d’un indien moitié Inca,moitié Renoi aux cheveux longs avec un t-shirt Mettallica me fit beaucoup rire, ainsi que mes potes, sans me douter que cette personne deviendrait mon allié et une sorte de miroir. J’avais trouvé la personne avec qui je pouvais échanger sur nos conditions respectives et exprimer ce que l’on ressentait vraiment. Nos angoisses, nos doutes, notre culpabilité et notre admiration sans faille pour nos parents et leurs luttes.

J’avais un héritage idéologique, politique et culturel important. Je me sentais privilégié d’avoir une relation forte avec mes vieux, surtout au niveau de la transmission de cette mémoire.

Quand je racontais la vie de mes parents à mes potes, ils hallucinaient et ne me croyaient pas, ensuite quand ils croisaient mes vieux, je voyais certaines têtes se baisser comme une marque de respect. Je faisais de même avec leurs darons qui trimaient à l’usine, on m’avait bien expliqué que l’ouvrier était le héros de la révolution à venir.

Je me rappelle que Gomes le Toss me parlait souvent de l’absence quasi-totale de communication avec son père. Il mettait ça sur le compte du respect et des valeurs morales de l’éducation qu’il recevait, très catho, mais dans ses yeux c’était de l’amertume que je voyais et une certaine tristesse. Quand il passait chez moi, il était contemplatif et rêveur. Il voyait bien que mon père était plus que ça, c’était mon pote et aussi mon ami, comme ma mère d’ailleurs.

Naïvement je lui demandais si vraiment il ne parlait jamais avec son père. « Même du boulot à l’usine vous ne parlez pas ? » Il me répondait que non, jamais, et tirait une énorme taffe sur son joint lourdement calibré. Je n’arrivais pas à comprendre comment il était possible de ne pas communiquer avec ses parents, cela me dépassait totalement. Plus tard je découvris que même dans des familles de militants, la transmission de la mémoire et les relations n’étaient pas obligatoirement idylliques. J’avais de la chance et je croulais sous la tendresse et l’amour, du coup tout le reste était beaucoup plus surmontable.

Skalpel

A suivre…

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MA CITE #1

MA CITE #1

Ma cité, je l’ai aimée profondément. Quand, par le balcon, en buvant une bonne bière fraîche ou du maté avec mes parents, je regardais le parking jonché de minuscules cratères, les nids de guêpes enfumés et les abeilles en Lacoste prêtes à attaquer à la moindre menace hostile envers le quartier. Le terrain vert en face que l’on appelait Le Champ où eurent lieu des courses de motos dignes d’un grand prix et des parties de foot interminables, mon père faisant office d’entraîneur improvisé pour les petits joueurs amateurs, dont certains deviendraient pro, que nous étions. Les entrées d’immeubles transformées en cafés un peu trop enfumés et puants la pisse, dans lesquels trois compagnies de CRS n’auraient pas réussi à faire respecter l’interdiction de se rassembler. Les gens qui passaient sur les trottoirs bordant la nationale, les mamans devant et les marmots à quelques mètres derrière avec des bâtons dans les mains et toutes sortes d’objets hétéroclites qui faisaient office de trésors inestimables. Les ados bouillants de rage, chauds et débordants d’énergie qui jouaient au foot en bas sur le bitume en faisant des pauses pour avaler de grandes gorgées de bières chaudes, tirer sur d’énormes spliffs et changer le morceau de rap qui tournait en boucle depuis plusieurs dizaines de minutes dans le poste d’une carcasse rouillée d’où s’échappait des litres d’huile de moteur. L’asphalte du parking ressemblait à une marée noire qui auraient fait s’affoler les écologistes de salon, plus préoccupés par le sort de certaines bestioles (notez que je n’ai rien contre les bêtes et que je ne les mange pas), que par les conditions de vie indignes du sous-prolétariat urbain de ma banlieue nord-parisienne. Les vieux chibanis assis sur les plots en pierre, que nous appelions les bittes, en train de discuter, et à côté d’eux, à quelques mètres, les mères turques qui étalaient de grands draps blancs sur un minuscule espace vert près du parking sur lesquels elles s’asseyaient pour faire je ne sais quoi avec des montagnes de coton. L’arrêt de bus en bas et les passages plus ou moins fréquent du 609 en direction du centre commercial Parinor, débordant de monde accroché à des caddies vides, d’où s‘échappait un brouhaha mélodieux, et où s’entrechoquaient différents accents et différentes langues.

Aaaaah ! Parinor !!!

Notre parc d’attraction. Notre Foire du Trône locale. Le monstre tentaculaire qui grandissait de jour en jour et d’année en année. La bête sanguinaire assoiffée de sang qui nous avalait et nous recrachait vidé de notre argent. Notre centre de loisirs improvisé qui ne portait que trop bien son nom : Temple de la Consommation.

Celui-ci nous accueillait avec les portes grandes ouvertes, une atmosphère chaleureuse et une ambiance qui puait la fausse naïveté bucolique. L’aspect coloré et rassurant malgré une agressivité lumineuse qui ne nous affectait pas étant ados, nous permettait d’exercer notre activité principale du samedi après-midi : faire des tours dans les galeries marchandes et regarder les vitrines pleines de fringues et d’objets que nous ne pouvions pas nous payer. Les porte-monnaie étaient souvent vides et les poches pleines de poussière et de pierres. Dure réalité que celle de constater que les pièces brillantes, qui avant l’euro valaient encore quelque chose, nous faisaient rarement l’honneur de leurs présences amicales. Nous étions des enfants se promenant dans un parc d’attraction dans lequel nous ne pouvions faire aucun jeu. Nous n’avions que le droit de regarder et de toucher avec les yeux rouges de rage. Écrasés que nous étions par une frustration beaucoup trop lourde à porter.

« Parinor… le manège désenchanté où les bêtes s’échangeaient des regards froids et où Zébulon était un fonsdé qui tapait des arrachés de packs de bières. » A.

Tourner… rêver… fantasmer… sur les marques, les modèles, les pubs et les logos. Un crocodile par ci, une virgule par là et un nœud papillon par-ci et encore trois bandes par-là, des symboles infinis. Des hiéroglyphes que nous étions capables de déchiffrer sans trop de difficultés. Nous étions de véritables archéologues en herbe découvrant des tonnes de ruines et le langage d’une civilisation plusieurs fois centenaires, mais toujours présente et de plus en plus oppressante. Les cités d’or nous offraient ses trésors, mais elles demandaient notre soumission inconsciente à ce monde mercantile en échange d’innombrables cadeaux empoisonnés.

« Ne fallait-il pas de toute façon payer le prix de l’humiliation pour pouvoir obtenir sa place assise au premier rang et jouer un rôle dans cette grande comédie de l’offre et de la demande ? » P.

Une vérité unique nous était transmise à travers tous ces symboles. Notre bonheur quotidien dépendait, en grande partie, de l’obtention de ces logos sur nos vêtements, même si c’était des contrefaçons du marché des 3000 ou des trésors tombés du camion par je ne sais quel heureux hasard.

Quand le manège s’arrêtait, nous descendions. La tête tournait un peu et les yeux picotaient sous l’effet agressif de tous ces néons qui éclairaient les innombrables vitrines transparentes. Après avoir tourné dans les galeries marchandes, comme des fous dans un asile, arrivait le moment inévitable et parfois recherché où les vigiles, les vendus de Carrefour, nous empêchaient de rentrer dans le magasin que la bande de morpions que nous étions avait pris pour cible. Les plus téméraires y allaient franchement et les autres comme moi se contentaient souvent de regarder en étant postés pas très loin, par solidarité. Et puis ouvrir un paquet de gâteaux à l’intérieur et l’éclater c’était plus ou moins facile, les preuves étaient avalées et l’appétit assouvi pour un court laps de temps.

« C’est vrai, nous ne voulions pas acheter, mais putain on avait le droit de rentrer comme tout le monde ! C’était juste une putain de question de principe ! Comment ça, cet enfoiré de videur qui venait du même quartier que moi il me laissait pas rentrer dans Carrefour! Comme si c’était sa mère le proprio ! » R.

S’en suivaient les insultes et les provocations. La même routine, semaine après semaine. Les haut-parleurs du centre commercial diffusaient les messages promotionnels et les appels d’urgences camouflés. Toute la journée, minute après minute, heure après heure. « Le service 33 est demandé devant le magasin X », c’était une façon détournée mais pas du tout discrète de demander aux vigiles de se rendre d’urgence devant un magasin où il y avait des problèmes avec des clients.

Un véritable secret de polichinelle qui ne trompait personne. En fait, il fallait plutôt traduire par :

« Une bande de jeunes se trouvent devant le magasin Lacoste, vite ! Les vendus, allez sur place pour voir ce qui se passe et dégagez-nous du centre commercial cette bande de microbes encapuchonnés qui enfument toutes les allées et qui dérangent, sans la moindre honte, les honnêtes clients qui viennent consommer tranquillement après une dure semaine de travail. »

Pathétique aventure que celle du samedi après-midi. Les Indiana Jones que nous étions ne repartaient pas avec des tonnes d’or dans leurs valises. Juste avec un manque encore plus grand et des lacrymogènes pleins les yeux. Quand ce n’était pas les flics venus pour donner un coup de mains aux videurs débordés qui embarquaient certains d’entre nous. Et que dire… Nous l’aimions cette ordure de Tata à la mauvaise haleine qui nous asphyxiait de sa puanteur camouflée derrière des essences de parfums à des prix inabordables. Elle nous enivrait. Le samedi d’après, et même en semaine, après les cours, nous revenions nous réchauffer entre ses bras moelleux et dangereusement captivants. Nous voulions voir ce que nous n’avions pas, comme tous les mômes du monde. Et certains de mes potes étaient prêts à tout pour avoir le droit de posséder ce qui permettait selon les critères à la mode d’exister vraiment.

A suivre…

Skalpel

Cite des 3000, Aulnay sous Bois 2009. FRANCE

MEHDI MONTANA ///

Sept stations avant de changer à Stalingrad. Le temps de caler le casque relié au lecteur mp3 sur ma tête et de me plonger dans un souvenir que la musique Soul d’Al Green alimente sans aucune explication cohérente. Je n’arrive pas à comprendre le lien qu’il y a entre le souvenir précis que j’ai d’un échange avec Mehdi, datant de plusieurs années, et cette musique.

Le cerveau fonctionne d’une étrange façon. Les branchements, les connexions, les mécanismes et toute cette machinerie cérébrale font se rencontrer des personnages imaginaires avec d’autres réels, des situations concrètes et des situations abstraites. Certaines pensées en activent d’autres et des réflexions conduisent à des souvenirs qui parfois n’ont rien à voir avec l’idée initiale. Complexe.

Je devais avoir seize ou dix-sept ans.

J’étais dans le hall 20 d’un des bâtiments de la rue Auguste-Renoir aux 3000 (Aulnay-sous-Bois 93), situé au niveau de la cabine téléphonique. Avec moi, il y avait Mehdi, Bakary et Mourad. On était assis sur les premières marches de l’immeuble et un joint tournait. C’était le début de l’après-midi, un samedi. Ça parlait rap, filles et ça buvait des Heineken fraîches.

Mehdi comme à son habitude nous décrivait de longues scènes de Scarface. Le seul, l’unique, le roi des gangsters ! Tony Montana était sa référence ultime, son dieu cinématographique. Il le citait pour étayer n’importe lequel des points de vue qu’il avait envie de défendre.

Un peu comme certains anarchistes citent Bakounine ou Kropotkine pour défendre les idées libertaires.

Par exemple, si des gars du quartier proposaient un plan pour se faire de l’argent, Mehdi se référait systématiquement à Scarface pour juger de sa pertinence.

Pour un simple vol de Ford fiesta, il était capable de sortir des phrases du genre : « Ouais, si… si… un moment Tony dans le film il accélère grave avec sa caisse quand il récupère son pote qui l’attendait sur le trottoir ! »

Personne ne voyait le rapport avec le vol de voiture proposé. C’était comme si vous aviez dit bonjour à un pote et qu’il avait répondu : « Moi aussi j’aime bien les carottes ». Rien à voir.

Personne ne calculait Mehdi quand il sortait ce genre d’incohérence. Certes, cela faisait rire tout le monde, mais pas du tout dans un sens moqueur, on était habitué à ses remarques hors de propos. Nous avions de la compassion pour notre pote drogué à Scarface.

Mehdi était capable de nous jouer de longues scènes du film et reproduisait les dialogues de façon précise. L’accent qu’il prenait pour imiter la voix française d’Al Pacino était franchement ridicule, mais lui, il était à fond, il vivait le film intérieurement. Je pense sincèrement qu’il en rêvait toutes les nuits. Je n’ai jamais vu sa chambre mais elle devait ressembler à un temple dédié à son héros.

Un jour je l’interrompis en affirmant que Tony Montana n’était qu’un enfoiré de merde, qu’il nuisait à sa communauté et qu’en plus c’était un Gusano de merde que Castro avait jeté de Cuba car il participait au sabotage de la révolution.

Il eut l’air étonné.

« Fidel Castro ?! C’est un bonhomme ! Il est increvable et il emmerde grave les States ! En plus il déchire grave avec ses gros cigares de parrain ! ».

Je restai sur le cul.

Sûr de lui, il m’expliqua que la vie était comme ça, chacun pour sa peau et fuck ! Qu’il n’y avait que l’argent qui comptait dans ce monde. Que Scarface, lui, avait tout compris.

Je lui rétorquai qu’il était mort jeune, comme un chien et seul au monde, le zen dans la coke, toxico, comme un shlag de Stalingrad. Ce n’étaient pas des arguments suffisants pour mon pote. Selon lui, peu importait de mourir jeune, ça valait quand même le coup d’avoir la même vie que Tony car au moins il avait vécu comme un pacha quelques temps.

Je n’étais pas d’accord du tout mais au lieu de lui dire que c’était un ouf, j’endossai mon costume de fils de militant marxiste- révolutionnaire et récitai ma leçon apprise par cœur. Sur un ton solennel j’expliquai que ce qui comptait vraiment c’était l’esprit de camaraderie, la solidarité, la fraternité entre les gens du peuple et l’ « Homme nouveau » théorisé par Che Guevara. Pour changer les choses, il fallait faire la révolution et ne pas être un individualiste égoïste qui ne pense qu’à faire du fric.

Mes potes ne comprenaient pas très bien où je voulais en venir et commencèrent à se foutre ostensiblement de ma gueule.

Si j’avais lu Kropotkine à l’époque, j’aurais pu sortir mon discours sur l’entraide comme facteur principal de l’évolution des espèces, mais à ce moment-là, je n’étais pas encore familiarisé avec les idées anarchistes.

Comme je citais la révolution cubaine dont mon père m’avait parlée avec beaucoup de détails, Mehdi me demanda que je leur raconte cette histoire.

Ce que je fis pendant deux heures.

Je commençai par l’attaque de la caserne Moncada, ensuite je passai à la traversée à bord du Granma et au débarquement des guérilleros sur l’île. J’insistai sur le fait que le Che était asthmatique et fumait des cigares. Que c’était l’être humain le plus parfait que la terre ait jamais connu. Qu’entre un sac de médicaments et un sac d’armes, il avait choisi les armes car avant d’être médecin c’était un révolutionnaire. Bakary me fit remarquer que l’être humain le plus parfait était le prophète Mohamed.

Je ne relevai pas.

Ensuite je décrivis l’entrée des colonnes de guérilleros à Santa Clara et la construction par tout un peuple d’une société nouvelle basée sur le communisme. Je finis mon récit par la mort du Che en Bolivie, sans omettre bien sûr de raconter son aventure africaine.

À l’époque j’étais beaucoup plus marxiste que maintenant. Aujourd’hui en tant que libertaire je raconterais une histoire légèrement différente et je serais peut-être plus critique. Mais je n’ai jamais cessé d’admirer le Che.

J’étais content de constater que Mourad allait plutôt dans mon sens. Son père, ouvrier à Citroën et syndicaliste, lui avait parlé du Che, il lui avait dit qu’une rue de la Casbah à Alger portait son nom, et qu’à l’époque des guerres de décolonisation les africains admiraient Guevara et Castro.

Je confirmai ses propos.

Pendant tout le temps que je racontais la révolution cubaine, Mehdi n’avait fait aucune remarque et n’avait pas interrompu une seule fois le récit. Il avait l’air concentré. Il se grattait le menton et hochait la tête d’un air approbateur.

Quelques minutes après la fin de l’histoire, je lui demandai ce qu’il en pensait. Il n’eut pas assez d’adjectifs pour exprimer son admiration. Il bu sa bière d’un trait et trancha.

« Elle déchire grave cette histoire, il faudrait en faire un film ! Et, franchement, Al Pacino dans le rôle du Che Guevara ça serait vraiment de la bombe ! ».

Skalpel.

Extrait du recueil de nouvelles « Fables de la mélancolie »

Dispo ici : http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html