Extrait « DU BITUME AVEC UNE PLUME »

« Aime la ligne 13. Aime être entassé dès la première station. Aime les embrouilles à deux balles que tout cela provoque. Aime l’atmosphère parfois irrespirable. Aime être poussé vers l’intérieur par un pauvre gars qui n’a pas d’autre choix que de faire ce boulot. Aime rester bloqué entre deux stations de métro pendant une demi-heure. Aime la voix monocorde du conducteur qui t’annonces que le trafic va redevenir normal après je ne sais combien d’annonces du même type qui se sont avérées toutes fausses. Aime le bruit qui te flingue les oreilles à chaque arrêt. Aime l’odeur d’égout qui te donne la gerbe. Aime la personne debout à côté de toi qui parle super fort au portable. Aime les militaires qui montent avec leurs fusils d’assaut. Aime les contrôleurs qui rigolent entre eux alors que tu n’as qu’une envie, c’est de les gifler. Aime les publicités foireuses le long des murs. Aime te tromper de direction à La fourche. Aime les bobos qui descendent à Guy Moquet ou Garibaldi. Aimes les jours de match ou de concert au stade de France, surtout quand c’est Johnny « coke » Halliday qui « chante ». Aime les flics à la sortie du métro. Aime les alertes à la bombe. Aime les GPSR. Aime les graffitis recouverts. Aime cette bourgeoise qui semble complètement perdue de ce côté-ci de la ligne. Aime le sandwich que mange la personne en face de toi alors que tu n’as pas déjeuné. Aime l’haleine fétide du gars debout derrière toi qui te colle un peu trop. Aime le strapontin un peu niqué. Aime tomber dans l’escalier. Aime les nouvelles que lit ton voisin dans un journal gratuit. Aime le bruit qui sort du casque ultra moderne de cette pouffe trop maquillé. Aime l’énorme cartable de ce pauvre collégien. Aime la moustache du touriste allemand qui semble un peu perdus, ouf c’est l’hiver, il n’a pas dégainé son short et ses sandales. Aime cette vieille qui te regarde de travers sans aucune raison valable. Aime la 8.6 que boit ce gars alors que tu traînes une fucking gueule de bois parce que la veille t’as bu trop de bières en sortant du boulot. Aime le pet qu’un inconnu lâche alors que le wagon est blindé. Aime ce livre à grand succès que lit ce voyageur assis à côté de toi. Aime la conversation de ces deux connards qui vont faire du shopping sur les champs. Aime le maïs trop salé que t’as chopé à Basilique. Aime ton passe Navigo démagnétisé qui te rend localisable à tout instant, fuckinnng Big Brother ! Aime le guichet fermé alors que t’as une grosse valise. Aime l’escalator qui ne marche plus. Aime la ligne 13, mais surtout, aime le charbon. »

Deux minutes…attend, attend…attention !

Il ne s’agit pas de dédouaner tous ces enfoirés d’automobilistes individualistes qui nous méprisent, nous les connards qui prennent le métro par obligation. Eux, c’est pire, ils sont capables de se tirer dessus pour un doigt d’honneur à une intersection, une queue de poisson, ou un clignotant oublié. Au moins dans le métro, on est plein, on a des échappatoires et des possibilités d’alliances si ça foire ou tourne mal. Mais il est vrai que tu peux te faire cogner devant quelqu’un qui va regarder la scène sans intervenir, abruti et tétanisé, comme s’il était posé devant une série TV ou un sketch. Sauf que les coups ça fait mal pour de vrai, et le sang qui pisse, il tâche pour de vrai, et ces enfoirés de la sureté ce sont des animaux assoiffés de violence qui cognent pour de vrai. De vieux slogans te reviennent en mémoire dans ces cas-là.

Qui nous protège de la police ?

Ou plutôt, qui nous protège des gars qui ont loupés le concours d’entrée chez les porcs et bossent pas dépits dans la sureté ferroviaire ? Qui nous protège de ces abrutis en uniforme ? Mais surtout qui nous protège de notre passivité et indifférence complice ?

C’est plus long et pompeux, mais la réponse et la même.

Personne.

livre disponible ici http://al-dante.org/shop-4/skalpel/du-bitume-avec-une-plume/

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DU BITUME AVEC UNE PLUME ///

Disponible ici: Al Dante

Pendant que la banlieue est continuellement la scène de violences multiples : provocations policières, contrôles au faciès, émeutes, bavures, islamophobie, racisme politiques et intellectuels de gauche comme de droite dénigrent toute parole et toute pensée émanant des quartiers. D’un côté, on crie à la racaille et appelle à plus de répression ; de l’autre, on victimise et brode sans cesse sur le manque de politisation et de parole des jeunes : ainsi, quand les cités s’enflamment, il ne s’agit pas d’une réaction politique, mais « le fait d’éléments incontrôlés »,  » une envie irrépressible de posséder les mêmes biens que les enfants de nantis ».
Racailles ou victimes blessées : deux façons de censurer une parole, de nier une réalité politique. Et les médias dans leur ensemble contribuent à murer les quartiers dans l’isolement et à les séparer du reste de la société. Le bitume avec une plume est le témoignage d’un « jeune des banlieues », comme il est de bon ton de les nommer. Tout au long de ce récit, Skalpel raconte son quotidien : ses ami-e-s, ses colères, ses angoisses, son rapport au monde du travail (et sa difficulté à en trouver), à la répression toujours présente, à la violence des quartiers…
Son écriture est à l’image de sa pensée : radicale, sans afféterie inutile, crue, sans concession. Mais, à travers le récit d’une vie qui se déplie sous nos yeux de page en page, surgit une parole qu’on n’a que rarement l’habitude d’entendre, et s’élabore une pensée forte, et une analyse politique de notre société d’une rare justesse.

Skalpel, de son vrai nom Emiliano Fernandez, Skalpel (32 ans) vit dans le 93, à Saint-Denis. Il est l’un des rappeurs phares de la scène rap militante indépendante. Il se produit sur scène sous son nom, ou encore sous le groupe Première ligne (avec E One & Akye, autres personnalités du rap hardcore) du label BBoyKonsian. Il vient du mythique groupe de rap La K-bine, de Aulnay-sous-Bois (cité des 3000). Dans leurs textes, Skalpel et ses ami-e-s se positionnent contre la politique institutionnelle, le néo-colonialisme, la globalisation de l’économie libérale capitaliste, la société de consommation, les violences policières, le racisme, le fascisme, le contrôle des médias, la répression des mouvements sociaux etc. Ils défendent l’insurrectionnalisme, l’internationalisme et se rapprochent des mouvements révolutionnaires en général.
De nombreux CD. A publié deux recueils de nouvelles : Fables de la mélancolie (éditions BBoyKonsian – 2012) et À couteaux tirés (livre + CD, Syllepse, 2013).

Paru en Mai 2014
ISBN: 978-2-84761-769-6
Editions Al Dante

 

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