MOURIR #ACT

MOURIR

Je ne me souviens plus de la première fois que j’ai eu envie de mourir, mais son visage, à elle, je ne l’ai pas oublié. Son sourire au coin de la bouche pendant qu’elle m’éjectait de sa vie sous un flot de paroles continues dont je ne distinguais pas très bien le sens général, j’avais seulement compris « Je te quitte »,  ses grands gestes tandis que je restais calme, sans parler, non plus, je ne les avais pas compris.

Je l’avais suivie. Elle s’était assise à une terrasse de café. Un homme l’avait rejoint et ils s’étaient pris dans les bras l’un de l’autre. Tandis que ma vie se mettait sur pause, la sienne semblait prendre un nouveau départ. Je n’étais devenu qu’UN, elle était double. Elle paraissait si heureuse. Moi je n’étais que l’ombre de moi-même. J’étais devenu invisible, et je les observais. Quand, au bout de quelques minutes, ils s’étaient levés pour partir après s’être embrassés, j’étais resté assis sur le banc en face du café. De « leur ? » café. Un bus m’avait momentanément caché la vue et en redémarrant il avait emporté avec lui leur image et leur amour débarrassé du poids de l’autre. De moi. Seul parmi des milliers que j’étais à cet instant précis. Hors du temps. Ma dernière vision d’elle, j’en bavais, serait cette chaleur insultante qui émanait de leurs corps qui ne pouvaient s’empêcher de se toucher, et ce sourire constant qui ne l’avait pas quitté. Un sourire qui ne m’était plus destiné. Sans doute avaient-ils eu envie de se dépêcher de rentrer pour faire l’amour sous les derniers rayons de soleil qui éclairaient encore sa chambre et son lit, un de nos lits, à cette heure-ci. Ou d’aller manger quelque chose en amoureux. Ou de se promener en se serrant la main très fort, pour être sûr de ne pas se perdre. Ou que sais-je ? Une de ces nombreuses choses que nous avions jadis fait tous les deux.

J’étais resté assis, là, seul, comme un con. J’avais l’impression de ne pas être assez triste. Je m’en voulais de ne pas pleurer.  De ne pas laisser exploser ma colère. De ne pas hurler de rage et d’injustice. J’avais pourtant le sentiment de m’être fait avoir, mais je ne savais pas exactement quand ni comment. J’étais sonné. Mon regard était perdu dans le vide. Mon inconscient me disait d’exploser sur place mais mon corps ne réagissait pas. Je continuais de regarder la table à laquelle elle était assise quelques minutes auparavant en espérant du fond de mon âme qu’elle réapparaîtrait, seule et un peu perdue, demandeuse de tendresse et avide de caresses. Je pourrais la rejoindre et tout recommencerait comme avant. Je la sauverais d’elle-même. Du passé nous ferions table rase en se promettant que dorénavant nous resterions ensemble pour le reste de notre vie. Malheureusement la table resta vide un long moment. Un vieillard s’y installa finalement pour siroter une menthe à l‘eau. Et je compris que tout était réellement fini. Notre amour s’était définitivement noyé dans un verre de sirop de menthe glacé.

Une fois rentré chez moi, je me fis un café et je restais debout dans la cuisine à contempler le mur. Les larmes vinrent enfin. Je pus pleurer dignement et faire honneur à mon rôle de mec largué pour un autre. J’en fus un peu soulagé. J’avais l’impression que le fait de pleurer me maintenait dans la catégorie humaine des sensibles, donc, des vivants. Je ne me souvenais même plus du visage de cet autre. Comment aurais-je pu ? Je ne l’avais même pas regardé. Je m’étais concentré sur son expression à elle. Ça aurait pu être un ami ou une connaissance, je ne l’aurais même pas reconnu. Dans mon désarroi, je fus rassuré de pouvoir partager ce sort avec des milliers d’autres personnes. Je n’étais plus tout à fait seul. Le duo était devenu solo puis multitude.

J’ouvris le tiroir à couverts et en sortis un couteau que je posais sur la table de la cuisine. J’avais pris le plus aiguisé de ma collection de petit cuisinier-amateur du vendredi soir, le soir de nos repas en amoureux. Je l’avais fait sans réfléchir mais une fois celui-ci posé je me rendis compte que l’idée de me tailler les veines ou de me planter la lame dans le bide m’avait effleuré l’esprit. Très subtilement et pour un bref instant l’image s’était installée dans ma tête. Je fus pris de panique et le remettais dans son tiroir en me coupant légèrement la paume de la main. J’étais blessé mais j’avais la vie sauve. En quinze secondes mon sort avait basculé. Ce n’était pas la première fois que de telles pensées traversaient mon esprit. J’étais pourtant incapable de me souvenir de la dernière fois où j’avais songé à ce genre de choses. Je mis ma main sous l’eau froide et constatait que ce n’était qu’une égratignure. Le sang s’arrêta de couler et je me fis un petit pansement. J’avais mal à la poitrine, elle se compressait comme sous l’effet d’une crise de spasmophilie. A défaut de me trancher la gorge, peut être qu’une crise cardiaque me terrasserait sur le champ. Il n’en fut rien. Mon cœur s’emballait dans le vide et de la mort je n’entrevoyais qu’un fantasme ou une idée abstraite.

Le soir je me couchais. Je repensais à elle. Des paroles de chansons me revenaient à l’esprit. Et je me disais que si de m’être fait larguer ne m’inspirait rien d’autre que de vulgaires chansons de variété, c’est que ça ne devait pas être si grave. En même temps elles faisaient écho à la légèreté de certains moments très agréables passés en sa compagnie. Je l’insultais de tous les noms. À aucun moment je ne me remettais en question. Elle m’avait plaqué en me disant qu’elle ne m’aimait plus. Cela devait faire un certain temps. Je me disais qu’on ne pouvait pas ne plus aimer quelqu’un du jour au lendemain, c’était impossible. Elle m’avait donc trompé, dans le vrai sens du terme. C’est à dire qu’elle avait joué la comédie en attendant le jour J pour me balancer comme une vieille chaussette. Un laps de temps s’était écoulé entre le moment où son amour avait commencé à flétrir et le jour où elle m’avait annoncé qu’elle ne m’aimait plus. Quitter quelqu’un c’était assumer le fait de l’avoir trompé, forcément. La veille de mon « drame » comme je nommais ce fameux jour, nous avions fait l’amour comme des fous. Il me semblait que c’était comme au début. Passionné et puissant. Intense. Elle méritait sans l’ombre d’un doute la palme d’or. Dans le cas contraire elle faisait forcément abstraction de son non-amour et se contentait  exclusivement du plaisir que lui procurait le sexe. Peut-être que c’était son cadeau d’adieu. Sa façon de me dire au revoir. Je devrais me vanter d’être capable de la faire jouir sans qu’elle m’aime. Je n’avais rien vu. Quand j’y repense, mon silence lors de son discours de rupture m’étonne encore. J’avais été naïf de trop d’amour, comme tout le monde.

Je chassais toutes ces mauvaises pensées. Je voulais dormir. A défaut de mourir, je voulais quitter la réalité, allongé sur mon lit deux places très confortable et devenu subitement trop grand. J’avais l’impression de dormir au bord d’une falaise. J’étendais mon bras et j’avais la sensation de tomber dans le vide. Je croisais les doigts en priant pour ne pas rêver. Je ne voulais pas me souvenir de mes rêves en me réveillant. J’avais réellement besoin de ne rien ressentir du tout.

Le lendemain je me levais en ne me souvenant pas avoir rêvé de quoi que ce soit. Bizarrement, j’en fus un peu déçu. Je ne savais pas pourquoi. La nuit s’était pourtant passée comme je le souhaitais. La tasse de la veille à moitié pleine fit office de café du matin après avoir été réchauffé au Micro-onde. Pas terrible. Disons que son goût illustrait bien l’émotion de l’instant. Fade et sans saveur. Amer. Mais un café restait un café. Le cerveau le reconnaissait tel quel et faisait passer le message. J’étais satisfait, sans plus. Sur la table de la cuisine je vis le couteau de la veille posé en plein milieu. Au début je ne réagissais pas. Je buvais petite gorgée par petite gorgée. Un peu endormi. Au bout de 5 minutes, la vue du couteau me fit un effet bizarre. J’étais sur de l’avoir rangé. J’essayais de me souvenir avec précision de tous les gestes que j’avais effectué et j’en revenais toujours à la même conclusion, je l’avais bel et bien rangé dans le tiroir à couverts. Je flippais un peu de l’absence de réponse rationnelle à la question de savoir comment ce couteau avait atterri là. Est-ce que j’avais joué au somnambule ? Peut-être. Cela m’était arrivé une fois étant plus jeune. Mais à part cette unique fois qui s’apparentait plus à un accident qu’à une habitude, cela ne s’était plus jamais produit. En tout cas pas que je sache. Le fait d’être bouleversé et triste avait sûrement poussé mon inconscient à agir de la sorte. Le message était clair. Il me faisait froid dans le dos. Si je m’étais réveillé dans la nuit et que je ne m’en souvenais pas, cela voulait dire que cet autre moi qui avait songé un court instant à la mort, avait pris le contrôle de mon être. Pourquoi n’était-il pas passé à l’acte ? Était-ce un manque de courage ou voulait-il passer un message à celui que j’étais à cet instant précis ? Moi. L’amant triste, seul et quelque peu perdu en ce matin du mois de mai. Que c’était glauque de se faire larguer pendant le plus beau mois de l’année.

J’avalais le reste de mon café fade, je rangeais le couteau dans le tiroir à couverts pour la deuxième fois, j’en étais sur, et je me préparais à aller travailler.

Arrivé au boulot, je fis la bise à Marie-Christine, ma collègue de bureau, et m’installais devant mon ordinateur. J’ouvris mes deux boites mails et je fus déçu de ne pas avoir de message de sa part. Dans le métro j’avais imaginé qu’à défaut de m’appeler au téléphone elle préférerait m’envoyer un mail pour me dire… pour me dire quoi ? Rien. Je m’accrochais à des fantasmes et des illusions. Elle ne me contacterait plus car tout était fini, pour de bon. Je vis mon reflet sur l’écran et mon visage pâle me fit pitié. Mes lèvres bougèrent toutes seules. « Passe à autre chose frère, passe à autre chose… » me disait ma sale face fatiguée. Je me servis un café, un deuxième, puis un autre et la journée passa. Mon corps me pesait, ma tête aussi. Mes pensées m’écrasaient littéralement. Je mourrais d’envie d’être un légume que l’on maintiendrait en vie artificiellement. J’enviais les comateux branchés à des machines par des fils et des tubes respiratoires.

A 19h j’étais dehors et je marchais en direction de chez moi. Il faisait un temps agréable. Je m’arrêtais au Japonais en bas de mon immeuble pour commander des sushis. Un vrai plaisir de bobo à la con que j’étais plus ou moins devenu. Même si je n’avais pas de vélo et ne triais pas mes déchets. Le cuisto faisait preuve d’une dextérité incroyable. La vue de sa lame qui tranchait le poisson et les rouleaux, me fascinait. J’eus une vision qui me fit de nouveau peur. Encore une vision de mort. La lame s’échappait de la main du cuisinier et venait se planter dans mon estomac. Je secouais la tête nerveusement en faisant une mine de dégout. Je revins à la réalité. Plus nerveux que jamais. Il finit sa besogne et je pris ma commande en sortant très rapidement.

Cinq minutes après j’étais installé sur le canapé de mon salon. J’avais les pieds sur la table basse et je dégustais mes sushis. La position de mon corps contrastait avec un état d’esprit général qui ne me faisait pas sentir le confort de ma position. Les larmes vinrent me tenir compagnie une nouvelle fois, et nous mangeâmes elles et moi, ensemble. Ma tristesse était là, elle aussi, posée confortablement à côté de moi. Je la sentais comme on sent une présence. Elle me massa le corps virtuellement et je m’endormis sur le canapé tout habillé.

Le lendemain, le réveil de mon téléphone se mit à sonner et je fus réveillé en sursaut. Je ne savais plus à quel moment je m’étais endormi. Le plateau de sushis était à moitié plein. Mes yeux étaient bouffis et gonflés parce que j’avais beaucoup pleuré. Cela m’avait fortement étourdi. Comme si j’étais tombé dans les vapes. Je me sentais angoisser et sale. Mon haleine puait le poiscaille. J’allumais la cafetière entre deux frottements d’yeux. Et je sentis le bruit de ma tasse de café qui se brisait sur le sol en même temps que je vis le couteau posé au milieu de la table de la cuisine. C’était impossible. Cette fois-ci j’étais certain de ne pas l’avoir sorti ni utilisé de toute la soirée. Je pensais devenir fou. Et l’étourdissement du réveil n’arrangeait rien. L’hypothèse d’une nouvelle crise de somnambulisme comme explication rationnelle ne me convenait plus. Mais alors comment se faisait-il que ce couteau se trouve là ou je ne l’avais pas du tout rangé. Je le pris et le mis dans mon sac à dos. Au moins s’il était avec moi je ne risquais plus de le voir chaque matin au réveil, comme depuis deux jours. Si je le jetais dans la poubelle, il serait fichu de réapparaitre.

Une fois posé en bas de mon immeuble, je décidais de ne pas aller travailler. J’appelais ma collègue et lui disait en imitant la voix d’un malade qui a la gorge en feu et tousse comme un vieillard, que j’étais souffrant et comptait aller chez le médecin. Elle m’ordonnait de me soigner comme il faut et de prendre soin de moi, sans trop de convictions. Juste avant qu’elle raccroche je l’entendis pouffer. Quelle espèce de conne. Qu’est-ce que ça pouvait lui foutre que je vienne ou pas. Sa charge de travail n’en était pas plus importante. Nous étions voisins de bureaux mais ne faisions pas le même boulot.

J’étais libre pour la journée. Habillé comme il faut, c’est-à-dire comme un employé de bureau. Avec un couteau de cuisine tranchant dans le sac à dos et une joie non dissimulée de pouvoir faire ce que j’avais envie de faire. Je décidais de me diriger vers le canal de l’Ourcq. Au niveau de la station Jaurès, à côté de la place Stalingrad. Il était 9h00 du matin et j’eus envie d’une bonne bière fraîche. J’en achetais une dans un épicier et allait m’installer le long du canal entre le cinéma MK2 et un pont vert qui servait de passerelle. D’habitude les bobos squattaient cet endroit en fin d’après-midi avec des bières et des bouteilles de vins. Quelques schlags faisaient la manche et parfois tu pouvais croiser des mecs en train de se camer et fumer du crack. J’étais installé avec les pieds qui frôlaient l’eau, en train de siroter ma bière fraiche, quand l’un de ces fameux schlags vint se poser à côté de moi. Il puait. Son haleine était insupportable. Il me l’avait soufflé à la tronche en même temps qu’il m’avait gratté une clope. Je n’en avais pas. Je le lui dis mais il insista. Une fois, deux fois, la troisième je sortis ma lame et le menaçait. Je me levais pour lui montrer que je ne rigolais pas. Il se leva, puis recula dans un premier temps. Bizarrement il n’y avait personne à proximité. Le quartier d’habitude bruyant et animé semblait vide. Après avoir reculé il tenta de me sauter dessus mais d’un geste ferme et rapide je lui plantais ma lame dans son bide dégueulasse. Il tomba dans l’eau. La lame était rouge. Je la balançais dans l’eau. Je fus pris de panique et ne réalisais pas tout à fait ce qui s’était passé. Je me mis à courir en direction de je ne sais où. Au bout de quelques minutes j’arrivais à Belleville qui était déjà noire de monde. Je m’arrêtais, respirais et décidais de rentrer dans le premier café venu. Je n’avais aucune trace de sang sur moi, rien de rien. Ouf ! Avais-je pensé, je n’étais pas grillé.

Je venais de tuer un homme.

Après avoir passé deux heures assis la tête entre les mains, je partais et décidais de rentrer chez moi. J’étais comme sonné et drogué. Je ne voyais pas très bien. Je me sentais faible et endolori. Je marchais, courais, puis marchais et courais de nouveau. Au bout d’un temps indéfinissable j’arrivais chez moi. Je me déshabillais complètement et filais dans la douche. Aucune trace de sang. Je me sentais sale. Je me dégoutais. Je me séchais et me dirigeais vers la cuisine. Je crus devenir complètement fou. Le couteau était posé sur la table de la cuisine. Je me mis à pleurer. La serviette tomba par terre. J’étais nu, assis en boule dans un coin de la cuisine et je pleurais en tenant le couteau entre les mains que je venais de prendre sans m’en rendre compte. Je ne maitrisais ni l’espace ni le temps. J’étais dans une autre dimension. Je pestais. Je me plantais la lame dans le cœur mais elle traversa mon corps sans me toucher. J’étais comme un fantôme. Je refaisais une tentative mais rien. J’en fis des dizaines et quand je fus épuisé je balançais le couteau qui se planta sur le mur. J’étais perdu. Je ne comprenais plus rien. Je voulais mourir. La porte sonna. J’étais nu mais, me dirigeai vers celle-ci pour l’ouvrir. Je crus m’évanouir. C’était elle. Elle était revenue et me souriait tendrement. Je me remis à pleurer, mais de joie. Elle me prit dans ses bras, me relâcha tout doucement et soudain je sentis le métal long et coupant me transpercer le ventre. Mon souffle fût coupé. Je ne tombais pas. Elle me retenait contre elle. Elle retira la lame de mon ventre. Je la vis et reconnu le fameux couteau de la cuisine qui n’était plus planté dans le mur. La lame était pleine de sang. Elle la jeta par terre. Elle me serra fort dans ses bras et approcha sa bouche de mon oreille gauche. J’entendis ce qu’elle me dit avant de rejoindre la nuit pour l’éternité.

Mon amour, maintenant c’est fini…

Skalpel

Designklein-15099395

 

IKAR

IKAR

« Mais rebellez-vous contre vous-même, ne vous
rebellez pas contre l’institution jeune homme, vous allez
finir par vous brûler les ailes si vous continuez comme
ça ! » dit la principale du collège en finissant sa phrase
sans pouvoir s’empêcher de sourire. Contente qu’elle fut
d’avoir pu placer sa métaphore merdique pour la énième
fois de l’année. Pour une fois qu’elle était là et bossait, il
fallait bien qu’elle s’amuse un peu. Bizarre…aujourd’hui
pas de rendez-vous à la mairie ni de réunion de coordi-
nation avec le personnel autorisé. Ikar la regardait droit
dans les yeux et ne parlait pas. « Est-ce que vous m’avez
compris ? Si vous n’avez pas envie d’être ici nous allons
faire en sorte que vous ne puissiez plus revenir, c’est la
dernière fois que je vous préviens, cessez immédiatement
les provocations et mettez-vous au travail ! ». Ikar conti-
nuait de la regarder droit dans les yeux. Il savait qu’à un
moment ou un autre elle lâcherait prise et se lasserait de
lui répéter toujours les mêmes choses. Elle était lâche,
fuyante et pas aussi sûre d’elle malgré ce qu’elle voulait
faire croire. « Allez en permanence et que je ne vous
revoie plus » conclut-elle. Ikar se retourna et partit. Il la
méprisait de toutes ses forces. Il lui chiait dans la gueule.
Cette espèce de merde puante qui sentait les oignons et
la transpiration. Avec elle, les Français continueraient à
jouir d’une belle réputation en matière d’hygiène corpo-
relle. Il se souvint qu’une fois il avait entendu une sur-
veillante dire à une dame du personnel de nettoyage que
c’était une véritable torture de prendre l’ascenseur en
compagnie de la Dirlo. Il eut de la peine pour le person-
nel administratif avec qui il n’avait jamais eu de réel pro-
blème et qui devait supporter ça à longueur de journée,
sauf pour la grosse dinde qui faisait office de secrétaire
et qui portait une perruque blonde ridicule. Une fois il
l’avait entendu parler comme à un chien à un surveillant
qui n’était plus là et que d’autres enfants appelaient le
blédard. Elle avait gueulé dans le hall du collège qu’elle
avait besoin de sa carte de séjour temporaire pour son
dossier, le Blédard l’avait regardée d’un air consterné.
Elle, avait un air satisfait et moqueur. Cette merde aurait
sûrement été choquée si on lui avait fait le reproche de
ne pas avoir été très discrète. Du haut de sa catégorie A
de fonctionnaire de merde. Aucun tact ni finesse. Ikar
n’avait pas aimé ça, car avant que son père ne meure il
se souvenait que plusieurs fois, des flics l’avaient insulté
de sale raton et de métèque, de sale étranger. D’ailleurs,
il en avait une lui aussi, de carte de séjour, il n’avait pas
eu l’immense honneur de naître en France.
Arrivé dans la salle de permanence il s’installa à une
table du fond. Il mit sa capuche sur la tête, croisa les bras
et ferma les yeux. La surveillante lui demanda d’enlever
sa capuche mais il fit mine de ne rien entendre. Elle
n’insista pas. « Comme tu veux » dit-elle, « de toute
façon t’as ton conseil de discipline dans 2 jours, je m’en
fous ! ». Il leva la tête et la regarda avec mépris. Espèce
de conne pensa-t-il. Il ne l’aimait pas beaucoup, les autres
surveillants non plus d’ailleurs. Il les considérait comme
des matons et des collabos qui suçaient la bite du CPE
pour un salaire de merde. Une bande de cons obligés de
bosser à mi-temps pour pouvoir se payer leurs études
au lieu d’avoir le courage de faire un peu d’argent sale.
Des bolos qui voulaient faire genre les caïds alors que
ce n’étaient que des petits blancs qui se faisaient marty-
riser étant plus jeunes et qui aujourd’hui se vengeaient
à l’intérieur du collège qu’ils quittaient le soir venu la
queue entre les jambes. La seule chose qu’ils savaient
faire c’était demander les carnets pour un rien, hurler et
menacer d’aller prévenir le principal adjoint ; un autre
spécimen et un bel exemple de fainéantise odorante.
Sauf que lui c’était de la gueule qu’il puait, il clopait et
buvait du café à longueur de journée, ce qui paradoxale-
ment ne le rendait pas très speed. C’était un invisible. Un
vieux con de branleur. Une fois, assis dans son bureau, en
attendant de se faire réprimander, Ikar avait aperçu son
écran d’ordinateur et le contenu de la page internet qu’il
regardait. L’enfoiré était branché sur un site de cul dont
le titre était « Gamines de 18 ans en chaleur ». Depuis
ce jour-là, Ikar par l’intermédiaire d’un de ses camarades
qu’il savait beau parleur et adepte du téléphone arabe,
fit circuler la rumeur comme quoi le principal adjoint
était un pervers qui se branlait sur des lycéennes. Ce
qui n’était pas très éloigné de la réalité. Le collège était
infesté de ces invisibles. Comme la dame du CDI, la
documentaliste que certains élèves s’amusaient à appeler
Dieu. « La dame du CDI, elle est comme Dieu, tu sais pas
si elle existe » avait dit Ruben.
Ikar était calme mais s’ennuyait. Il ne voulait pas étu-
dier. Sa mère avait baissé les bras depuis la mort de son
père. Non pas qu’avant ce drame il eut d’excellents résul-
tats mais disons que depuis ce jour-là il s’était comme
enfermé dans une carapace qu’il ne voulait plus quitter.
Son CPE, un gars de la campagne débarqué un peu par
hasard lui avait fait le coup du conseiller paternaliste à
l’écoute de ses problèmes : « Alors mon grand, ça ne va
pas ? Je sais que tu vis un évènement difficile mais il
faut aller de l’avant, cet accident humm, enfin ce drame,
humm… », Ikar avait fini la phrase pour lui « ce meurtre
vous voulez dire ? Mon père a été tué par les flics mon-
sieur et c’est pas un accident ». Le CPE s’était senti gêné
et était passé à autre chose. « Tu dois te reprendre Ikar, il
faut que tu acceptes de travailler en classe mon grand ».
Il ne supportait pas que cet enfoiré l’appelle ainsi. Il
s’était levé et était sorti de son bureau sans autorisation.
Le CPE l’avait rappelé mais en vain. Ikar l’avait envoyé
se faire foutre.
En classe il s’installait dans le fond, croisait les bras
et ne sortait aucun cahier. Le fond, toujours le fond.
Il fermait les yeux et ruminait d’innombrables pensées.
Une idée l’obsédait plus que les autres. Il voulait venger
son père. Du haut de ses 13 ans il s’en sentait capable
mais il ne savait pas comment. Comme il ne voulait rien
faire, à chaque fois les profs se sentaient obligés de le
lui faire remarquer au lieu de le laisser tranquille dans
son coin. Il estimait qu’il ne faisait chier personne, à part
peut-être lui-même, ce qui restait à prouver. S’ensuivait
une confrontation et un rapport de force qu’il se fou-
tait d’avoir en sa faveur. Il trouvait juste drôle de voir à
quel point cela était important pour certains profs qui en
faisaient une affaire d’honneur. Il jouait avec leurs nerfs
en attendant le bon moment pour se lever et partir de
la salle tout seul. On le menaçait de rapports, d’heures
de colle, de convocations chez la principale, etc. « Vous
pensez qu’elle est dans son bureau ? » se plaisait-il à
demander en feignant l’ignorance. Il savait que boule
puante n’était jamais dispo et que les CPE étaient deux
bisounours faciles à mater. Il finissait vainqueur à chaque
fois.
Parfois il sortait du collège sans autorisation. Il s’échap-
pait par une porte située au bout d’un couloir qui vous
menait à l’infirmerie. Enfin appeler cela une infirmerie
était un compliment charitable fait à un endroit qui res-
semblait, de par son ambiance, plus à une salle de torture
psychologique qu’à un lieu de soin. L’infirmière, enfin la
dame ou le bourreau, était une hystérique caractérielle et
cyclothymique. Une gueule hostile et un caractère vrai-
ment mauvais. Quand un enfant était blessé, il était plus
inquiet de devoir aller voir l’infirmière que d’avoir mal.
Les CPE dans la naïveté qui caractérisait leur méthode
principale de travail, appelaient donc systématiquement
les parents pour venir récupérer les mômes. Il y avait
une caméra au niveau de la porte de secours, mais on se
demandait à quoi elle servait. A part à faire ressembler le
collège à Big Brother, elle ne servait à rien. Ikar passait
la porte et balançait un doigt d’honneur à chaque fois,
ce qui le faisait rire en imaginant la tête de la gardienne
qui était une fervente croyante et une Témoin de Jehova.
Ce soir, Ikar était dans sa chambre. Allongé sur son lit,
il regardait la télé. Sa mère était dans la cuisine en train
d’écouter la radio, son grand frère était dehors, comme
d’habitude, et sa sœur squattait son ordinateur et face-
book. Il regardait Fight Club. Il en était au moment où le
héros est convoqué dans le bureau de son chef pour dis-
cuter et apprendre qu’il va sûrement être licencié, quand
celui-ci commence à se mettre des coups sur la gueule
et se cogner la tête et le corps contre les meubles du
bureau. « Mais pourquoi vous me frappez ? » demande-
t-il à son chef qui est soudainement pris de panique. Il
menace son chef de dire à tout le monde qu’il l’a frappé
s’il ne le laisse pas tranquille.
Ikar fut fasciné par cette scène, il se dit que c’était un
bon moyen d’obtenir ce qu’il voulait, c’est à dire qu’on
le laisse tranquille au collège. Il aurait du temps pour
penser à venger son père. Il avait un plan peu précis mais
assez clair pour qu’il arrive à ses fins. Il pourrait se faire
convoquer dans le bureau du CPE et là, avec un schlass il
se tailladerait les bras, le visage et menacerait le CPE de
dire à tout le monde que c’était lui qui lui avait fait ça.
Celui-ci serait pris de panique et dans la crainte d’être
accusé à tort et voir sa carrière de larbin compromise, il
le couvrirait et ne lui casserait plus les couilles. C’était
un bon plan. Son conseil de discipline était dans deux
jours. Hors de question de se faire virer. Il ne voulait pas
que sa mère soit privée d’allocations familiales à cause
de ses conneries. Il devait passer à l’action sans tarder.
Il se leva de son lit et alla chercher dans une boite de
Air Max rangée sous un de ses meubles, un cran d’arrêt
que son père lui avait offert il y a quelques années. Son
père l’avait utilisé quelques fois lors d’altercations qu’il
avait eues avec d’autres bonhommes dans des bars qu’il
fréquentait. Un soir il était rentré bourré et le lui avait
donné en lui disant que c’était pour se défendre de tous
les démons qui lui voulaient du mal. Ikar, du haut de ses
10 ans, lui avait rétorqué que c’était surtout ses démons à
lui qu’il devait combattre. Son père avait insisté et pleuré.
Il avait accepté le présent. Aujourd’hui il ne regrettait
pas. Le cran d’arrêt allait servir.
Le lendemain matin il se leva, se prépara, prit son sac
et partit en direction du collège avec son schlass dans la
poche arrière de son jean. Arrivé au collège il montra
son carnet et constata qu’aucun des CPE n’était posté
à la porte d’entrée. Il n’y avait que deux surveillants. Il
demanda pourquoi à celui qui se tenait debout devant
la porte des toilettes des garçons, un poste stratégique
selon le CPE, car les garçons fumaient en cachette, ce
qu’il fallait éviter à tout prix. Le surveillant lui dit que
les deux CPE étaient en stage. Son plan était quelque
peu compromis et il devait absolument se dépêcher car
demain il passait en conseil de discipline. « Et la direc-
trice elle est là, elle ? » demanda-t-il sur un ton narquois.
« Oui » répondit le surveillant « pour une fois elle est
là ». Ikar se dit que dans ce cas s’il était exclu de la classe
pour une raison importante, il serait envoyé directement
chez la principale. Il se chargerait de lui faire son chan-
tage, il n’aurait qu’à se boucher le nez.
La sonnerie retentit. Il alla se ranger. Il avait physique-
chimie avec Mme Feuck, une autre hystérique dépres-
sive qui ne serait pas difficile à faire sortir de ses gonds.
Arrivé en classe il s’installa dans le fond, encore, et sortit
son portable qu’il fit sonner volontairement pour que
tout le monde entende bien. Elle réagit au quart de tour.
Elle hurla sur Ikar qui la regarda en souriant. Elle récla-
mait son portable qu’elle donnerait à l’adjoint pour qu’il
le récupère dans trois semaines. Il fit non de la tête et
engagea le combat. Elle hurla de plus belle. Son sourire
sur son visage s’élargit d’autant plus. Il refit sonner le
portable et les yeux de Mme Feuck faillirent sortir de
leur orbite. « Dégage ! Dégage ! » Cria-t-elle. « Toi là,
emmène-le chez la principale!!!! ». Il se leva, toujours en
souriant et juste avant de sortir de la salle il lui cracha
un mollard dans la gueule. Elle se mit à pleurer, la classe
se mit à rire aux éclats. Il se dirigeait tranquillement
vers le bureau de la principale, accompagné d’une de
ses camarades de classe à qui il n’avait jamais adressé la
parole. Encore une Invisible pensa-t-il. Maintenant il allait
réellement passer à l’action.
Une fois dans le bureau il respira l’inévitable odeur
de sueur et d’oignons crus qui empestait l’air chaud. Il
s’assit sur une chaise en face de la principale, de l’autre
côté du bureau en joli bois verni. La principale lisait la
feuille d’exclusion en faisant des mouvements négatifs
de la tête. « Qu’est-ce qu’on va faire de vous Ikar ? Il
faut éteindre l’incendie et vite mon garçon » dit-elle sur
un ton compatissant qui ne lui ressemblait pas. Encore
un jeu de mot merdique. Elle ne put s’empêcher de sou-
rire. Ikar, le feu, l’incendie… Ikar ne se laissa pas ama-
douer, cela ne marcherait pas avec lui. Cette garce était
l’ennemi, le mal absolu. « Ce qu’on va faire c’est que
vous allez arrêter de me casser les couilles à partir de
maintenant » répondit Ikar. Le visage de la directrice se
crispa. « Pardon ? » demanda-t-elle choquée. Ikar sortit
le schlass de son jean. Il appuya sur le cran d’arrêt et la
lame se fit voir. La principale du collège Victor Hugo,
payée 3 500 euros net par mois avec appartement de
fonction se fit pipi sur elle. Sa bouche était ouverte mais
aucun son ne sortait de celle-ci, pourtant elle faisait des
efforts inouïs pour prononcer des mots qui ne venaient
pas. Ikar se leva, enleva sa veste, son pull et son t-shirt
et une fois torse nu, il se fit une longue entaille sur la
poitrine. « Mais pourquoi vous me faites ça » dit-il en
souriant, « je ne vous ai rien fait madame, ne me coupez
pas comme ça avec cet horrible couteau » ajouta-t-il.
La pisse de la Dirlo puait. Elle pleurait. Toujours aucun
son. Il recommença et se refit une autre entaille qui fit
apparaître une croix sur sa poitrine. « Arrêtez madame »
dit-il en imitant un enfant apeuré. Elle se fit caca dessus.
Au même instant on frappa à la porte et on entra. C’était
l’adjoint. « Mais qu’est-ce qui se passe ici bordel ? » dit-
il en voyant Ikar torse nu et saignant de la poitrine. « Il
est fou !!!!! » réussit à hurler la principale. « Ta gueule
sale pute ! » rétorqua Ikar. L’adjoint referma la porte et
on l’entendit dévaler l’escalier en criant au secours. Ikar
s’avança vers le bureau et demanda les clefs à la princi-
pale qui le lui tendit en continuant à pleurer et à se pisser
dessus. Ikar ferma la porte du bureau à clef. Putain elle a
une infection urinaire ou quoi cette salope ! pensa-t-il. Il s’as-
sit et dit « On va attendre tranquillement que le police
vienne connasse ». Ikar ne pensait plus à son chantage
ni rien. Il se sentait fort. Un nouveau plan s’était formé
dans sa tête. Quand les flics viendraient il ferait l’enfant
traumatisé et pleurerait des litres de larmes. Quand le
flic se pencherait pour l’aider il le planterait comme un
couteau rentre dans le beurre. Il aurait sa vengeance.
Les porcs avaient fait très vite. Dix minutes s’étaient
écoulées et ils étaient déjà là, derrière la porte à deman-
der qu’on ouvre. Il mit le couteau dans la poche et
commença à pleurer à chaudes larmes. « Au secours, au
secours, elle est folle » hurla Ikar. « Ouvre mon garçon »
cria le flic. Ce qu’il fit immédiatement. Le flic pénétra
dans le bureau et Ikar s’aperçu de la légère mine de
dégoût qu’il eut. Ça puait vraiment. « Elle m’a agressé
avec un couteau » dit Ikar en pleurant. Le flic prit Ikar
dans ses bras et le sortit du bureau en courant. Un autre
flic entra et s’empara de la principale qui était tétanisée
et ressemblait à une statue de marbre qui ne comprend
pas ce qui lui arrive. La scène était surréaliste. Arrivé en
bas des escaliers le flic relâcha Ikar et lui demanda si ça
allait. « Ca va sale porc, ça va, mais toi maintenant tu
vas plus aller » répondit Ikar. Il sortir son cran d’arrêt
et deux secondes après il était planté dans le bide du
flic qui cria de douleur en se tordant avant de tomber
par terre. Ikar se mit à courir en direction de la porte
d’entrée du collège et après avoir menacé la concierge il
arriva dans la rue. Trois fics attendaient leurs collègues.
Il s’arrêta net devant les trois porcs. Ceux -ci virent sa
lame, le sang et n’hésitèrent pas une seconde. Ils sau-
tèrent sur lui. Ikar ne résista pas. Il lâcha le cran d’arrêt et
se laissa emmener. Il fût menotté, embarqué et une fois
au commissariat, emmené dans un bureau ou l’attendait
un inspecteur qui allait s’occuper de lui. Entre temps,
la nouvelle que le collègue qui s’était fait planter était
mort arriva au comico. Ikar s’assit sur la chaise en face
de l’inspecteur. On lui avait enlevé les menottes, soi-
gné les plaies et refoutu son sweat à capuche sur le dos.
Après tout ce n’était qu’un enfant de treize ans. Il mit
sa capuche, croisa les bras et ferma les yeux. « Faites ce
que vous voulez de moi, je m’en fous, maintenant mon
père est vengé ».
Un sourire vint se poser au coin de sa bouche…

Nouvelle issue du livre-album « A Couteaux-tirés »

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« SHLAGGY » extrait du livre-album « A Couteaux-Tirés »

Shlaggy

Il l’attrapa par le colle de sa veste, l’attira vers lui et le gifla de sa main la plus lourde. Une belle et bonne baffe dans la gueule, humiliante et douloureuse, qui l‘envoya gouter la marre de pisse le long du trottoir situé en face du hall du bâtiment 26 de la rue Picasso. Ces cons d’architectes ou de paysagistes urbains spécialistes des grands ensembles, des penseurs de villes, ou bien tout simplement des connards de la mairie, avaient choisis des nom de peintres pour nommer les rues de la cité construite dans les années 60. Il va s’en dire que cela n’avait pas rendu l’endroit plus beau ni agréable à vivre. Des cages à lapins restent des cages à lapins, peu importe qu’elles portent de jolis noms de fleurs ou d’artistes. Une légende courrait qu’à une époque, pas très lointaine, les enfants n’osaient même pas traverser les pelouses qui longeaient les blocs d’immeubles. Difficile à croire quand on voyait le nombre de détritus et d’objets qui prenaient racines à côté des quelques brins d’herbes qui faisaient de la résistance.

Shlaggy lâcha un « aiiieee non, non ste plait » plein de désespoir. Yacine n’en eut cure. Une fois le tox’ à terre il lui mit un chassé dans la tête, « Ta gueule sale bâtard » cria-t-il. Le sang pissait du nez de Shlaggy ainsi que de sa bouche boursoufflé. Il ne lui restait plus trop de dents à se faire casser et les nouvelles cicatrices que les coups lui infligeraient, viendraient compléter le tableau déjà bien abîmé que représentait sa face. Son visage était marqué par les nombreuses agressions extérieures qu’il avait subit, mais surtout par la drogue qui le rongeait de l‘intérieur. Boutons, cernes, rougeurs, crevasses, lèvres gercées et micros coupures constantes.

Il pleurait et implorait Yacine d’arrêter de le frapper comme ça. « Je tai rien fais, pourquoi tu me frappes, jai juste gratté une clope à ton pote » disait-il en chialant comme un enfant de 5 ans qu’on aurait grondé après une grosse bêtise. Il n’en était pas au point de mendier le pardon en échange d’un cheesburger comme le tox’ dans Menace II Society, ni à proposé une pipe pour son salut, mais presque. « Tu mas rien fais? Tes sur de ça enfoiré? Tas la mémoire courte espèce de sale tox de merde, tu va sniffer ma merde ça te changera un peu de ton crack de merde enflure! ». Yacine s’avança pour lui remettre un dernier coup de pompe qui l’enverrait au tapis pour quelques minutes, mais Bakary s’interposa devant lui. « Arrête frère, arrête cest bon, cest un vieux shlag sur la fin, il ferait pas de mal à une mouche, regarde le, il pleure comme une meuf, ça sert à rien de le massacrer, il tas juste gratté une clope, il a compris je pense, il le refera plus ». Yacine n’insista pas, il n’avait pas envie de s’embrouiller avec son pote pour un connard de shlag sans dents qui se pissait dessus. Même si ce Shlag, jadis, avait été un des piliers du quartier. « Ce fils de pute ose me dire quil ne ma rien fait, putain! » dit-il en reculant vers l’entrée du hall. « Cest quoi le délire gros, tas une embrouille avec cette merde de Shlaggy ou quoi? » demanda Reda qui n’avait pas bougé de devant la porte d’entrée du bâtiment, et tirait sur un énorme joint de beuh, « Tu te venges avec 10 piges de retard ou quoi? », « Laisse tomber » lâcha Yacine énervé. « Vas y dit enfoiré, si cest le cas on te laisse le fumer tranquille, mais préviens au moins avant de te lancer dans une embrouille » insista Reda. Shlaggy continuait de pleurer sur le trottoir. Il essuyait le sang sur son visage avec les manches sales de sa veste. Yacine tirait la gueule et était venu s’assoir sur les marches d’entrée du bâtiment. « Ce fils de pute à la mémoire courte » répéta Yacine, « il a oublié comment il me faisait la sère-mi quand on était au collège ». « Tes sérieux gros? » dit Bakary. « On a 30 piges enfoiré, ça fait plus de 15 piges » rajouta Reda. Shlaggy avait entendu ce qu’avait dit Yacine et s’était tout à coup arrêter de pleurer et de gémir. Il regardait l’entrée du hall avec ses yeux vitreux, sans aucune expression particulière si ce n’est celle d’une tristesse qui avait définitivement marquée les traits de son visage et son regard. Un regard de chien battu qui gratte un os à ronger que personne ne veut lui donner. Il se releva difficilement et se mis debout sur ses jambes squelettiques. Il cracha un énorme mollard vert mélangé à du sang en faisant un bruit d’animal qui fit se braquer tous les yeux sur lui. Une mine de dégout apparut sur le visage de Reda, « putain de shlag » dit-il en faisant mine de vomir, « beurk tes vraiment un dégueulasse de tox, on aurait dut laisser Yacine te démolir et te crever ». « Pardon les gars, pardons » dit Shlaggy en croisant le regard de Yacine qui n’exprimait plus de la haine mais de la pitié. Il eut envie de pleurer de nouveau mais il reteint ses larmes. Le regard de Yacine lui faisait beaucoup plus mal que tous les coups qu’il venait de se manger, et peut être même que toutes les insultes que lui jetaient à la gueule les plus jeunes du quartier qui n’avaient pas eut l’immense honneur de le connaître il y a 10 ans.  Heureusement pour eux d’ailleurs, sinon il aurait botté le cul de tous ces branleurs. Il était conscient, malgré ses pertes de mémoires et ses multiples décrochages de la réalité, de l’image qu’il renvoyait. La lucidité continuait de le torturer par intermittence, mais chaque jour un peu moins. A l’époque il n’était pas cette loque constamment en manque et dépendante à toutes sortes de drogues. Sa période de gloire n‘était plus qu‘un lointain souvenir dont certaines images refaisaient parfois surface. Ils revoyait ses biceps, sa gueule rasé de près, sa belle voiture, son fric et toutes les conneries qui allaient avec. Les meufs aussi. Combien de temps cela faisait-il qu’il n’avait pas baiser une meuf? Enfin, une meuf normale. Qui ne puait ni la crasse ni la rue. Un être humain dont l’haleine d’alcool, de clopes et d’absence d’hygiène ne faisait pas ressembler à une bête sauvage. Il en pleurait à chaque fois. Quel gâchis. Que de temps perdus et de fric dépensé dans des merdes inutiles. Il en aurait tellement besoin maintenant, de ce fric, pour se payer sa dope, ses clopes et arrêter de squatter un appart puant le mort et le squat merdique avec trois autres tox’ comme lui. Il n’avait même plus la force de se défendre. Même des mômes de 18 piges lui bottaient le cul et se foutaient de sa gueule. Lui qui avait assommé tellement de types. Qui avait braqué des bolos et tarté des connards qui avaient osés lui parler mal. Son amour propre n’était plus qu’un mirage qu’il avait cramé dans une pipe de crack.

« Qui me parle de dignité et de fierté? » se disait-il lorsqu’une assistante sociale ou un connard de médecin lui faisait la morale alors que lui il ne voulait qu’une chose, s’était de se shooter tranquille.

Yacine serait les poings. Ces yeux étaient un peu humide et il baissait la tête en attendant que sa rage passe. Il repensait aux diverses fois ou il s’était sentit humilié et méprisé par Tarek, le véritable prénom de Shlaggy. Même après le collège, une fois adulte, celui-ci le prenait pour un con et faisait le malin avec lui lorsqu’il le croisait dans les rues de la cité, surtout quand il avait pillave. Parfois il l’appelait « Mon ptit » devant les autres qui riaient et le toisaient, ce qui avait le don de le foutre dans un sale état pour quelques heures. Il était difficile à  ce moment là, pour Yacine de surmonter sa peur. Tarek avait les calibres, les potes et les couilles qui allaient avec son attitude. Cela contrastait tellement avec l’image pathétique qu’il avait devant lui que Yacine se demandait comment on pouvait changer à ce point. Il avait dut vraiment se shooter beaucoup et avec beaucoup de merdes, pour obtenir ce résultat qui le faisait plus ressembler à un animal blessé et difforme qu’à un homme.

Shlaggy s’était assis sur le bord du trottoir. Il se grattait la nuque nerveusement. Le manque se faisait sentir. « Wesh il ta fait quoi au collège pour que tes encore le seum comme ça? » demanda Reda. Tous le monde regarda Yacine pour écouter sa réponse. Il leva la tête et regarda en direction de Shlaggy qui la baissa immédiatement. « Bah il le sait très bien ce bâtard, puisquil faisait ça à pas mal dautres gosses, enfin je sais même plus sil est en état de se rappeler quelque chose, comme il était plus fort que les petits de 6ème, il aimait bien haggar ceux quils croisaient dans les couloirs ou dans la cours, genre je te mets des baffes de keufs, je te vanne, je te prend ton argent, surtout quand les petits ils avaient pas de grands frères, sale chien ». Bakary avait un petit sourire au coin de la bouche. Yacine ressentait de l’amertume et était réellement triste en repensant à tout ça. « Tas attendu tous ce temps pour te venger, il y a dix ans on le croisait dans le quartier shlaggy, avant quil ne devienne cette merde, et tas rien fais, tu flippais, comme beaucoup de mecs ici qui maintenant font les fous avec lui ». Yacine se sentait honteux, Bakary avait raison, il y a dix ans il n’aurait pas osé se frotter à Shlaggy, il avait peur, mais comme il disait, peu de monde aurait osé, « Toi non plus gros » répondit Yacine. « Cest vrai » rétorqua Bakary, « la roue tourne, un truc de fou comment elle tourne même ». Shlaggy ne parlait pas et regardait le sol tout en écoutant ce qui se disait sur lui. Il connaissait tout ça par cœur, la drogue n’avait pas complètement bouffé ses neurones. « Il ma mit un nombre incalculable de baffes ce fils de putes, jai passé des mois et des mois à flipper en allant à lécole, en plus ils avaient ses potes avec lui, Mourad vous vous rappelez? celui de la rue Goya, qui est mort du Sida  y a deux, trois piges, lui aussi il faisait la misère à tout le monde, il te serrait dans les toilettes et savatait grave ». Shlaggy marmonna quelque chose que personne ne comprit. « Tu dis quoi enfoiré? » demanda Reda. « Lui sétait une véritable ordure, une vraie de vraie, pas comme moi » objecta timidement Shlaggy. Yacine pouffa avec mépris. « Cest vraie je vous jure » se risqua à dire Shlaggy, « Cest lui qui ma mit dans la came et tout le reste, cest à cause de lui que jen suis là, il ma fait gouter à toutes ces merdes ». Shlaggy repensa soudain à l’époque ou il était encore Tarek et fût encore plus dégouté de lui même. Parfois il se disait qu’il payait pour tout le mal qui l’avait fait. Il n’était pas croyant, mais d’une certaine façon il estimait que justice était rendue. Il n’en voulait pas spécialement à Yacine ni aux autres de passer leurs nerfs et leurs frustrations sur lui qui, par son passé et ses actes, les cristallisait. Il se disait juste que comme tous le monde, ils étaient lâches de se venger maintenant qu’il était faible. Un vrai bonhomme aurait fait ce qu’il avait à faire au moment ou il fallait le faire, pas dix piges après. Il payait, encore et encore, moralement et physiquement. Il revoyait le visage de Mourad. Ses yeux malicieux. Sa face lui faisait l’effet d’un joker maléfique, comme celui de Batman. Dans ses cauchemars, il le voyait avancer avec une énorme seringue, et des pipes de crack lui pleuvaient sur la gueule. Son visage était charcuté et le sang pissait de partout. Il luttait contre ses démons. Mais il était convaincu que c’était Mourad, celui qui l’avait initié dans un premier temps à la coke, qui était responsable de ces malheurs. « Vous étiez pareils tous les deux, de véritables enfoirés de merdes qui martyrisaient toute la cour, surtout les petits » dit Yacine. « Lui plus que moi » répondit Shlaggy avec un ton de gamin boudeur qui le replongea en enfance un court instant.

La suite n’avait été qu’une lente et longue descente aux enfers. Alcool, spliffs, came, prison, héro, crack etc…

Il s’en voulait de ne pas avoir été assez fort pour résister à toute cette merde alors qu’il avait tout pour s’en sortir et qu‘au fond de lui il savait qu‘il n‘en avait pas besoin. Il avait été faible. La tentation avait été grande et il avait succomber de toute ses forces, à en livrer son âme au diable pour un petit caillou blanc qui lui permettait de se suicider lentement mais surement. Sans se l’avouer vraiment et sans l’assumer vraiment non plus. D’une certaine façon tout ça était tellement plus facile que la servitude moderne et quotidienne d’une vue bien rangé. Il était lui aussi un esclave, mais il n’avait pas le même maître que la plupart des gens. Il planait à l’écart, en parallèle de la vie, à côté, dans une autre dimension. Il s’évadait pour être de nouveau rattrapé par la réalité qu’il s’efforçait de fuir de tout son souffle sur la pipe.

Certes, Mourad avait été un pire enfoiré que lui mais comment en vouloir à Yacine de se venger maintenant. Sa souffrance avait l’air sincère, pensait Shlaggy. Il entreprit de s’excuser. Il se dirigea vers Yacine en marchant difficilement. Ses jambes lui faisaient mal et ses muscles se compressaient à l’unisson. Son corps lui faisait la misère à son tour. Yacine vit Shlaggy s’avancer vers lui et lui dit « Casse toi mec, c’est bon, j’ai pas envie de te gifler encore une fois, arrache ta gueule! ». « Excuse refré » dit Shlaggy, « sur la tête de ma mère que je m’excuse du fond du cœur, c’est à cause de toute cette merde, du fric, la cité, tout ça quoi, ça rend fou ». Yacine le regardait droit dans les yeux. Il avait l’air sincère malgré son expression qui vous plongeait dans les abîmes troubles d’un vécu sordide. Shlaggy tendit sa main à Yacine. Celui-ci hésita un court instant et la lui tendit aussi. Ils se la serrèrent. Yacine sans trop de convictions. Shlaggy avec une ardeur déplacé.

Soudain Yacine sentit sa main se faire broyer par celle de Shlaggy. Celui-ci la serra de toutes ses forces et la tira vers lui. Il fourra son autre main dans la poche de sa veste et en sortit une lame qu’il planta dans le cou de Yacine. Le visage de Shlaggy avait changé. Ces yeux étaient remplis de haine et il souriait tel un diable. « Fils de pute, tiens prends ça, enculé de fils de pute, tu me frapperas plus jamais, ni toi ni personne d’autre, enculé! », même sa voix avait changé. Le sang giclait de la jugulaire de Yacine qui se vidait littéralement. Les autres hurlaient, mais personne n’intervint pendant les dix premières secondes. Reda se décida à attraper Shlaggy par le bras dont la main tenait la lame mais celui-ci lui sauta dessus avec une force surnaturelle. Il mordit Reda au visage. « Toi aussi bâtard! Crève! » dit-il en recrachant un bout de la joue de Reda. « Tu vas attraper mon SIDA maintenant que je t’ai bouffé, sale pourriture! ». Yacine gisait sur le sol. Reda criait de douleur en se tenant la joue après que Shlaggy l’eut relâché. Bakary était tétanisé par la peur et shlaggy se dirigeait vers lui en brandissant sa lame pleine de sang. Son visage était repeint du sang de Reda. Il ressemblait à un vampire mais sans les longues canines. Bakary recula de deux pas en arrière mais trébucha sur un parpaing posé là et qui servait de temps en temps à tenir ouverte la porte du bâtiment. Shlaggy en profita pour lui sauter dessus. Bakary hurlait, mais ses cris s’arrêtèrent net quand Shlaggy lui planta sa lame dans le coeur. S’en était fini des trois potes. Shlaggy se redressa calmement. Essuya la lame sur son pantalon et la rangea dans la poche d’où il l’avait prise il y a deux minutes. Avec ses manches sales il s’essuya le visage et cracha un gros mollard vert et rouge sur le trottoir, juste à côté du corps de Yacine qui bougeait sous l’effet de spasmes. Il se pencha sur le corps de celui-ci et lui prit une clope dans son paquet qu’il remit immédiatement dans la poche de sa veste.

« Merci enculé » dit-il, « Tarek alias Shlaggy te remercie du fond de ton coeur ». Il s’alluma la clope et repartit tranquille. La rue était étrangement calme et vide pour un samedi après-midi.

Skalpel

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« Défaite de la musique » Nouvelle extrait de A COUTEAUX-TIRES à lire en ligne

 

Nous sommes une trentaine, planqués derrière une petite butte qui longe la nationale, frontière imaginaire entre ma cité et le reste de la ville. Nous attendons le bus qui va en direction de la gare RER. Aujourd’hui c’est la fête de la musique, le 21 juin, c’est aussi le premier jour de l’été. Nous sommes prêts à descendre en masse sur Paname. Nos poches sont pleines de bières, de flasques
de whisky, de shit mais aussi pour certains d’entre nous de gazeuses et de couteaux, de capotes aussi, on sait jamais. Peut-être qu’une crasseuse acceptera de finir à poil et de passer la nuit dans une chambre d’hôtel sale en compagnie d’un crasseux défoncé.

Mehdi guette l’arrivée du bus, seul, assis à l’arrêt avec un gros spliff de beuh que cet enfoiré fume tout seul, comme une grosse pince monseigneur. On se dit que si le conducteur voit qu’il y a trente lascars en train d’attendre son bus, il ne s’arrêtera pas et continuera sa route à toute vitesse. Ça arrive souvent, sans même qu’il y ait besoin de foutre une bande de mecs à l’air louche aux arrêts de bus. Ces enfoirés laissent les daronnes en plan après ils s’étonnent de se faire caillasser et cracher à la gueule. Paye ta grève et ton débrayage bâtard !

La suite à lire ici : Défaite de la musique

 

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A COUTEAUX-TIRES ///

Disponible : FIN NOVEMBRE 2013

 « Une fois il l’avait entendu parler comme à un chien à un surveillant qui n’était plus là et que d’autres enfants appelaient le blédard. (…)Ikar n’avait pas aimé ça, car avant que son père ne meure il se souvenait que plusieurs fois, des flics l’avaient insulté de sale raton et de métèque, de sale étranger. D’ailleurs, il en avait une lui aussi, de carte de séjour, il n’avait pas eu l’immense honneur de naître en France. (…) Il s’assit et dit « On va attendre tranquillement que le police vienne connasse ». Ikar ne pensait plus à son chantage ni rien. Il se sentait fort. Un nouveau plan s’était formé dans sa tête. Quand les flics viendraient il ferait l’enfant traumatisé et pleurerait des litres de larmes. Quand le flic se pencherait pour l’aider il le planterait comme un couteau rentre dans le beurre. Il aurait sa vengeance. »

À couteaux tirés, second recueil de nouvelles de Skalpel, aligne des histoires, inspirées de son vécu, qui tentent d’explorer la violence, les résistances, le quotidien dans les marges du territoire français. La puissance brute de l’écriture, la crudité du verbe font de ces nouvelles un exemple d’une nouvelle littérature noire en mal de reconnaissance. Si la littérature noire américaine est désormais reconnue en France et largement traduite, son équivalent qui émerge des bas-fonds de la société française demeure inexistant. Comme si les réalités froides et brutales que cette littérature explore voulaient être tenues à l’écart, réduites au silence. À sa manière, c’est ce silence qu’À couteaux tirés, entend commencer à briser. Le recueil de nouvelles est accompagné d’un cd 15 titres inédits, le 6eme album solo de Skalpel.

Syllepse / Bboykonsian

http://www.bboykonsian.com/premiereligne

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