QUARTIERRISME #1 « Emmaüs »

EMMAUS

 En descendant les marches de mon immeuble, je croise trois têtes qui ont l’habitude de squatter le hall de mon bâtiment. Une odeur désagréable fait palpiter mes narines et me perturbe.

– Bien les mecs ?

– Ouais pépère Emil’ et toi ? Me répond le plus grand des trois

Je connais leurs prénoms respectifs mais j’ai l’impression qu’ils ne forment qu’une seule et même personne. Il y a une sorte de mimétisme, comme si chacun d’eux était une partie différente d’un même corps. Ce sont peut-être les mêmes gestes fais spontanément ou bien les habits du même style, ou encore la même façon de fumer et de planquer le joint dans le creux de la main qui me font penser cela.

Je renifle et  jette un coup d’œil sur la droite. Dans un des coins du hall, une flaque de pisse jaune gluante et puante s’étale sur une surface assez large. Je me demande comment j’ai fait pour ne pas marcher dessus. Je sais que ce n’est pas l’œuvre artistique d’un chien car j’ai un certain talent pour reconnaître la pisse pâteuse et odorante de pitbull. Un des voisins du quatrième étage « le noiche » en a trois dans son appart’, un calvaire, un vieux Cambodgien qui arrondit ses fins de mois au PMU en grattant l’équivalent d’un smic par mois grâce aux chevaux et à une « étude scientifique du tiercé » comme il a dit un jour à mon daron, et puis les bouteilles de bières vides posées sur le sol sont un bon indicateur de qui pourrait en être l’auteur. (Il est 11h du mat’, la consommation de bière me semble bien matinale, en même temps ça arrive, et c’est le week-end…parole de serial tizeur)

– Putain les mecs, vous déconnez pour la pisse, même dans les rades miteux ils pissent pas parterre les poivrots.

– Sérieux gros c’est pas nous, tu nous connais, au pire on pisse dans les buissons juste là, dehors. On n’est pas des crasseux t’as vu.

– Si les daronnes du bâtiment  passent, elle vont vous gueuler dessus. Elles s’en battent du bruit ou de la fumée, mais la pisse, elles supportent pas ça.

– Sérieux gros, désolé mais c’est pas nous. Ça doit être les chiens du quatrième, comme d’hab’.

– Mouais…pas grave, pas grave.

Bien sûr je ne les crois pas. J’ai fait la même chose étant plus jeune et j’aurais juré sur tous les dieux auxquels j’ai cru par intermittence que ce n’était pas moi. Se bagarrer, se cuiter, fumer un joint, rentrer avec le visage boursouflé, avoir les yeux rouges et se faire cramer parce que l’on pue l’alcool et qu’on n’arrive pas à enfoncer la clef dans la serrure, ok, cool, mais surtout ne pas admettre que l’on a pissé dans le hall quand un voisin rentre du boulot crevé après deux heures de RER et vous le fait  remarquer d’un air consterné, jamais ! La honte, qu’est-ce que penserait ma mère ? Juste parce qu’on a une putain de flemme de sortir deux minutes dans le froid se geler les couilles face aux buissons piquants à fruits rouges dont la légende urbaine de la tess dit qu’ils sont empoisonnés de ouf et qu’ils donnent grave la chiasse.

J’ouvre la porte du bâtiment et je sors en esquissant un sourire narquois.

– A plus les gars et bonne journée. En fait gros, t’as braguette est ouverte… Ca rit jaune, mais pas comme le pastis.

 

Je dévale l’escalier de l’entrée et tends le bras pour appuyer sur le bouton placé sur le côté du mur qui contient les boites aux lettres et qui ouvre la grille de mon bâtiment  Résidentiel ma gueule ! (Depuis qu’ils ont repeints la façade, entouré le parking de grilles, attribués des numéros de places personnelles numérotées et augmentés les frais d’entretiens). J’appui et me rappelle une demie seconde plus tard que le système permettant l’ouverture de la grille ne fonctionne plus depuis bientôt un an. Je m’en veux d’être aussi con et de m’être fait avoir, encore une fois. Plus jeune on rêvait que la porte métallique reste bloqué pour avoir une bonne excuse de rater les cours, mais le daron de Samir, mon voisin du 3ème, un marocain avec une carrure de golgothe, t’ouvrait la porte d’un coup d’pompe en un clin d’œil.

Je tire la grille vers moi et déboule sur le parking. Tourne vers la gauche et à la hauteur du numéro 11 je croise Malik. Sur ses épaules il porte un petit bonhomme qui ne doit pas avoir plus de deux ans. Je le reconnais, c’est son fils Abdel. Je crois que si il y avait un concours de grosseur de joues, Abdel le remporterait haut la main. Il ressemble à un petit Bisounours couleur olive du bled avec des joues que l’on a envie de mordiller. Mini baskets Adidas, mini survêtement Lacoste et petite gourmette en or.

On n’est pas bien là ?

Je sers la main de Malik et celle de son fils à qui je fais mon plus joli sourire. Il rigole timidement et je lui demande si ça va avec une voix de canard un peu ridicule. J’aime bien les gosses, j’ai bossé dans l’animation pendant pas mal d’années. Globalement j’en garde un bon souvenir et j’en suis sorti avec une seule et unique certitude, loin de toutes celles que je n’ai plus.

Le jour ou le sourire d’un gosse ne m’émeut plus, c’est que j’me suis résigné

 

– Putain ! Tu joues à la poupée avec ton fils vieux, il a une vraie petite panoplie de mec du ter-ter. Il lui manque juste une petite casquette assortie au survêt’ et c’est bon.

Je ris en lui disant ça. Le petit Abdel me regarde avec les yeux grands ouverts, comme si j’étais quelque chose qu’il n’a jamais encore vu et qu’il découvre fasciné. Magique est le mot qui me vient à l’esprit.

– C’est ma meuf, gros, elle kiffe le saper comme ça, elle joue à la Barbie du ghetto, sauf que Ken le babtou c’est un rabzouz, lol. Elle se ruine dans des conneries qu’il va porter deux semaines. Remarques, à la mosquée quand il l’a voit débarquer avec les sacs poubelles remplis de vêtements du petit qui ne lui vont plus, ils sont grave contents. C’est Noël et la fête de Laïde en même temps, haha !

– Ouais grave et dire que mon frère et moi on a eu nos premières baskets de marques à 9 et 11 ans. On allait chercher nos habits chez Emmaüs, vers Noisy-le-Grand ou Champs-sur-marne, je sais plus, un truc comme ça.

– Bah c’est plus la même époque gros et encore moi j’ai dix ans de plus que toi, je te dis pas les vêtements qu’on se coltinait fin des années 70, c’était la Roumanie à Aulnay. Aujourd’hui si ton môme de 8 piges, il  a des pompes du marché à 5 euros, à l’école il se fait vanner par les autres sans pitié.

– j’avoue, c’était pire pour vous. Mais crois-moi en termes de sapes multicolores non accordées, on jouait dans la catégorie poids lourds avec mon frère. Enfin c’est du passé, maintenant c’est bon, on est tous plus ou moins propre et bien présentable. Même les marques de pauvres elles essayent de faire de trucs swagg à bon marché. Bon, je dois te laisser frère j’ai un bus à choper, bonne journée !

Ce que je ne raconte pas à Malik, c’est que de ces vêtements usagés que l’on portait avec mon frère, ma mère n’enlevait pas tout le temps les étiquettes avec les prénoms et les noms de ceux qui les avaient gracieusement donné à Emmaüs. Du coup quand par exemple on se retrouvait en vacances avec l’école pendant quinze jours et qu’arrivait la répartition du linge propre en milieu de semaine, je devais expliquer devant tout le monde que ce pull à l’aspect pas très neuf, que tendait la maîtresse, était bien à moi, que je l’avais eu chez Emmaüs et que ma mère avait oublié d’enlever l’étiquette avec écrit « Sébastien Durant» ou « Jean-luc Etienne». C’était toujours des noms de français de souche comme dirait l’autre. Et quand c’était les slips, dur, dur, les vannes fusaient. Cette petite explication devant tout le monde me faisait honte, mais comme nous n’étions pas les seuls ce n’était pas si insurmontable que ça. Et puis vu qu’on se payait la gueule de pas mal de têtes à claques avec mes potes, il y avait une certaine justice et un rééquilibrage qui devait satisfaire les peureux qui se faisaient martyriser quotidiennement dans la cours de l’école et le soir pendant les mini séjours avec la classe. Je faisais parfois parti des martyrs car je payais le fait d’être un As des images. Je plumais beaucoup de monde à la tapette et certains redoublants de CM2 futurs S.E.S dont on se moquait en nommant « Section des Elèves Sauvages » qui avaient l’air d’avoir quinze piges, me faisaient bien sentir qu’ils n’appréciaient guère mes talents quand je les battais 10 fois de suite.

Malgré tout je me que dis cette conne de maîtresse aurait pu faire un effort pour ne pas nous afficher devant tout le monde. D’une certaine façon nous étions stigmatisés. Même si nous étions tous des enfants du même quartier pauvre. Notre condition « d’un peu plus pauvre que les autres », c’est-à-dire qui ne peut même pas s’acheter des habits au marché des 3000, était révélée au grand jour. Je lui en veux sincèrement et je me dis que nous aurions dut lui faire subir les représailles de notre coalition d’enfants tiers-mondistes et banlieusards du 9.3 !

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