– FOLIE « El Nico » –

FOLIE

 Il y a quelques jours, sous les conseils avisés de ma compagne, j’ai vu le dernier documentaire de Raymond Depardon « 12 jours ».

Un bref synopsis : « Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie ».

 Plus qu’un dialogue, cela m’a renvoyé à une certaine absurdité de cette rencontre et à une sorte de dialogue de sourds, d’un côté un juge avec un jargon élitiste, la représentativité de la norme, l’absence de compassion qui laisse supposément place à l’objectivité et l’impartialité fantasmée de la loi et de l’autre le « malade », coupable de crime ou de ne plus être apte à vivre en liberté, avec tout ce que cela implique d’injustices, détresses, angoisses, conséquences de la souffrance au travail transformées en maladie, impossibilités de s’adapter à la normalité ou inaptitude à « vivre » et surtout de jugements posés par des équipes de médecins qui les bourrent de médicaments. Puis l’avocat du patient qui parle vite fait et qui essaye de faire ce qu’il peut malgré l’évidente impuissance qui se dégage.

« J’ai envie de mourir, j’en peux plus, j’ai trop souffert, j’ai plus envie de vivre. »

Le propos du documentaire c’est de mettre en lumière ce face à face, ensuite le spectateur ressent en fonction de sa subjectivité. La mienne m’a renvoyé au quartier où j’ai grandi, encore une fois, et à certaines personnes de mon entourage. Certains protagonistes du docu m’ont fait penser à des gars de ma cité qui ont « pété un câble » et que nous avons vu à l’ombre d’un hall de bâtiment, jour après jour, sombrer. Entre allers-retours à l’HP, et plongée dans la polytoxicomanie. Avec des réactions de l’entourage pas du tout complaisantes et totalement hors du champ de l’empathie.

Je repense à M qui était un gars OP et « solide » et qui petit à petit est devenu « fou », la dernière fois que je l’avais croisé il essayait de bicrave une chaussure trouvée dans une poubelle avec de la moumoute pour se choper un joint qui le calmait entre deux medocs. Ou à G à qui certains gars de la tèce jetaient des pièces de 10 centimes sur le trottoir pour qu’il les ramasse en faisant le chien. Mais surtout je me suis souvenu d’El Nico, qui était comme mon cousin.

Tout ça pour vous dire que j’avais écrit un truc despee sur lui il y a quelques années et que je m’en suis souvenu après avoir vu ce docu qui est venu confirmer ce que je pense depuis très longtemps et que d’autres ont aussi pensés avant moi. Ce monde rend fou…

EL NICO

Petit, El Nico, un de mes cousins par alliance de camaraderie parentale, nous racontait, à mon frère, mes autres cousins et moi-même, des histoires incroyables. On se posait dans l’appartement qui faisait office de mini « centre de loisirs » pour les enfants de ma petite communauté uruguayenne des 3000, et il nous tenait en haleine pendant des heures. Il n’avait qu’un an de moins que moi et une imagination débordante. C’était des histoires de science-fiction, de voyages dans le temps, de clones et de personnages doués de pouvoirs extraordinaires. J’étais fasciné, moi le grand fan d’histoires irréelles et fantastiques. Je rêvais d’être un de ces personnages. Le héros révolutionnaire d’un monde inconnu. Un Zapata mi-homme mi-robot. Un androïde prolétaire et révolutionnaire latino-américain.

Les années sont passées et nous nous sommes quelque peu perdus de vue. J’avais toujours des nouvelles de lui par ma tante Fatima, sa belle-mère. Mon cousin était un peu « spé », ce que nous nous disions entre nous, tellement diraient certains qu’il en est devenu schizophrène. Ou alors c’est qu’il l’a toujours été. Il semblerait que cela se déclenche très souvent vers les 17 ans.

Je ne l’ai pas vu depuis de nombreuses années.

Je me rends à son anniversaire. Ma tante m’a téléphoné et m’a proposé de venir avec mon fils car me dit-elle, de son plus bel accent « quand il revoit des gens d’avant, enfin d’avant qu’il soit malade, ça lui fait du bien, il est super content ». Je suis nerveux. J’ai envie de pleurer. Une fois je l’ai croisé très rapidement il y a 6 ans et il était méconnaissable. Très grand, mince, les yeux vitreux et les dents noires à cause des trois paquets de clopes qu’il fumait quotidiennement et des médicaments qui le faisait ressembler à un légume. Je me rappelle avoir pleuré en repensant à lui quelques jours plus tard. J’étais choqué.

Je sonne à l’interphone, la porte s’ouvre. Il est sur le pas de la porte. Quand il me voit il sourit. Il me prend dans ses bras. Nous nous faisons la bise. Je dois faire des efforts énormes pour ne pas pleurer. Je suis plus qu’ému, bouleversé. Nous nous posons dans le salon. Je me fais servir un bon sky’. Ouf ! Puis l’atmosphère s’apaise un peu. Il va se fumer une clope dans la cuisine, toute les 10 minutes. Ma tante me demande de l’accompagner. J’y vais. Nous nous asseyons. Nous ne parlons pas, il me fixe. Je brise le silence. Alors El Nico, ce centre ça va ? Vous vous occupez un peu là-bas ? (Je trouve ma question naze…)

– Je pleure beaucoup là-bas, mais je ne fais pas que ça me dit-il en souriant.

Je me retiens, moi, de pleurer.

– Tu sais moi je peux te guérir, tu es gentil, j’ai des pouvoirs, je voyage dans le temps.

Je joue le jeu. J’écoute et lui demande des précisions. Il se lance dans une longue description de ses pouvoirs, ses mondes et ses personnages dans lesquels il s’est réincarné. Je continue de jouer le jeu pendant longtemps en le relançant sur tel ou tel personnage, objet, machine, lieu et il a réponse à tout, tout semble cohérent pour lui. Je me rends compte que mon cousin ne se contente plus de raconter des histoires incroyables comme quand nous étions petit, désormais il les vit en tant qu’adulte. Je l’envie d’une certaine façon, mais juste pendant quelques secondes, car l’expression de ses yeux vitreux ne trompe pas, et je sais qu’il paye ses « aventures » au prix très cher de ses angoisses, et des voix qui le torturent, une vie dans laquelle il a parfois de grosses crises qui le poussent à faire des choses qui pourraient s’avérer être irréparables. Il est enfermé dans un hôpital la majorité du temps car il est considéré comme dangereux pour lui et pour les autres et n’a que quelques permissions de sortie. Il souffre et souffrira toute sa vie.

Soudain, je hais ce monde bien réel qui le terrorise et je hais notre impuissance généralisée à pouvoir guérir nos frères et sœurs d’une autre façon qu’en les enfermant et/ou en les bourrant de médicaments.

« Viste vos, que imaginación tiene el Nico no ? Puede pasar horas contado cuentos increíbles…”

Skalpel.

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