Vacances

Vacances

J’ai un train pour la cambrousse à 7 h 30 du matin. J’ai récupéré mon fils il y a quelques jours. Je suis content, enfin… Vacances scolaires en décalé d’une zone à l’autre, pas grave, je me suis arrangé avec le charbon en mythonant des excuses foireuses pour justifier mon absence, fuck ! J’ai la tête dans le cul, pas trop dormi la veille, les sacs sont lourds et mon fiston traîne la patte avec ses bouclettes de Tounsi en pétard dans les couloirs du métro.

Nous arrivons à Montparnasse après avoir traversé quasiment toute la ligne 13. Dimanche matin, pas grand monde. Tant mieux ça change des jours de semaine. Quelques couples de touristes par-ci par-là. Je m’apprête à prendre un escalator à la sortie d’un des innombrables couloirs de la gare. Mon fils passe devant, je le suis. Je me retourne à l’instant précis ou un mec pose le pied lui aussi sur l’escalator quand, derrière lui, j’aperçois un type qui tient un flingue à la main droite et qui menace une femme qui s’est mise à genoux, les bras en l’air. « Lâche tout putain, lâche tout ! » crie le type. Il a le visage recouvert par une sorte de toile en laine grise qui contraste avec les masques habituels que l’on voit dans les films, genre cagoule ou bas nylon. Il porte une longue veste grise qui semble tout droit sortie d’une friperie. J’interpelle le mec qui me suit en lui demandant s’il voit ce que je vois car la scène me semble surréaliste. Le personnage paraît irréel. J’entends la femme couiner et cela me fait un peu de peine sur le moment. Le mec retire son casque de musique de ses oreilles et me demande si c’est un braquage. Je lui réponds « oui, je crois ». Il semble halluciné lui aussi. L’escalator nous porte au ralenti et la scène s’éloigne doucement. Je crie « Fils de pute ! ». Je ne sais pas pourquoi, ça sort tout seul, comme ça. Peut-être sous l’effet de la panique et de la peur. Une sorte de réflexe ou de pensée qui se matérialise en son. Mon fils se retourne enfin et comprend à mon regard et mon inquiétude soudaine qu’il se passe quelque chose de pas normal. Le mec qui tient le flingue lève la tête, je devine qu’il regarde vers le haut de l’escalator. Merde ! Je réalise brusquement que j’ai déconné. Quelle idée de jouer au justicier des temps modernes. Je sens monter la peur en moi. Surtout pour mon petit camarade plus très « sûr ». Je me retourne et crie à mon fils de courir. Avant même qu’il ne file à toute vitesse, je le prends par la veste et le balance, il atterrit sur ses petites pates en haut de l’escalator après un vol plané et commence à cavaler comme un renard des Carpates. Entre-temps il a eu le temps de voir le mec, son flingue et sa face laineuse et grise. Il court et commence à sangloter. Tandis qu’il cavale je m’arrête en haut des marches situées à côté de l’escalator et regarde une dernière fois la scène. La femme a balancé son sac par terre, le gars a chopé le truc et se barre vers un couloir à l’opposé de l’escalator tandis que je vois d’autres gens qui courent dans tous les sens. Il y a dix secondes nous étions trois et maintenant nous sommes une vingtaine de personnes à courir vers la sortie. Nous arrivons vers les portes automatiques et une fois passé cette frontière virtuelle, à la hauteur des quais des TGV et des trains de banlieue, nous nous arrêtons et je rassure mon fils.

Il a l’air surpris, inquiet et ne sait pas vraiment s’il doit pleurer ou rigoler. Il opte pour le rire nerveux. Une nana pleure dans les bras de son gars et deux autres préviennent une équipe de militaires armés de Famas qui s’empressent de se mettre au galop vers le couloir d’où nous venons. En voyant les bidasses partir en courant je souhaite tout d’un coup qu’ils ne chopent pas le gars même si je n’ai aucune sympathie particulière pour lui et que je repense à la pauvre meuf qui s’est fait braquer, mais les militaires, j’peux pas, vraiment pas ! Vigipirate… sa mère… Ce con a fait flipper mon gosse… Nous avançons vers les quais avec mon fils. Il a peur et je le prends dans mes bras. Il se calme un peu et sursaute au bruit d’un train qui fait je ne sais quoi. « C’est le coup de feu ? » me demande-t-il paniqué. Je lui réponds que non et le félicite d’avoir couru si vite en lui sortant des blagues foireuses pour dédramatiser un peu la scène. Je lui dis que le flingue était sûrement faux. Ce qui est une hypothèse probable. Il était de couleur grise mais pas métallisé et ma première impression m’a fait penser que c’était un jouet.N’étant pas expert en calibres je ne saurais l’affirmer. Dans le doute j’ai préféré penser qu’il était vrai et ne rien risquer. Le gars avait une dégaine à la Pierre Richard dans Les fugitifs, en mode François Pignon désespéré. Les minutes passent, la pression redescend doucement. J’en veux encore un peu au type de faire vivre ça à mon fils. « Fais chier ! ».

Puis je relativise en me plongeant dans mes souvenirs tout en admettant que ce n’est pas une situation normale à faire vivre à son fils de 9 piges. Même si on souhaite l’endurcir et le préparer aux difficultés de la vie. Je psychote en pensant à d’éventuels rendez-vous chez le psy pour soigner le traumatisme et me convainc de ne rien faire de ce genre. La suite me donne raison. Une fois dans le train le fiston me dit de ne pas répéter qu’il a pleuré. Je me moque de lui et nous rigolons. Il veut me prouver qu’il a été courageux. Je trouve ça mignon et joue le jeu. Quelques minutes auparavant j’avais tenté maladroitement de le rassurer en disant que papa avait vu des choses pires. Ce qui est vrai. Du coup j’ai droit à une série de questions auxquelles je ne réponds pas. Je me trouve con d’avoir dit ça. Mais cela semble l’aider à relativiser. Nous discutons de la violence, des armes, de leurs fonctions et utilités. L’échange est peu conventionnel. En même temps j’exprime ce que je pense. Pour faire la révolution il faut des armes, mais surtout des cerveaux. J’ai l’impression que c’est une réplique de film que je sors. Le braqueur a peut-être plumé une nana qui bosse pour des fabricants d’armes et qui est responsable indirectement ou pas de la mort de plusieurs personnes, qui sait ? N’importe quoi… Qui est le gentil et qui est le méchant ? J’ai ma propre opinion sur le sujet même si j’admets que la scène n’est pas habituelle. Arrrrrrffff de la branlette intellectuelle, si ça avait été ma daronne ou ma femme, j’le haïrais basiquement dans un premier temps. Ce qui se dégage est brutal. Mais qu’est-ce qui tue le plus, souvent de façon subtile, aujourd’hui, si ce n’est ceux qui détiennent à coups de lois votés au nom d la »démocratie bourgeoise » le monopole de la violence légitime? Pourquoi devrais-je dire à mon fils que ce braqueur habillé de fripes sales et mal accordés est un monstre ? Au nom de quelle valeur morale devrais-je le juger ? Pourquoi serait-il pire que tous les cons qui nous gouvernent et que les flics et militaires que nous croisons à longueur de journée ? Les chiffres disent qu’on a 8 fois plus de chance de se faire caner par un flic que par un terroriste, les chiffres et les faits sont têtus. Qui a le plus de sang sur les mains?

Quelques jours plus tard, mon fils est retourné chez sa mère et a repris l’école. Et comme je m’en doutais, il s’empresse de raconter à la maîtresse devant toute la classe, ce dont il a été témoin. Je souris en l’imaginant raconter tout ça. Sa maîtresse le rassure, encore une fois, en lui disant que ce n’est pas dans sa petite ville qu’il va revivre une chose pareille. Pendant la récréation ses potes lui posent un tas de questions. Il est en joie et fier de raconter cette histoire pour la énième fois. Paris passe encore pour dangereuse, et la campagne pour calme et agréable. Mon chauvinisme parisien est ébranlé, mais mon fils est un petit héros. Du coup je souhaite vraiment que ce braqueur à l’air clownesque ne se soit pas fait prendre. J’ai moins de temps et d’énergie pour haïr, du moins d’un point de vue théorique. Le reste c’est du blabla…

Skalpel

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