CAMPAMENTOS (Camps d’été/hiver) : Souvenirs d’un Pionerito

Campamentos

 

Mon fils joue à côté, sur la table de la cuisine. Je l’entends mener de vive voix une bataille sanglante entre différents chevaliers.

Que diraient les pédopsychiatres ? Est-ce bien de laisser jouer un enfant de six ans à la guerre ?

Dans mon cas, on m’a poussé à y jouer un peu plus que la normale. On m’a entraîné à être un bon petit guérillero de l’âge de six à douze ans.

Deux mois en été et quinze jours en hiver, chaque année. Ça se passait dans la forêt suédoise. Pourquoi la Suède ? Et bien parce que la majorité des militants de l’organisation politique dont faisaient partie mes parents étaient réfugiés en Suède. Plus précisément dans le Sud du pays, à Malmö, dans le quartier de Rosengard. D’ailleurs, drôle de coïncidence, au moment où j’écris, j’apprends que ce quartier a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et policiers. Décidément, il semblerait que les problèmes dont souffrent les quartiers populaires soient les mêmes partout en Europe. La France n’aurait pas l’exclusivité des bavures policières.

Il y a vingt ans j’aurais pu décrire le quartier qui m’accueillait de la sorte : Rosengard est un énorme complexe d’immeubles et de petits bâtiments qui n’a rien à envier aux 4000 de La Courneuve ou aux 3000 d’Aulnay-sous-Bois. Beaucoup d’immigrés. Des Gitans, des Arabes et des Latinos. Une forte communauté sud-américaine issue en majorité d’une vague d’immigration politique. Énormément de Chiliens qui ont fui leurs pays après le coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Et parmi cette multitude de nationalités, des Uruguayens, membres pour la plupart du 26 mars, une organisation issue du MLN-Tupamaros. Un mouvement de libération nationale qui pratiquait la lutte armée en Uruguay dans les années 60 et 70.

J’ai donc participé, étant enfant, à des campamentos. Des sortes de camps d’entraînement « scouts » mais version marxiste-guévariste, sans la religion, mais avec une forte dose de culte de la personnalité. Imaginez-vous en colonie de vacances un peu sauvage ou plutôt en petit camp militaire d’entraînement pour moins de quinze ans. Beaucoup d’activités et beaucoup de disciplines.

Rien à voir avec les colonies de vacances où l’on fait du canoë kayak. On construisait des ponts en bois pour pouvoir traverser de petites rivières et apprenions l’art de l’embuscade. Je sais, je sais, la guerre c’est mal, mais à l’inverse de ce que les militaires ont fait subir à nos parents, il n’y a pas eu de tortures, de morts, de disparus, ni d’hommes et de femmes fusillés, jetés à la mer, ou de bébés enlevés. Mes petits camarades et moi, on montait des tentes, on creusait des tranchées, on tirait à la carabine à plomb, on faisait à manger. On devait aussi se débrouiller seuls dans les bois pendant de nombreuses heures. Je me rappelle que l’on hissait les drapeaux (cubain, uruguayen) tous les matins à 8 heures et qu’on chantait l’hymne de l’organisation avec la main gauche posée sur le milieu du front.

Cela symbolisait la fraternité entre les peuples des cinq continents, c’était ce que nous disaient nos responsables. La discipline était drastique. L’heure c’était l’heure et il ne fallait pas être en retard pour la formacion.

Mon frère se souvient avec amusement de la fois où il a hissé les drapeaux en slip car il n’avait pas eu le temps de s’habiller. Il ne fallait surtout pas être en retard.

Une fois par semaine, nous faisions un grand feu au centre du campement. À un vingtaine de mètres du feu, il y avait un arbre auquel on accrochait une corde que l’on tirait jusqu’à un autre arbre situé trente mètres plus loin. La corde passait au dessus du feu et était légèrement inclinée de sorte qu’on pouvait laisser glisser des feuilles accrochées à de petits anneaux métalliques.

Un responsable grimpait sur l’arbre le plus haut et lâchait les portraits imprimés sur les feuilles, qui au bout de cinq secondes passaient sur le feu et brûlaient. À ce moment-là, nous applaudissions et crions de toutes nos forces. Nous levions le poing et nos slogans internationalistes retentissaient dans toute la forêt suédoise. « Libertad o muerte ! », « Viva la révolucion ! », « Pioneros adelante ! Por la liberacion ! ». Ça me paraissait magique. La nuit, les étoiles, le crépitement des flammes, les chants dans ma langue maternelle ainsi que les danses traditionnelles que nous pratiquions.

Sur ces feuilles il y avait différents portraits : Reagan, Pinochet, Stroessner, Pacheco, etc., une multitude de personnages qui étaient clairement désignés comme nos ennemis. Ils symbolisaient l’impérialisme américain, le fascisme, la réaction, l’exploitation du tiers-monde, la colonisation, l’asservissement et de nombreux adjectifs dont je ne connaissais pas, étant jeune, la définition exacte. Je savais que c’étaient contre toutes ces choses que nos parents avaient luttées. Et pour beaucoup, cette lutte les avait amenés en prison ou à la fosse commune.

Dans le campement, nous avions le droit de nous balader avec un couteau accroché à la ceinture. Parfois nous passions des heures à tailler des branches en pointe, celles-ci nous servaient à confectionner des pièges dignes de ceux que les Vietnamiens posaient pour lutter contre les Américains. Sinon nous jouions à un jeu, dont je ne me souviens plus le nom, mais qui consistait à planter le couteau le plus près possible du pied d’un de nos camarades. Certes, c’était dangereux mais la vérité c’est que nous étions livrés à nous-mêmes pendant de longues heures (autogestion ?).

On s’occupait de la même façon que les autres enfants « normaux », c’est-à-dire des enfants pas fils de « terroristes gauchistes » (je plaisante, Papa). Nous faisions beaucoup de conneries.

La plupart d’entre nous avaient un couteau qui ressemblait à celui que Stallone avait dans son rôle de « Rambo » au cinéma. Si ! Celui avec la boussole, les allumettes, le fil et les aiguilles rangées à l’intérieur du manche qui se dévissait. J’imagine des sourcils se froncer alors je confirme, il s’agit bien de Rambo l’impérialiste, celui qui dans ses films tuait des « Vietcongs » et des soldats soviétiques.

Je sais… Nos références cinématographiques n’étaient pas glorieuses. Un peu les mêmes que tout le monde en fait. Paradoxal, car nous apprenions à lutter contre les soldats américains et les militaires corrompus (dans la forêt, alors que la lutte révolutionnaire en Uruguay a été livrée sur un terrain urbain) de notre continent et en même temps nos héros de films préférés étaient les amis de ceux qui avaient nui à nos parents.

Je me souviens que l’on pouvait gagner des guardias. C’est-à-dire le droit d’être gardien du camp jusqu’à très tard le soir. Après manger, nous nous réunissions autour d’un grand feu et les respon156

sables annonçaient en chantant les noms des différents enfants qui avaient remporté les guardias de la soirée. Une chanson accompagnait la nomination. Y ahora vamos a ver, como Emiliano baila la conga, conga conga que siga la milonga… Quelle joie quand on entendait son nom. On se sentait fier.

Pour avoir le privilège de faire une guardia, il fallait avoir eu tout au long de la journée un comportement exemplaire. C’était en quelque sorte un apprentissage. Le passage obligatoire pour devenir un « Homme nouveau ». Un bon Compañero. Et bien sûr notre plus grand exemple était le Che.

Seremos como el che !!!

La arcilla fundamental de nuestra obra es la juventud!!!

Je me souviens d’un poème que nous avions appris :

« Trois petites gouttes d’eau sont tombés sur mes pieds

Et les montagnes pleuraient parce qu’ils ont tué le Che

Le Che est mort en Bolivie avec une étoile sur le front

En illuminant toute l’Amérique latine… »

Ça sonne mieux en espagnol.

Je sais que parmi les raisons qui nous poussaient à avoir envie de gagner une guardia, il y avait le fait que l’on pouvait se coucher tard et surtout que l’on pouvait bouffer des bonbons jusqu’à en avoir des indigestions. On pouvait aussi tirer à la carabine et ça on adorait. Ça nous paraissait incroyable.

Je suis désolé de dire que l’envie d’être gentil avec certains de nos camarades n’était motivée que par la récompense. Et non pas par l’esprit de camaraderie ou l’amour de son prochain. Dogme Chrétien que nous n’avions jamais appris d’ailleurs. Nous étions des enfants tout simplement. Avec le recul, quand j’observe la façon dont ont évolué certains de mes petits camarades, je me pose des questions sur la méthode et même sur la pertinence de ces campamentos. Au-delà du problème éthique que cela peut poser. Non pas que je sois devenu un grand révolutionnaire, ni un militant exemplaire. Mais certains parcours sont troublants. Des années après, beaucoup de ces enfants ont épousé des carrières ou ont fait des choix de vie en totale opposition avec l’éducation et les valeurs que l’on nous avait inculquées. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont des mômes peuvent s’imprégner de tout un tas d’expériences. Quand commence l’éventuel rejet ? La vérité c’est que je ne sais pas, je ne me suis absolument pas construit dans l’opposition à mes parents. J’ai presque trente ans et malgré certaines différences, je continue à partager, globalement, les mêmes idées que mon père et ma mère.

Bref.

Avant que des gens ne crient au scandale, je tiens à préciser que je garde un souvenir joyeux et nostalgique de ces moments-là. J’ai connu mes premières « amours » là-bas. Et je crois que c’est en Suède que j’ai vu une fille nue pour la première fois. D’où peut-être la conviction profonde que faire la révolution sans amour pour moi n’a pas de sens (un peu facile ça, non ?). Personne n’est parfait. N’en déplaise aux bons militants sérieux et droits dans leurs bottes.

Malgré certains moments de solitude et d’angoisse qui contrastaient avec d’autres moments de rire et de joie intense, je pense avoir conservé des souvenirs d’enfant classique.

J’ai gardé en mémoire le visage de « l’amour révolutionnaire » de mes dix ans (poésie quand tu nous tiens…). Elle s’appelait Morena. Et comme son nom ne l’indique pas elle était très blanche et très brune. Elle était Argentine.

Cette année-là, on avait la visite d’enfants d’autres organisations. Je me rappelle qu’il y avait des Chiliens, des Sahraouis du Front Polisario et des Palestiniens. Avec Morena, nous n’avons échangé guère plus de vingt mots. Mais je crois que je n’ai jamais autant communiqué avec les yeux. Je n’ai jamais oublié son regard et la chaleur de sa main que je prenais dans la mienne. J’avais froid et le feu n’arrivait pas à me réchauffer. Je la regardais pendant de longues minutes. Je crois qu’elle comprenait ce que j’essayais de lui dire sans que j’arrive à l’exprimer oralement. Moi, j’avais l’impression de tout comprendre, surtout ce qu’elle n’exprimait pas avec des mots.

Skalpel

index

El Pato : Preso 4.2.4

e

Le 27 juin 1973, date du coup d’état en Uruguay, il y a 44 ans. L’occasion de repartager cette nouvelle extraite de mon premier receuil de nouvelles « Fables de la mélancolie », qui retrace la periode entre laquelle mon père est sorti de prison et l’arrivée en France de notre petite famille. Bonne lecture. La lucha sigue !

El Pato, preso nø4.2.4 (Fragment d’une vie)

El Pato est sorti de prison à l’âge de vingt-cinq ans, le 20 février 1978 à 9 heures du matin. Je passe les détails de la procédure et les petites anecdotes pro­pres à de tels moments. Je crois que si vous avez eu l’occasion de lire des récits d’anciens prisonniers ou d’entendre des témoignages de détenus, vous pouvez tenter d’imaginer ce qu’il a dû ressentir et éprouver comme sensation. Dans ce cas précis, la différence principale réside dans l’interprétation imaginaire du rôle du détenu. Il aurait fallu ne pas dramatiser la scène à outrance et ne pas transformer le person­nage en héros ou martyr. Ce rôle d’acteur improvisé vous aurait placé à des milliers de kilomètres des fan­tasmes nourris par les militants qui ne voient ce genre d’événements qu’à travers le prisme de l’exotisme révolutionnaire. Avec cet œil admiratif et naïf qui fait perdre toute objectivité à l’analyse d’une scène très banale mais non moins grave et émouvante.

Cette sortie de prison fut similaire à beaucoup d’autres sorties de prison qui emplissaient les cœurs de nombreuses familles, éparpillées un peu partout dans le monde, d’une joie intense.

En Uruguay et plus largement en Amérique latine, la torture était appliquée systématiquement sur le prisonnier qui était soupçonné d’être membre d’une organisation considérée comme terroriste. Les formes d’enfermement et de traitement variaient d’un conti­nent à l’autre, mais globalement le traitement était assez inhumain. L’impression d’avoir remplacé la condamnation à un supplice physique par une « sim­ple condamnation à une peine d’emprisonnement » devait être vécu par les geôliers comme une autori­sation tacite à faire payer plus. C’est-à-dire à laisser le champ libre à la torture prétendue inexistante et condamnable par les lois internationales. La vérité c’est que la doctrine de la guerre antisubversive était appliquée scrupuleusement. Dans les prisons uruguayennes, on utilisait l’électricité de la même manière que les Français l’avaient fait en Algérie quelques années auparavant. Dans certaines parties de l’Europe, c’était la torture blanche qui prévalait. Le détenu était considéré comme un patient tombé entre les mains cruelles d’un psychiatre tortionnaire qui voyait là l‘occasion de faire des expériences sci­entifiques morbides. Les anciens prisonniers de la RAF (Fraction armée rouge) en savent quelque chose. La Guardia Civil en Espagne n’avait rien à envier non plus à ses homologues latino-américains en ce qui concerne le traitement qu’elle affligeait à ses prison­niers politiques basques. Et aujourd’hui c’est toujours une réalité qui perdure.

El Pato était un prisonnier de plus parmi des milliers d’autres qui hantaient les cachots des démocraties modernes et des dictatures qui recouvraient la pla­nète dans les années 70. Fruit d’une époque où la densité et l’activité des mouvements révolution­naires, qui voyaient en la lutte armée un outil de plus à disposition pour faire de la politique et sur­tout faire la révolution, étaient à son comble. Ce qui le différenciait des prisonniers de droit commun au fond ce n’était pas tant son statut de politique que le fait qu’il se considérait comme un prisonnier en lutte. La prison était un nouveau front dans lequel il fallait prolonger le combat mené à l’extérieur. Cela était parfois très compliqué à mettre en place et la plupart du temps il se contentait juste de survivre au quotidien.

Il était une pièce parmi des milliers d’autres qui formaient l’armature d’un mouvement et d’une organisation politico-militaire. Inutile de préciser que, sans cette armature, rien ne pouvait fonc­tionner correctement. Cependant avec le recul des années, ce constat se heurte à une réalité qui nous a démontré qu’une fois les dirigeants de l’organisation Tupamara enfermés, le mouvement s’est effondré comme un château de cartes. Comme si cette armature fondamentale n’avait pas tenu le choc sous l’effet de la pression. Si cela ne se discute pas, je pense qu’il ne faut pas négliger la valeur et l’importance de ces contingents d’anonymes qui permettaient l’existence même de l’organisation. Ce qui a contribué à l’effondrement, en plus de la machine répressive très bien organisée, c’est le type d’organisation pyramidale qui dans ce cas comme dans d’autres a court-circuité un certain esprit d’initiative et bloqué, une fois le « chef » arrêté, la chaîne de commandement. La panique l’a emporté. On ne savait plus très bien à qui l’on devait obéir et le fait d’évoluer dans des sphères très compartimen­tées avait augmenté la perte de repères. Ce n’est pas l’abnégation, ni la sincérité des militants qui était en cause. Aucun jugement de valeur ne peut être donc émis dans le cas présent. Dans ce cas comme dans d’autres, on constate que la sacralisation des chefs est un bon stimulant qui peut s’avérer efficace dans certains cas, mais qu’au final c’est un paralyseur qui laisse s’installer les pires aspects du pouvoir et de la domination au sein des organisations politiques armées.

El Pato était un anonyme, membre de la majorité silencieuse, dévoué corps et âmes à son organisa­tion politique. Ce n’était pas un héros, un leader charismatique ou un chef, c’était un jeune militant qui après six ans d’enfermement, retrouvait un peu de liberté et respirait un peu d’air frais qui empestait encore le cadavre pourri et le sang séché sur les tables de torture.

Si l’occasion se présentait, il vous dirait sûrement que « s’il y avait quelque chose à tirer de ce pas­sage en prison avec ce statut de politique, ce serait quelque chose de collectif, de la même manière que la résistance à l’intérieur de ces murs était collective ».

De cette horrible prison, il est sorti très affaibli phy­siquement. Il était très mince mais, en même temps, le sport pratiqué assidûment aidant, dans un état relativement convenable au vue de la situation dans laquelle il se trouvait. Je ne sais pas s’il portait sa moustache légendaire que je lui ai toujours con­nue et dont sa femme n’a cessé de lui demander de raser pendant ces vingt-cinq dernières années. Peut-être pour retrouver un peu de ce visage dont elle était tombée amoureuse trente ans plus tôt. J’imagine son sourire et ses yeux humides qui devait refléter cette joie et cette tristesse mêlées qui lui sont propres, et dont je suis capable d’en discerner les aspects depuis que j’ai l’âge de raisonner con­venablement.

L’ironie de l’histoire voulut que la prison qu’il occupât pendant presque six ans fut située dans une petite ville du nom de Libertad. La tôle était communé­ment appelée la prison de la Liberté. Triste contra­diction dont il vaut mieux, à l’intérieur des murs, rire doucement que de passer sa vie à en pleurer. Pour les familles et les proches qui faisaient des milliers de kilomètres chaque mois, cela ne devait pas être très drôle, c’était comme si le destin s’était chargé de leurs infliger une punition morale de plus. Je crois que l’être humain est capable de tellement de cruauté gratuite qu’il n’y a pas de hasard quant au choix géographique de l’emplacement de cette abominable tôle.

Dehors il n’était pas tout à fait libre car il devait pointer tous les lundis entre 8 heures et midi à la caserne militaire de son secteur. Il était soumis à une forme de contrôle judiciaire dans un pays où la justice n’existait pas, si ce n’est sous une forme galvaudée par les militaires et la bureaucratie d’une dictature sanglante qui faisait de l’Uruguay, tant de fois décrite comme la Suisse de l’Amérique latine et un petit havre de paix pour touristes fortunés, le pays qui avait, en pourcentage par rapport à sa pop­ulation, le plus de prisonniers politiques d’Amérique latine.

Une fois retrouvé sa liberté, il dut se mettre à cher­cher du travail pour pouvoir bouffer et ne dépendre de personne. Il n’avait pas envie de mendier quoi que ce soit. Cependant son statut d’ancien prison­nier politique n’était pas quelque chose qui facili­tait sa recherche d’emploi. Il devait compter sur les proches, d’éventuels pistons et une solidarité parfois invisible, mais néanmoins réel, compte tenu de la situation politique et de la répression qui s’exerçait à tous les niveaux de la société uruguayenne.

Le premier boulot qu’El Pato décrocha fut obtenu grâce à des liens familiaux et à son ancienne for­mation d’inséminateur artificiel. Une de ses cou­sines était mariée avec un Hollandais qui possédait beaucoup de terres et de bétails. Comme il vivait à Paysandú et que l’estancia (la propriété terri­enne) était située près d’une petite ville du nom de Greco à quatre-vingt kilomètres de distance, il dut  demander une autorisation spéciale pour pouvoir aller travailler et pointer au commissariat du village. Ce fut un petit événement en soi car les flics du vil­lage n’avaient jamais vu un Tupamaro de près, on peut donc imaginer les craintes et les fantasmes qu’ils nourrissaient à l’idée d’accueillir un terroriste communiste qui mangeait les enfants.

C’était en plein mois de juillet, il faisait froid et la coupe du monde, qui avait lieu en Argentine en par­allèle des tortures, disparitions, assassinats et exils, battait son plein. El Pato suivait les matchs à la radio et en dehors de cette unique distraction il ne pouvait tirer aucun profit de sa situation. Être le cousin de la femme du patron ne lui procurait aucun avantage si ce n’est celui d’avoir le droit de travailler comme les autres.

Le Hollandais était un radin de la pire espèce. Il gar­dait pour lui et sa femme les meilleurs jambons et les meilleurs fromages importés directement d’Europe qu’il rangeait dans un frigo cadenassé. Il était con­forté dans son attitude de pingre par sa femme qui fermait toutes les armoires et les tiroirs à clef. Elle se baladait avec un énorme trousseau de clefs à la ceinture qui faisait un bruit insupportable. La mère d’El Pato, qui pouvait faire preuve d’un cynisme à toute épreuve, l’avait surnommée Saint Pierre, du nom de celui qui possède les clefs du paradis.

Le Hollandais élevait une race de mouton Texel qui produisait une viande de très bonne qualité et qu’El Pato ne pût jamais goûter. Par contre, le soir venu, les villageois du coin ne se privaient pas pour voler des moutons et se faire d’excellents repas avec une viande de première catégorie. Des années plus tard, lors de l’un de ses voyages en Suède, il apprit qu’un de ces voleurs était aussi un des camarades de son organisation, El Padrino.

Ce boulot dura un temps puis l’aventure chez le Hollandais se termina brusquement et de façon quelque peu confuse.

Par la suite, il enchaîna d’autres jobs dans diverses entreprises où selon lui la solidarité entre ouvriers laissait un peu à désirer. On lui faisait la vie impos­sible en le laissant faire les tâches les plus dures et en se moquant de lui tout en lui faisant du chantage et en lui disant de ne pas trop la ramener car il avait déjà de la chance d’avoir un travail. À chaque fois, il se fit virer rapidement.

Un jour, grâce à une connaissance, il apprît qu’une fabrique de ciment recherchait de nouveaux employés car elle avait comme projet de s’agrandir. De plus un des bras droit du patron était un Basque qui avait été à l’école et au foot avec lui quand ils étaient plus jeunes. Cela facilita grandement son embauche. Un soir, il alla voir le Basque chez lui et il lui expliqua la situation dans laquelle il se trouvait. Le Basque lui dit de ne pas s’inquiéter car il le cou­vrirait le lundi matin lorsqu’il devrait aller pointer à la caserne. El Pato fit donc son entrée dans le monde de la métallurgie grâce à une personne qui n’était absolument pas un militant. C’était juste un ami d’enfance qui se sentait solidaire de son ancien camarade de jeux et qui trouvait normal de filer un coup de main.

« C’était cela aussi la solidarité. »

Il bossait de 6 heures du matin jusqu’à 18 heures, du lundi au samedi. Le lundi matin, il filait en douce grâce à la complicité de son ami et il essayait de revenir le plus vite possible. Malheureusement, au bout d’un certain temps, cela n’échappa pas à l’œil d’un des contremaîtres, un fasciste notoire d’origine italienne, qui commença à le surveiller de près. Un lundi matin, à l’heure où il devait s’éclipser, un inconnu vint le voir et lui proposa de lui prêter sa moto pour qu’il aille plus vite, de cette façon son absence se ferait moins remarquer. Cet acte le tou­cha profondément et plus tard lui et cet inconnu devinrent de grands amis.

« En pleine dictature, la solidarité était silencieuse et sans grand discours, elle se nourrissait de gestes sim­ples et d’attitudes qui de prime abord ne semblaient pas très spectaculaires ou héroïques, mais combien de vies furent sauvées grâce à ses petits mots et gestes de rien du tout. »

À l’heure de manger chacun sortait sa gamelle. Ça parlait foot et filles. C’est dans un moment comme celui-ci qu’El Pato fit la connaissance de celui qu’il nomme affectueusement « un grand person­nage ». Un ouvrier métallurgiste de Montevideo, qui avait atterri à Paysandú pour cause de chômage et s’était marié avec une fille du coin. Il s’appelait Nelson Gutierrez et on le surnommait Travolta. Ils sympathisèrent immédiatement et ensemble com­mencèrent à former un petit groupe dans lequel ils collectivisaient le repas du midi. Un de leurs pre­miers objectifs fut d’élever un peu le niveau intel­lectuel des conversations.

« Si on réussissait à faire descendre le pourcentage de discussion sur les filles à 70 % et qu’on injectait 30 % de politique alors c’est que nous étions en train de gagner. »

Cette période coïncidait avec la chute presque imminente de Somoza au Nicaragua, du coup ils en parlaient pendant les pauses pour voir un peu les réactions des autres ouvriers et voir qui pouvait être un allié potentiel.

« Nous nous sommes faits une spécialité de dénicher les gens de gauche qui étaient silencieux et avaient peur d’exprimer leurs opinions politiques. Il y en avait plein dans le chantier et nous communiquions par des clins d’oeil et des signes, ce qui nous permettait de fixer des rendez-vous secrets où l’on pouvait dis­cuter un peu de l‘actualité et des combats à mener. »

C’est pendant cette période qu’El Pato et sa com­pagne Susana qui était enceinte, prirent la déci­sion de se marier pour pouvoir obtenir un livret de famille, ce qui facilitait beaucoup de choses au niveau de la paperasse. De plus il ne fallait pas trop se faire remarquer, être marié était un signe de bon conformisme qui vous évitait certaines remarques et questions.

Avant de se marier, El Pato fut cité à comparaître devant le Tribunal suprême militaire, où les juges devaient statuer sur la peine prononcée à son égard. Il devait confirmer ou non la peine déjà purgée. C’était simple, à l’issue de cette audience, on pouvait soit sortir librement, soit retourné en prison pour dix ans et parfois beaucoup plus. C’était le règne de l’arbitraire qui prévalait, votre avenir était suspendu au bon vouloir et à la bonne humeur ou pas des juges qui s’occupaient de votre affaire. L’avocat ne servait à rien. Celui d’El Pato eût le mérite d’être hon­nête :

« Si tu replonges, ce n’est pas de ma faute et si tu sors, ce n’est pas grâce à moi ».

Le jour du jugement il demanda à sa compagne d’attendre sous un arbre situé à quelques rues du tribunal et lui dit que dans le cas où il ne reviendrait pas elle devrait faire le nécessaire. Mais la chance voulut que les juges soit bien lunés et qu’ils n’aient pas trop picolé pendant le déjeuner. Il ressortit « libre » du tribunal.

Ils se marièrent un jour de grand froid, le 19 juil­let 1979, à la même heure et le même jour que les Sandinistes entraient victorieux à Managua, la cap­itale du Nicaragua, et à la même heure et date à laquelle trois ans auparavant les militaires argentins avaient assassiné Roberto Santucho, le leader de l’ERP(l’Armée révolutionnaire du peuple).

« Nos vies sont sans l’ombre d’un doute liés à des évènements historiques ».

Ils vivaient à Paysandu, dans une petite maison de ville délabrée située rue Mexico où il faisait très froid l’hiver et très chaud l’été, la taule n’est pas un bon isolant, cela va s’en dire. C’est là qu’après s’être mariés à la mairie, ils rentrèrent pour manger de succulentes pâtes au thon, il y avait une offre dans le supermarché du coin, les boites de thon à cette époque représentait un luxe que peu de gens pouvaient se permettre. Cela faisait très bien l’affaire pour fêter un événement qui en soit n’en était pas un, d’autres liens plus puissants les unissaient déjà. L’amour n’avait pas besoin d’une confirmation offi­cielle pour continuer à œuvrer au fond de leur coeur, d’innombrables lettres qu’ils s’étaient écrit pen­dant qu’El Pato était en prison, avaient déjà effectué ce travail.

Le lendemain de leur mariage, ils allèrent récupérer quelques cadeaux chez leur famille respective et l’après-midi ils se reposèrent. Petit moment de calme au milieu d’un quotidien tendu et stressant.

Le 13 octobre 1979, naissait leur premier fils, Emil­iano Manuel, qu’ils nommèrent ainsi en hommage au révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata, de plus ils habitaient rue Mexico, comme quoi il y avait des hasards troublants. Il vint au monde à la mai­son, dans la douche et la voisine coupa le cordon avec des ciseaux qu’elle trouva dans un coin. C’était un grand prématuré, il pesait 1 kilo 700 et n’avait que six mois, l’aventure de la couveuse commença pour lui et puis un jour il en sortit car l’hôpital man­quait de place, il fallait tourner et laisser la place à d’autres petits bébés pressés de voir la lumière du jour. Heureusement qu’ils n’avaient pas conscience de la situation dramatique dans laquelle ils venaient au monde. Ce furent des mois difficiles car Susana fut virée de son travail et El Pato dut trouver un autre boulot. Il bossait déjà douze heures par jour et en plus il faisait de la soudure de 19 heures à minuit dans une autre entreprise. Le bébé pleurait tout le temps. Les nuits étaient courtes et difficiles.

Le responsable de la fabrique de ciment où travail­lait El Pato était un homme d’origine russe qui se disait membre du parti communiste uruguayen. Dans son bureau il y avait un portrait de Staline qui ornait l’un des murs. Un jour, El Pato et Travolta décidèrent d’aller le voir, sans trop y croire, pour réclamer une augmentation. Erreur qu’ils commi­rent, le russe s’emporta et commença à hurler dans le bureau. Ils leur dit qu’ils ne connaissaient rien à l’exploitation et qu’ils n’avaient aucune légitimité pour venir demander une augmentation de salaire, qu’ils déshonoraient les « vrais » prolétaires. Ils sor­tirent du bureau en rigolant et en se foutant de la gueule du patron communiste. Des années après, ce patron finirait dans l’aile droite du parti actuelle­ment au pouvoir, le Frente Amplio. En comparaison, on pourrait dire qu’en France il serait un camarade socialiste (sic) du prédateur Strauss-Kahn.

 

En juin 1980, El Pato fut viré de la fabrique de ciment. Il n’y avait plus de boulot et une répression féroce s’abattait sur les militants et les anciens pris­onniers. Certains étaient de nouveau emprisonnés et condamnés. Ce fut à ce moment-là qu’ils firent le choix, sa femme et lui, de s’exiler.

Ils s’enfuirent avec leur bébé dans les bras la pre­mière semaine de juillet.

Étant donné qu’El Pato devait pointer tous les lun­dis matin, ils préférèrent partir le lundi soir, ce qui leur laissait une semaine, avant que les militaires ne s’aperçoivent de son départ. L’objectif était d’atteindre le Brésil et plus précisément Rio. De Pay­sandú ils prirent un bus jusqu’ à Rivera, un départe­ment du nord de l’Uruguay qui avait une frontière avec le Brésil. Là, ils restèrent un jour chez un des frères d’El Pato. Puis ils reprirent un bus de nuit pour Porto Alegre situé à environ 750 kilomètres de là où ils étaient. Le matin ils arrivèrent à Rodoviara, la gare routière. Ils étaient angoissés et inquiets car très peu de temps auparavant un commando de l’armée uruguayenne avait enlevé un couple de militants qui s’étaient exilés et avaient emprunté le même chemin. Ils voulaient absolument prendre un bus qui soit direct pour Rio car cela était moins dangereux, chaque arrêt représentait une situation risquée où l’on pouvait se faire contrôler. Ils sup­plièrent un des employés de la station de leur ven­dre des billets pour Rio, mais celui-ci refusa prétex­ tant qu’il n’y en avait plus. Ils étaient désespérés et nerveux. Ils durent se résoudre à prendre des billets pour Sao Polo. Ils s’assirent sur un banc et se mirent à attendre le bus dans un état de stress insupport­able. Devant eux, le bus pour Rio était sur le point de partir, il était juste à quelques mètres en face. Au bout de quelques minutes, un autre vendeur qui avait assisté à la scène devant le guichet sor­tit brusquement de son poste et courut vers eux en tendant trois billets directs pour Rio. Il les leur vendit et leur dit de se dépêcher de prendre le bus, en leur souhaitant bonne chance pour la suite. Ils coururent et réussirent à attraper le bus, il y avait encore des places de libre, ils s’effondrèrent sur les banquettes du fond et regardèrent le vendeur s’éloigner par la fenêtre.

« Ce vendeur nous a peut-être sauvé la vie à tous les trois. La solidarité c’était cela encore. Les Brésiliens vivaient sous une dictature depuis 1964, sûrement que beaucoup d’entre eux avaient dû en voir de toutes les couleurs. Il y a de fortes chances pour que ce vendeur ait deviné le genre de personnes que nous étions, et qu’il ait fait le choix de nous aider consciemment. Les Brésiliens savait ce que c’était de devoir fuir son pays ».

Ils arrivèrent sains et saufs à Rio et se réfugièrent à l’ambassade des Nations unies. Une semaine après leur arrivée au Brésil, les militaires rendirent visite à la mère d’El Pato pour lui demander où se trou­vait son fils. Avec un rire sardonique, elle leur tendit une carte postale qu’elle avait reçue quelques jours auparavant. Elle savait que maintenant il était plus ou moins en sécurité. Les militaires s’en allèrent sans dire un mot.

Ils séjournèrent six mois au Brésil où ils purent se mettre en contact avec d’autres camarades de l’organisation et d’autres réfugiés uruguayens. Dans un premier temps ils demandèrent à pouvoir se réfugier au Mexique car de cette façon ils pouvaient rester en Amérique latine mais on leur donna le choix entre la Suède et la France. Ils choisirent la France car Susana était prof de français, la barrière de la langue serait un obstacle de moins à franchir, et au vu des difficultés qui les attendaient ce n’était pas négligeable.

Le 30 octobre 1980, ils atterrirent à Orly. Des gens de France terre d’asile les attendaient. Un Chilien, lui-même réfugié et membre de l’asso, les emmena dans un foyer situé à Herblay dans le 95. La majorité des occupants du foyer étaient des Asiatiques qui avaient fui une autre réalité. La majorité était des Cambodgiens qui avaient subi la cruauté du régime de Pol Pot. El Pato et sa petite famille restèrent une semaine dans le foyer puis ils eurent l’autorisation de partir pour Grenoble car l’accueil pour les familles avec des enfants était plus adapté.

Le Chilien de France terre d’asile les récupéra pour les emmener à la gare de Lyon en voiture et pen­dant le trajet la radio annonçait que Reagan venait de remporter les élections présidentielles aux États-

Unis. Ils découvrirent la tour Eiffel dans les brumes du mois de novembre.

Huit heures plus tard, ils arrivaient à Grenoble. D’autres Uruguayens les attendaient pour les con­duire au centre d’hébergement. La directrice du cen­tre était une dame d’origine espagnole qui avait dû traverser les Pyrénées avec ses parents quand elle était enfant. Elle avait dû fuir la dictature de Franco. Elle se plaisait à raconter que ses parents lui avaient mis du vin dans son biberon pour qu’elle ne pleure pas pendant la longue traversée.

« Avec Emiliano, nous n’avons pas eu besoin de faire ça, pendant toute cette période de voyages mouve­mentés, il n’a pas beaucoup pleuré, ce qui contrastait avec son état habituel, il a accompli son modeste devoir de révolutionnaire… »

Leurs deuxième fils, Nicolas Roberto, naquit quelques mois plus tard et une nouvelle vie com­mença.

Skalpel.

tupamaros-en-uruguay-una-decada-de-sedicion-D_NQ_NP_15753-MLU20107940690_062014-F