MOURIR #ACT

MOURIR

Je ne me souviens plus de la première fois que j’ai eu envie de mourir, mais son visage, à elle, je ne l’ai pas oublié. Son sourire au coin de la bouche pendant qu’elle m’éjectait de sa vie sous un flot de paroles continues dont je ne distinguais pas très bien le sens général, j’avais seulement compris « Je te quitte »,  ses grands gestes tandis que je restais calme, sans parler, non plus, je ne les avais pas compris.

Je l’avais suivie. Elle s’était assise à une terrasse de café. Un homme l’avait rejoint et ils s’étaient pris dans les bras l’un de l’autre. Tandis que ma vie se mettait sur pause, la sienne semblait prendre un nouveau départ. Je n’étais devenu qu’UN, elle était double. Elle paraissait si heureuse. Moi je n’étais que l’ombre de moi-même. J’étais devenu invisible, et je les observais. Quand, au bout de quelques minutes, ils s’étaient levés pour partir après s’être embrassés, j’étais resté assis sur le banc en face du café. De « leur ? » café. Un bus m’avait momentanément caché la vue et en redémarrant il avait emporté avec lui leur image et leur amour débarrassé du poids de l’autre. De moi. Seul parmi des milliers que j’étais à cet instant précis. Hors du temps. Ma dernière vision d’elle, j’en bavais, serait cette chaleur insultante qui émanait de leurs corps qui ne pouvaient s’empêcher de se toucher, et ce sourire constant qui ne l’avait pas quitté. Un sourire qui ne m’était plus destiné. Sans doute avaient-ils eu envie de se dépêcher de rentrer pour faire l’amour sous les derniers rayons de soleil qui éclairaient encore sa chambre et son lit, un de nos lits, à cette heure-ci. Ou d’aller manger quelque chose en amoureux. Ou de se promener en se serrant la main très fort, pour être sûr de ne pas se perdre. Ou que sais-je ? Une de ces nombreuses choses que nous avions jadis fait tous les deux.

J’étais resté assis, là, seul, comme un con. J’avais l’impression de ne pas être assez triste. Je m’en voulais de ne pas pleurer.  De ne pas laisser exploser ma colère. De ne pas hurler de rage et d’injustice. J’avais pourtant le sentiment de m’être fait avoir, mais je ne savais pas exactement quand ni comment. J’étais sonné. Mon regard était perdu dans le vide. Mon inconscient me disait d’exploser sur place mais mon corps ne réagissait pas. Je continuais de regarder la table à laquelle elle était assise quelques minutes auparavant en espérant du fond de mon âme qu’elle réapparaîtrait, seule et un peu perdue, demandeuse de tendresse et avide de caresses. Je pourrais la rejoindre et tout recommencerait comme avant. Je la sauverais d’elle-même. Du passé nous ferions table rase en se promettant que dorénavant nous resterions ensemble pour le reste de notre vie. Malheureusement la table resta vide un long moment. Un vieillard s’y installa finalement pour siroter une menthe à l‘eau. Et je compris que tout était réellement fini. Notre amour s’était définitivement noyé dans un verre de sirop de menthe glacé.

Une fois rentré chez moi, je me fis un café et je restais debout dans la cuisine à contempler le mur. Les larmes vinrent enfin. Je pus pleurer dignement et faire honneur à mon rôle de mec largué pour un autre. J’en fus un peu soulagé. J’avais l’impression que le fait de pleurer me maintenait dans la catégorie humaine des sensibles, donc, des vivants. Je ne me souvenais même plus du visage de cet autre. Comment aurais-je pu ? Je ne l’avais même pas regardé. Je m’étais concentré sur son expression à elle. Ça aurait pu être un ami ou une connaissance, je ne l’aurais même pas reconnu. Dans mon désarroi, je fus rassuré de pouvoir partager ce sort avec des milliers d’autres personnes. Je n’étais plus tout à fait seul. Le duo était devenu solo puis multitude.

J’ouvris le tiroir à couverts et en sortis un couteau que je posais sur la table de la cuisine. J’avais pris le plus aiguisé de ma collection de petit cuisinier-amateur du vendredi soir, le soir de nos repas en amoureux. Je l’avais fait sans réfléchir mais une fois celui-ci posé je me rendis compte que l’idée de me tailler les veines ou de me planter la lame dans le bide m’avait effleuré l’esprit. Très subtilement et pour un bref instant l’image s’était installée dans ma tête. Je fus pris de panique et le remettais dans son tiroir en me coupant légèrement la paume de la main. J’étais blessé mais j’avais la vie sauve. En quinze secondes mon sort avait basculé. Ce n’était pas la première fois que de telles pensées traversaient mon esprit. J’étais pourtant incapable de me souvenir de la dernière fois où j’avais songé à ce genre de choses. Je mis ma main sous l’eau froide et constatait que ce n’était qu’une égratignure. Le sang s’arrêta de couler et je me fis un petit pansement. J’avais mal à la poitrine, elle se compressait comme sous l’effet d’une crise de spasmophilie. A défaut de me trancher la gorge, peut être qu’une crise cardiaque me terrasserait sur le champ. Il n’en fut rien. Mon cœur s’emballait dans le vide et de la mort je n’entrevoyais qu’un fantasme ou une idée abstraite.

Le soir je me couchais. Je repensais à elle. Des paroles de chansons me revenaient à l’esprit. Et je me disais que si de m’être fait larguer ne m’inspirait rien d’autre que de vulgaires chansons de variété, c’est que ça ne devait pas être si grave. En même temps elles faisaient écho à la légèreté de certains moments très agréables passés en sa compagnie. Je l’insultais de tous les noms. À aucun moment je ne me remettais en question. Elle m’avait plaqué en me disant qu’elle ne m’aimait plus. Cela devait faire un certain temps. Je me disais qu’on ne pouvait pas ne plus aimer quelqu’un du jour au lendemain, c’était impossible. Elle m’avait donc trompé, dans le vrai sens du terme. C’est à dire qu’elle avait joué la comédie en attendant le jour J pour me balancer comme une vieille chaussette. Un laps de temps s’était écoulé entre le moment où son amour avait commencé à flétrir et le jour où elle m’avait annoncé qu’elle ne m’aimait plus. Quitter quelqu’un c’était assumer le fait de l’avoir trompé, forcément. La veille de mon « drame » comme je nommais ce fameux jour, nous avions fait l’amour comme des fous. Il me semblait que c’était comme au début. Passionné et puissant. Intense. Elle méritait sans l’ombre d’un doute la palme d’or. Dans le cas contraire elle faisait forcément abstraction de son non-amour et se contentait  exclusivement du plaisir que lui procurait le sexe. Peut-être que c’était son cadeau d’adieu. Sa façon de me dire au revoir. Je devrais me vanter d’être capable de la faire jouir sans qu’elle m’aime. Je n’avais rien vu. Quand j’y repense, mon silence lors de son discours de rupture m’étonne encore. J’avais été naïf de trop d’amour, comme tout le monde.

Je chassais toutes ces mauvaises pensées. Je voulais dormir. A défaut de mourir, je voulais quitter la réalité, allongé sur mon lit deux places très confortable et devenu subitement trop grand. J’avais l’impression de dormir au bord d’une falaise. J’étendais mon bras et j’avais la sensation de tomber dans le vide. Je croisais les doigts en priant pour ne pas rêver. Je ne voulais pas me souvenir de mes rêves en me réveillant. J’avais réellement besoin de ne rien ressentir du tout.

Le lendemain je me levais en ne me souvenant pas avoir rêvé de quoi que ce soit. Bizarrement, j’en fus un peu déçu. Je ne savais pas pourquoi. La nuit s’était pourtant passée comme je le souhaitais. La tasse de la veille à moitié pleine fit office de café du matin après avoir été réchauffé au Micro-onde. Pas terrible. Disons que son goût illustrait bien l’émotion de l’instant. Fade et sans saveur. Amer. Mais un café restait un café. Le cerveau le reconnaissait tel quel et faisait passer le message. J’étais satisfait, sans plus. Sur la table de la cuisine je vis le couteau de la veille posé en plein milieu. Au début je ne réagissais pas. Je buvais petite gorgée par petite gorgée. Un peu endormi. Au bout de 5 minutes, la vue du couteau me fit un effet bizarre. J’étais sur de l’avoir rangé. J’essayais de me souvenir avec précision de tous les gestes que j’avais effectué et j’en revenais toujours à la même conclusion, je l’avais bel et bien rangé dans le tiroir à couverts. Je flippais un peu de l’absence de réponse rationnelle à la question de savoir comment ce couteau avait atterri là. Est-ce que j’avais joué au somnambule ? Peut-être. Cela m’était arrivé une fois étant plus jeune. Mais à part cette unique fois qui s’apparentait plus à un accident qu’à une habitude, cela ne s’était plus jamais produit. En tout cas pas que je sache. Le fait d’être bouleversé et triste avait sûrement poussé mon inconscient à agir de la sorte. Le message était clair. Il me faisait froid dans le dos. Si je m’étais réveillé dans la nuit et que je ne m’en souvenais pas, cela voulait dire que cet autre moi qui avait songé un court instant à la mort, avait pris le contrôle de mon être. Pourquoi n’était-il pas passé à l’acte ? Était-ce un manque de courage ou voulait-il passer un message à celui que j’étais à cet instant précis ? Moi. L’amant triste, seul et quelque peu perdu en ce matin du mois de mai. Que c’était glauque de se faire larguer pendant le plus beau mois de l’année.

J’avalais le reste de mon café fade, je rangeais le couteau dans le tiroir à couverts pour la deuxième fois, j’en étais sur, et je me préparais à aller travailler.

Arrivé au boulot, je fis la bise à Marie-Christine, ma collègue de bureau, et m’installais devant mon ordinateur. J’ouvris mes deux boites mails et je fus déçu de ne pas avoir de message de sa part. Dans le métro j’avais imaginé qu’à défaut de m’appeler au téléphone elle préférerait m’envoyer un mail pour me dire… pour me dire quoi ? Rien. Je m’accrochais à des fantasmes et des illusions. Elle ne me contacterait plus car tout était fini, pour de bon. Je vis mon reflet sur l’écran et mon visage pâle me fit pitié. Mes lèvres bougèrent toutes seules. « Passe à autre chose frère, passe à autre chose… » me disait ma sale face fatiguée. Je me servis un café, un deuxième, puis un autre et la journée passa. Mon corps me pesait, ma tête aussi. Mes pensées m’écrasaient littéralement. Je mourrais d’envie d’être un légume que l’on maintiendrait en vie artificiellement. J’enviais les comateux branchés à des machines par des fils et des tubes respiratoires.

A 19h j’étais dehors et je marchais en direction de chez moi. Il faisait un temps agréable. Je m’arrêtais au Japonais en bas de mon immeuble pour commander des sushis. Un vrai plaisir de bobo à la con que j’étais plus ou moins devenu. Même si je n’avais pas de vélo et ne triais pas mes déchets. Le cuisto faisait preuve d’une dextérité incroyable. La vue de sa lame qui tranchait le poisson et les rouleaux, me fascinait. J’eus une vision qui me fit de nouveau peur. Encore une vision de mort. La lame s’échappait de la main du cuisinier et venait se planter dans mon estomac. Je secouais la tête nerveusement en faisant une mine de dégout. Je revins à la réalité. Plus nerveux que jamais. Il finit sa besogne et je pris ma commande en sortant très rapidement.

Cinq minutes après j’étais installé sur le canapé de mon salon. J’avais les pieds sur la table basse et je dégustais mes sushis. La position de mon corps contrastait avec un état d’esprit général qui ne me faisait pas sentir le confort de ma position. Les larmes vinrent me tenir compagnie une nouvelle fois, et nous mangeâmes elles et moi, ensemble. Ma tristesse était là, elle aussi, posée confortablement à côté de moi. Je la sentais comme on sent une présence. Elle me massa le corps virtuellement et je m’endormis sur le canapé tout habillé.

Le lendemain, le réveil de mon téléphone se mit à sonner et je fus réveillé en sursaut. Je ne savais plus à quel moment je m’étais endormi. Le plateau de sushis était à moitié plein. Mes yeux étaient bouffis et gonflés parce que j’avais beaucoup pleuré. Cela m’avait fortement étourdi. Comme si j’étais tombé dans les vapes. Je me sentais angoisser et sale. Mon haleine puait le poiscaille. J’allumais la cafetière entre deux frottements d’yeux. Et je sentis le bruit de ma tasse de café qui se brisait sur le sol en même temps que je vis le couteau posé au milieu de la table de la cuisine. C’était impossible. Cette fois-ci j’étais certain de ne pas l’avoir sorti ni utilisé de toute la soirée. Je pensais devenir fou. Et l’étourdissement du réveil n’arrangeait rien. L’hypothèse d’une nouvelle crise de somnambulisme comme explication rationnelle ne me convenait plus. Mais alors comment se faisait-il que ce couteau se trouve là ou je ne l’avais pas du tout rangé. Je le pris et le mis dans mon sac à dos. Au moins s’il était avec moi je ne risquais plus de le voir chaque matin au réveil, comme depuis deux jours. Si je le jetais dans la poubelle, il serait fichu de réapparaitre.

Une fois posé en bas de mon immeuble, je décidais de ne pas aller travailler. J’appelais ma collègue et lui disait en imitant la voix d’un malade qui a la gorge en feu et tousse comme un vieillard, que j’étais souffrant et comptait aller chez le médecin. Elle m’ordonnait de me soigner comme il faut et de prendre soin de moi, sans trop de convictions. Juste avant qu’elle raccroche je l’entendis pouffer. Quelle espèce de conne. Qu’est-ce que ça pouvait lui foutre que je vienne ou pas. Sa charge de travail n’en était pas plus importante. Nous étions voisins de bureaux mais ne faisions pas le même boulot.

J’étais libre pour la journée. Habillé comme il faut, c’est-à-dire comme un employé de bureau. Avec un couteau de cuisine tranchant dans le sac à dos et une joie non dissimulée de pouvoir faire ce que j’avais envie de faire. Je décidais de me diriger vers le canal de l’Ourcq. Au niveau de la station Jaurès, à côté de la place Stalingrad. Il était 9h00 du matin et j’eus envie d’une bonne bière fraîche. J’en achetais une dans un épicier et allait m’installer le long du canal entre le cinéma MK2 et un pont vert qui servait de passerelle. D’habitude les bobos squattaient cet endroit en fin d’après-midi avec des bières et des bouteilles de vins. Quelques schlags faisaient la manche et parfois tu pouvais croiser des mecs en train de se camer et fumer du crack. J’étais installé avec les pieds qui frôlaient l’eau, en train de siroter ma bière fraiche, quand l’un de ces fameux schlags vint se poser à côté de moi. Il puait. Son haleine était insupportable. Il me l’avait soufflé à la tronche en même temps qu’il m’avait gratté une clope. Je n’en avais pas. Je le lui dis mais il insista. Une fois, deux fois, la troisième je sortis ma lame et le menaçait. Je me levais pour lui montrer que je ne rigolais pas. Il se leva, puis recula dans un premier temps. Bizarrement il n’y avait personne à proximité. Le quartier d’habitude bruyant et animé semblait vide. Après avoir reculé il tenta de me sauter dessus mais d’un geste ferme et rapide je lui plantais ma lame dans son bide dégueulasse. Il tomba dans l’eau. La lame était rouge. Je la balançais dans l’eau. Je fus pris de panique et ne réalisais pas tout à fait ce qui s’était passé. Je me mis à courir en direction de je ne sais où. Au bout de quelques minutes j’arrivais à Belleville qui était déjà noire de monde. Je m’arrêtais, respirais et décidais de rentrer dans le premier café venu. Je n’avais aucune trace de sang sur moi, rien de rien. Ouf ! Avais-je pensé, je n’étais pas grillé.

Je venais de tuer un homme.

Après avoir passé deux heures assis la tête entre les mains, je partais et décidais de rentrer chez moi. J’étais comme sonné et drogué. Je ne voyais pas très bien. Je me sentais faible et endolori. Je marchais, courais, puis marchais et courais de nouveau. Au bout d’un temps indéfinissable j’arrivais chez moi. Je me déshabillais complètement et filais dans la douche. Aucune trace de sang. Je me sentais sale. Je me dégoutais. Je me séchais et me dirigeais vers la cuisine. Je crus devenir complètement fou. Le couteau était posé sur la table de la cuisine. Je me mis à pleurer. La serviette tomba par terre. J’étais nu, assis en boule dans un coin de la cuisine et je pleurais en tenant le couteau entre les mains que je venais de prendre sans m’en rendre compte. Je ne maitrisais ni l’espace ni le temps. J’étais dans une autre dimension. Je pestais. Je me plantais la lame dans le cœur mais elle traversa mon corps sans me toucher. J’étais comme un fantôme. Je refaisais une tentative mais rien. J’en fis des dizaines et quand je fus épuisé je balançais le couteau qui se planta sur le mur. J’étais perdu. Je ne comprenais plus rien. Je voulais mourir. La porte sonna. J’étais nu mais, me dirigeai vers celle-ci pour l’ouvrir. Je crus m’évanouir. C’était elle. Elle était revenue et me souriait tendrement. Je me remis à pleurer, mais de joie. Elle me prit dans ses bras, me relâcha tout doucement et soudain je sentis le métal long et coupant me transpercer le ventre. Mon souffle fût coupé. Je ne tombais pas. Elle me retenait contre elle. Elle retira la lame de mon ventre. Je la vis et reconnu le fameux couteau de la cuisine qui n’était plus planté dans le mur. La lame était pleine de sang. Elle la jeta par terre. Elle me serra fort dans ses bras et approcha sa bouche de mon oreille gauche. J’entendis ce qu’elle me dit avant de rejoindre la nuit pour l’éternité.

Mon amour, maintenant c’est fini…

Skalpel

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