PAUSE – INSTINCT DE RESISTANCE

Une pause le temps d’un retour au pays de quelques semaines. Je reprends les publications vers fin février. Pour patienter un petit texte.Vous pouvez toujours lire les anciens trucs si ça vous branche. Big up !

INSTINCT DE RESISTANCE

Affronter le réel mais s’évader du quotidien. Franchir les frontières invisibles qui nous séparent de ceux et celles qui peuvent être nos alliés. Prendre le temps de la réflexion sans jamais négliger l’action. Agir. Ne pas fuir devant ce qui, dans un premier temps, peut nous paraître abstrait. Adapter ses sens à la réalité. Modifier sa perception et la fondre dans ses émotions. Analyser la vie sans se branler intellectuellement. Ne pas sombrer dans la lecture approfondie des choses simples. Gérer son temps sans que cela ne devienne une obsession. Redoubler d’efforts. Ne rien lâcher. Ne pas gaspiller son énergie inutilement. Rester en éveil. A l’affût. Se préparer à toute éventualité. Assumer de se perdre dans l’existence. Essayer de comprendre certains concepts. En inventer d’autres. Les partager. Basculer dans l’imaginaire sans angoisser. Avoir un flow fluide. Respirer profondément. Évacuer sa rage de la façon la plus efficace possible. Ne pas se fixer trop de règles. Ne considérer aucune vérité comme immuable et aucune certitude comme valable. Se décider. Accepter la théorie. Privilégier la pratique. Visualiser la scène. Gérer sa peur. En faire un allié redoutable. Stimuler ses sens. Faire preuve d’audace. Maitriser le courage. Le redéfinir. Le réinventer. Construire à partir des riens qu’ils nous imposent. Remplir le vide. Rêver. Croire en l’utopie. Fédérer ses sentiments. Faire confiance à la spontanéité. Danser entres les pylônes qui soutiennent la pensé. Prendre conscience de sa force. S’épanouir. Jouir. Vivre maintenant. Lutter !

Skalpel

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ÉCRIRE, ENCORE ET TOUJOURS…

Désolé Buk’, j’écris du nord et absolument pas de nulle part. Du nord de la ville, de ma périphérie urbaine, glauque et triste. Digne et fier. Ne m’en veux pas, tu m’as aidé à tenir le coup. Te rendre hommage modestement à travers ces quelques lignes chargées de mélancolie me fait du bien. Je trouve que ça pète et que ça a du style, mais ce n’est pas le plus important, j’ai une dette envers toi, inestimable. Je fantasme sur ma prétendue perdition, comme si elle avait quelque chose de commun avec celle que fut la tienne, et celle de certains de mes frères de labeur et de crasse sociale… Je repense à mon taf de merde en intérim pendant de longs mois pleins d’efforts et de peine. Une parenthèse digne d’un postier mauvais, alcoolique et grincheux. Ça reste un fantasme d’admirateur prétentieux. J’ai souvent l’impression d’être un peu perdu, et je traîne ma prétention dans un climat gris et humide. Elle est plutôt légère, ma prétention, mais je la porte comme un fardeau. Ma mère qui n’est pas croyante pour un sou, prophétisait souvent que je devrais porter ma croix, comme tout le monde. Que je sois athée et elle aussi n’y changerait rien. Jeune, je me demandais à quoi ressemblerait celle-ci. Adulte, je le découvrais à mes dépens. Je l’avais aimé, puis haï de toutes mes forces. Qu’est-ce qu’elle était lourde putain, au sens propre comme au sens figuré. Un boulet plus qu’une croix. Une gangrène. Je décidais de régler l’histoire en quelques minutes. Un coup de fil, une lettre écrite avec le sang de la haine, des insultes et un « vent » radical qui vint balayer tout ça. Plus de croix à porter. J’étais prêt à avancer dans la vie, porté par l’élan d’une nouvelle légèreté qui me laisserait maître de mes mouvements, en apparence. Elle reviendrait meurtrir mes épaules mais celles-ci seraient plus carrées et musclées qu’à l’époque de mes débuts de « martyr » sans cause.

Aujourd’hui ne subsiste que ma prétention. Légère mais suffisamment importante pour qu’elle ne reste pas dans le domaine du privé. Je la partage et la fais subir volontairement.

Quelle arrogance !

En fait, ce n’est pas tant de ma prétention qu’il s’agit, mais de « ma prétention à… », plus proche de l’idée que je me fais de mon petit poids moral avec lequel je muscle ma tête. Ma prétention c’est ce que vous êtes en train de lire, cette rencontre entre vous et moi à travers l’écriture. Les trois points à la suite de « ma prétention à… » pourraient être remplacés par « …penser que ce que j’ai à dire doit être partagé avec vous à cet instant précis ». Voilà ma seule arrogance assumée. Penser que je suis légitime et que ce que j’écris mérite d’être lu par vous, ou pas…

Je n’écris pas pour aider les gens dans quoi que ce soit. Ni pour les déprimer. Même si tout ça manque un peu de swagg. Donner de l’espoir n’est pas dans mes cordes, et si cela se produit c’est totalement involontaire de ma part. J’écris pour être lu. « Ça va pas ou quoi ? ». Il faut absolument que ces quelques lignes soient lues. J’en ai besoin, en être conscient me fait autant de bien que l’instant précis ou ces mots s’imprègnent sur des feuilles blanches, des feuilles virtuelles en vérité. J’ai imaginé des dizaines et des dizaines de fois ce que pourrait être la couverture du livre, la mise en page, l’odeur du bouquin que je tiendrais entre mes mains, et cette joie immense faite d’un mélange de crainte et de fierté en pensant aux critiques inévitables qui viendraient elles aussi. Bah ma gueule, y’a pas d’odeur du tout, c’est du papier virtuel en format PDF, ou alors une brochure imprimée en speed.

Si ce monde n’était pas aussi sombre, je crois que je n’écrirais pas autant. C’est sa noirceur et son influence sur l’existence qui m’inspirent et me donnent envie de déverser des mots qui sentent le soufre et la bière pas chère. Le tout ordonné de telle façon que cette mixture prenne un sens et qu’on puisse en goûter une petite part de l’amertume qui la compose. C’est la mélancolie qui me pousse, plus que la déprime qu’il semblerait je ne subis pas de façon violente, et dans le meilleur des mondes possibles, mon bien-être me guiderait vers des échanges humains « profonds » auxquels ma solitude d’écriteur fait écho aujourd’hui. L’instant présent est mon enfer. Ma part d’ombre joue le rôle de Satan dans l’imaginaire que je me suis construit.

Pas d’hypocrisie, lorsqu’on évolue dans une réalité par choix. Même si l’on se considère comme un résistant, on n’affronte jamais l’existence en lui faisant face. On l’a contournée, on esquive les coups qu’elle nous porte au visage et parfois on frappe. Cela porte un nom, imposer son point de vue et son unicité. Affirmer que l’on existe et que l’on n’a pas encore baissé les bras, que l’on y croit encore. La seule chose qui compte au final c’est d’être conscient de ce en quoi on veut croire.

Moi, j’écris, point barre.

Écrire après 10 heures de boulot demande un effort considérable. Le faire dans un café sympa, avec de la bonne musique en fond et une bière pas trop dégueulasse, rend la tâche moins ardue, mais cela reste tout de même une épreuve.

Je suis beaucoup plus satisfait que content, fébrile, mes nerfs ont été soumis à rude épreuve toute la journée. Je n’exagère pas. Je ne suis pas plus triste que d’habitude, mais j’ai envie de pleurer. Je me repasse le film de la journée, de mon aliénation quotidienne, et l’instant d’après celui de ma vie. Comme d’autres fois, j’ai l’impression d’avoir beaucoup plus vécu en une journée que dans toute ma vie. Dans ces moments-là, on a la certitude que le temps ne compte pas et qu’il n’est surtout pas un remède à quoi que ce soit. C’est compliqué à expliquer, alors essayez juste d’imaginer les mélodies tristes qui tournent depuis tout à l’heure et qui sont une source intarissable de samples et de boucles, et pensez à ce qui vous tourmente, et surtout au temps qui vous est nécessaire pour résoudre vos problèmes, un temps dont vous ne disposez pas. L’angoisse qui en découle se matérialise en une suite de mots qu’il faut apprendre à lire entre les lignes de son propre récit. Celui que rédigent vos émotions sur les parois votre cœur.

Il y a une heure, dans les transports (c’est fou ce que l’on peut lire dans le métro…), je repensais aux premières pages d’un bouquin écrit par un auteur que j’ai découvert il y a peu. Ne cherchez pas, je ne lui ferais pas de pub ici. J’aime beaucoup sa façon de raconter ses tribulations et ses mésaventures burlesques dans le monde de la précarité. Je me reconnais dans ses histoires et dans son personnage qui semble bloqué dans le vide, même s’il en subit les conséquences désastreuses. Un pied dans la merde et l’autre dans les soucis liés à son envie incontrôlable de ne pas être juste un mouton qui traverse le temps sans rien ressentir. J’aime ce qu’il écrit, mais je ne peux m’empêcher de prendre mes distances avec l’auteur quelques instants. C’est un réflexe. Une sorte de réaction défensive, d’auto-défense intellectuelle. Comme si à chaque fois je me préparais à être déçu. Il faut dire que dans la vie, avec les gens, je fonctionne un peu comme ça. Je réfléchis un peu à ce que je lis et du coup je m’éloigne du récit. Est-ce que je suis en train de me faire avoir ? Est-ce que c’est un type bien, ce mec qui écrit des histoires qui me touchent ? Je m’interroge, passe de la légèreté naïve qui accompagne la découverte, au jugement acerbe dont fait preuve le lecteur envieux de l’écrivain qu’il admirait quelques secondes auparavant. Cela dure quelques minutes. Puis je me replonge dans le récit. Cette réflexion m’inspire et me met en état d’écrire. Ce que je fais immédiatement. Mon approche est un peu méfiante et en même temps j’en tire une excitation qui me pousse et me motive pour le reste.

À chaque fois que j’ouvre un livre, je ne peux m’empêcher de regarder la date de naissance de l’auteur, ainsi que la date de parution du premier livre de ce même auteur. J’ai besoin de connaître l’âge auquel il a publié son premier roman, essai, ou recueil de nouvelles. Comme pour me rassurer, me dire qu’il n’est jamais trop tard pour écrire un livre. Je ne me focalise pas sur l’éventuel succès de cette première œuvre littéraire, ni sur l’accueil que lui a réservé le public au moment de sa sortie en librairie. Je fais une fixation sur l’âge. J’essaye de m’imaginer le moment où l’auteur a empoigné le stylo pour la première fois et les raisons pour lesquelles il l’a fait, ensuite je fantasme sur son parcours et j’arrive presque à ressentir la joie qu’il a dû éprouver quand ses écrits sont enfin devenus un livre à part entière. Tout cela n’a qu’un seul but, me dire et me prouver, en me comparant à un auteur que je ne connais pas, que je peux moi aussi écrire un putain de bouquin. D’ailleurs j’en ai déjà écrit un.

Quand l’auteur est très jeune, doué, original, j’angoisse. Mais quand il est très vieux et je m’aperçois qu’en fait il a commencé à écrire très tard dans sa vie, je jubile. Je me dis, ouf, j’ai encore du temps pour peaufiner mon récit. Mais il faut quand même que je m’active, car quoi qu’on en dise le temps est toujours compté. Surtout quand on est tributaire d’un ego qui ne veut absolument pas se contenter d’un statut d’auteur à titre posthume. Complexe est la relation que j’entretiens avec mes livres, mes écrits, le titre des bouquins que je croise en librairie ou ailleurs, et les gens qui les lisent. J’ai l’impression de tout analyser. Par exemple, dans le métro, quand quelqu’un lit un livre, je ne peux m’empêcher de lire le titre du bouquin et de mater la couverture. En fonction du style de la personne, de son regard, ses gestes, son attitude, j’essaye de comprendre pourquoi elle lit ce livre. J’en tire des conclusions hâtives et sans appel. En gros j’applique une sorte de maxime simple : « dis-moi ce que tu lis, je te dirais qui tu es », ce qui n’est pas tout à fait honnête et valable. Si la personne est jeune, c’est peut-être qu’elle est étudiante, du coup elle se retrouvera sûrement dans une situation où elle est obligée de se coltiner un pamphlet infect qui lui sert de matériel de recherche pour son master en philo branlette ou littérature analytique de mon cul sur la commode, ou je ne sais quoi. D’ailleurs souvent cette personne essayera de camoufler la couv, ou le titre du livre pour ne pas que l’on pense qu’elle s’identifie au discours gerbant du bouquin qu’elle étudie.

Il y a toujours le classique petit livre à succès qui cartonne en librairie et qui se retrouve dans des mains appartenant à des gens tous différents les uns des autres. La bourgeoise, le cadre, la ménagère, la vendeuse, l’ouvrier, le prof, etc… Dans ce cas je me dis que c’est dommage de perdre le peu de temps libre que cette vie de merde nous laisse, en le gâchant avec de mauvaises lectures abrutissantes et soporifiques. Quand je croise un livre que j’ai déjà lu entre les mains d’une personne qui n’est pas trop éloignée de moi physiquement, il m’arrive de lui parler et de lui dire que moi aussi j’ai lu ce livre. Parfois, la personne me répond gentiment et une conversation s’engage. D’autres fois elle me sourit et me regarde d’un air qui veut dire « je ne t’ai rien demandé cousin » ou « ok, oui et alors ? ». J’avoue que je suis un peu intrusif quand je fais cela, et si cette personne est une femme, elle peut légitimement penser qu’elle est encore tombée sur un connard qui lui fait un numéro de charme, en jouant le pseudo-intello qui bouquine beaucoup. Peu importe, ça vaut le coup d’essayer d’avoir une bonne conversation à propos d’un livre.

Pendant pas mal de temps, je me suis senti isolé, car mes potes ne lisaient pas beaucoup. J’étais en manque de remarques, d’avis, d’opinions sur n’importe quoi qui s’apparente à un livre ou un article. Cependant, je ne voulais pas squatter avec des gars de la fac, de bibliothèques ou de je ne sais quel milieu qui n’était pas le mien. À 18 ans, je me suis dit, je vais faire du rap. Je me suis barré de la fac au bout de 6 mois. La bourse en poche et sans aucun regret. Chaque fois que j’y mettais les pieds, je voulais partir. Mes potes et ma cité me manquaient terriblement. Je ne me sentais pas à ma place.

J’aime prendre le temps de parler d’un bon bouquin, d’un auteur sincère ou talentueux. Peu importe le genre. Je suis même chaud pour parler de BD et de SF. Je ne pense plus que les lecteurs de BD sont des gros bolos. C’est bon j’ai passé un cap. Aucun souci, on y va ! J’ai passé deux ans à lire de la SF, cela me faisait voyager et me rappelait mon passé d’amateur d’astronomie et de vies extraterrestres. Ça fait sourire, mais j’ai découvert un genre, ou l’on pouvait faire passer beaucoup de messages subversifs, et de concepts philosophiques qui donnent à réfléchir sur le rôle de chacun. Sur notre place dans l’univers et notre fonction. D’une certaine façon, ces lectures m’interrogeaient sur mon humilité et mon approche du vivant. Tout ceci étant purement subjectif. Je comprends que l’on puisse détester la SF. Le besoin d’ancrer un récit dans le réel et dans le terre à terre est parfois nécessaire. Mais c’est quand même le besoin de mettre des mots sur une imagination débordante qui m’a, entre autres choses, donné le goût de la lecture. L’envie d’écrire des chansons aussi. Aujourd’hui, je bouquine beaucoup et prétends écrire d’autres choses que du rap, sans pour autant me dire que j’appartiens à la grande famille des écrivains. Je veux être un écriteur, à vie !!! Classez-moi dans la catégorie des auteurs d’une littérature populaire, s’il vous plaît. Il nous reste à réinventer tellement d’histoires et de récits. Écrire sur l’avenir pour modifier l’instant est quelque chose de jouissif. Je savoure.

Deux heures après m’être posé dans ce bar, je finis d’écrire ces quelques lignes. Un groupe s’est installé et commence à faire ses balances. Il n’y a plus de soul qui tourne en fond, j’ai besoin de son FAT, et je n’ai plus de sous pour une autre bière. Pas grave, j’ai toujours mon carnet, mon stylo et des bouquins dans mon sac à dos. Je me lève et m’apprête à affronter le froid glacial de Paname. C’est cool, encore un jour ou j’ai tenu bon. J’ai fait l’effort d’écrire. J’ai résisté au charbon. J’écris. Encore !

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