MA CITE #4

MA CITE #4

J’aimais ces pierres, ces dalles, ces blocs et ces bâtiments ternes. Quand je squattais les halls de la cabine pendant des heures avec mes potes et que nous discutions, vannions, rigolions, buvions des bières et écoutions du son dans une des nombreuses caisses à moitié pourries qui fleurissaient dans le parking. Quand le voisin du premier nous descendait des bières chaudes, nous rêvions de ce que nous voulions faire plus tard. Quand Mehdi Montana nous parlait de Scarface et que les coups les plus invraisemblables se montaient et n’existaient que dans l’imagination fertile des galériens que nous étions. Quand nous apprenions à conduire à bord de Ford Fiesta volées, dont je crois la cabine détient le record de vols à Aulnay, même si je dois avouer que je suis nul en conduite et en vol de voiture. Je n’ai toujours pas le permis de conduire.

J’étais un beau gosse plein de boutons sur la gueule quand, assis sur une poubelle, je bronzais torse nu en attendant qu’une fille passe pour l’interpeller, à l’époque d’une façon absolument pas élégante et pas aussi assurée que ces lignes pourraient le laisser entendre. Les litres de bières me rendaient euphorique, mais pas du tout délicat.

J’étais amoureux quand ma cité se personnalisait en une belle et magnifique Algérienne aux yeux noirs de rage avec qui je devais me cacher pour que ses grands frères ne nous voient pas ensemble. Quand c’était toute une aventure que de sortir avec une meuf de la cité car il y avait des espions et des balances partout. Comme cette mère d’un pote qui me regardait d’un air réprobateur par la fenêtre du premier étage d’un des bâtiments de la place La Pérouse. Toute une aventure !

J’étais sensible au fait qu’on me fasse remarquer que je ne sortais qu’avec des Rebeus, parfois comme un reproche mais souvent comme une sorte de clin d’œil du genre «en fait, enfoiré, t’es comme nous », et je l’étais, quand les flics nous traitaient de sales bougnoules ou quand des contrôleurs nous balançaient à la gueule : « Retournez dans votre banlieue les Arabes ». J’étais un bicot de plus parmi mes potes. Pas comme ces trous-du-cul en manque d’exotisme qui croient qu’être immigré c’est plus cool dans la vie de tous les jours. J’étais né dans des terres lointaines, en Amérique du sud, et cela fascinait certains mecs de ma cité qui me parlait de cocaïne et de Pablo Escobar. Je n’étais donc pas à la recherche d’un ancêtre exotique qui m’aurait permis de soigner ma culpabilité de pas tout à fait blanc.

« Les Rebeus c’est les Latinos de France, et les Latinos aux States c’est les Arabes de France, moi je suis latino en France et je vis au milieu des Arabes, donc, oui, je sors avec des Rebeus, s’il y avait eu des Esquimaux, je serais sorti avec des Esquimaux… » P.

En fait au-delà des analyses sociologique et ethnique qui font que deux êtres de culture différente se rencontrent, j’avais un point de vue très terre à terre. Je trouvais les meufs de mon quartier tout simplement magnifiques car elles ressemblaient à certaines de mes sœurs sud-américaines. Brunes et mates. Je ne me posais pas tant de questions que ça. Et puis c’était la population majoritaire de ma cité. J’en étais un membre de plus.

Je me rappelle de Leïla, elle avait de grands yeux verts et de longs cils interminables. Marocaine, Berbère, une sorte de furie. Je la connaissais depuis petit car elle vivait derrière mon bâtiment. Sa mère connaissait la mienne et souvent elles discutaient ensemble quand elles se croisaient au marché le dimanche matin. Au collège nous nous disions à peine bonjour, timidement et rapidement. Je jouais au foot avec son petit frère de temps en temps.

Un lundi matin, pendant mon année de quatrième, trois filles vinrent me voir et me demandèrent, pas très amicalement, si je voulais sortir avec Leïla. Elles ne m’ont pas menacé, ni même obligé, mais elles m’ont fortement conseillé d’accepter. Étonné, je répondis oui sans trop me forcer. Le lendemain nous nous vîmes en cachette dans les pavillons ou plutôt les lotissements qui entouraient les 3000. Je profitais de ce moment pour me noyer volontairement dans ses yeux verts, d’habitude c’est dans des yeux bleus que l’on se noie, mais, là, c’était dans de l’eau verte parfumée. J’étais comme hypnotisé et tétanisé, on ne parlait pas beaucoup, la timidité faisait office de troisième personne qui tenait la chandelle. Au bout d’une semaine on s’était à peine embrassés, elle avait rougi et moi je voyais la vie en vert (oh ! Le bolos !). Je me disais qu’elle aurait fait un joli mannequin pour une affiche publicitaire du ministère du Tourisme marocain, avec le drapeau derrière dont certaines couleurs étaient les mêmes que ses yeux et sa peau. Mais je rejetais cette idée rapidement car il n’était pas possible que la femme que j’aime fasse de la publicité pour un régime sanguinaire.

Le lundi d’après notre sortie officielle, je sortais du collège pendant la récréation de l’après-midi, quand je vis une foule devant les grilles. « Putain ! Une baston ! » J’accélérais le pas pour voir qui se battaient, et mettre en application mes talents de commère, quand deux potes m’interpellèrent. « Emil ! Emil ! C’est ta meuf qui s’est embrouillée avec une autre meuf, elle a sorti une lame de rasoir ! C’est une vraie ouf ! Là, ils les ont séparées, elle veut pas se calmer, y a d’autres meufs de sa classe qui l’emmènent chez elle. » Je n’arrivais pas à y croire, une lame de rasoir !

Je courus en direction de chez elle pour essayer de la rattraper. Je la vis en bas de son immeuble, les cheveux ébouriffés et des larmes séchées sur ses joues sales. Je fis une tentative d’approche discrète pour lui demander si ça allait et là elle explosa. « Laisse-moi tranquille, dégage, tu veux quoi ? Tu veux que mes parents ils te crament en bas de chez moi en train de me parler ou quoi ? De toute façon on sort plus ensemble, c’est fini ! » Le « on sort plus ensemble », aujourd’hui me fait sourire tendrement, l’aspect dramatique de la scène aussi. Un bisou rapide en une semaine ce n’était pas non plus une histoire d’amour passionnante. Néanmoins quand elle me balança tout ça à la gueule, je n’arrivais plus à parler et je ne fis pas de tentatives désespérées, je fis demi-tour comme un lâche, sans même essayer de replonger dans ses yeux verts qui malgré son masque de colère et de rage étaient toujours aussi magnifiques. Chez moi, je versais quelques larmes dans les WC. Le lendemain nous nous dîmes juste salut et ce fut comme ça pour le reste de nos vies. Nous redevînmes deux connaissances, proches géographiquement mais lointaines sentimentalement.

Il y eût Rachida, plus folklorique, et avec qui je ne voulais pas sortir, mais qui essayait de me plaquer contre les murs pour m’embrasser dans les souterrains de la cité qui permettaient de passer d’un bloc d’immeubles à un autre. Elle me terrorisait, ou plutôt le fait que ses grands frères soient issus d’une des familles les plus hardcore des 3000 m’angoissait affreusement. Je n’osais pas la toucher, ni même m’approcher d’elle malgré le fait qu’elle était attirante. Je vécus une année de collège dans l’angoisse de croiser les bras et la bouche de Rachida, jusqu’à ce qu’elle se fasse virer du bahut. Plus tard je la recroiserais en mode shlag dans le 95, vers Sarcelles.

En seconde, Sarah de Balagny (une cité d’Aulnay) tomba amoureuse de moi à la cantine, la première semaine de cours. Je faisais des blagues à la con et elle riait. Une copine fit l’entremetteuse et la petite histoire démarra. Elle avait un appareil dentaire dont elle me fit savoir qu’elle n’en aurait plus l’usage d’ici trois semaines, comme pour finir de me convaincre d’accepter de sortir avec elle. Moi, ça ne me gênait pas, je m’en foutais, je la trouvais belle quand même. Un matin, elle arriva au lycée avec un des plus beau et lumineux sourire de joie qu’il m’ait été permis de voir. Elle rayonnait, elle avait l’air heureuse au-delà du possible. Si j’avais été un poète de cinquième catégorie, j’aurais dit un truc du genre : « elle était la représentation du bonheur, dans toute sa splendeur ». La veille on lui avait retiré l’appareil. Elle ne cessait de sourire pour un rien. Elle avait gagné en assurance et en beauté ce dont elle se rendit compte très rapidement. Deux semaines plus tard elle m’éjecta. Et moi je regrettais de façon égoïste son appareil dentaire et me promis de ne jamais aller voir un dentiste de ma vie. L’amour !

Skalpel

A suivre…

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L’AMOUR ?

L’AMOUR ?

– Bah tu sais la vie c’est ça gros ?

– Quoi ça ?

– Bah ça, ce que j’te disais tout à l’heure.

– Quoi ?

– Bah, l’amour quoi, être amoureux c’est avoir peur.

– Mais non, t’es un ouf, être amoureux c’est kiffer, c’est tout.

– Ouais mais tu te contentes pas d’kiffer, tu flippes aussi, grave.

– Tu flippes de quoi ?

– De tout gros !

– De rien ouais, t’es amoureux et basta ça suffit.

– Tu connais rien, sérieux.

– Comment ça ? bien sûr que j’connais.

– Rien j’te dis.

– Mais si. En ce moment je suis amoureux moi.

– Tu t’fous de ma gueule ou quoi ?

– Pourquoi ?

– C’est une putain ta meuf, gros. Tu la payes.

– Et alors ? Je l’aime.

– Tu l’aimes rien du tout, tu la baises c’est tout, tu vides tes couilles et basta comme tous les autres gars du bloc.

– Je sais ça, mais je l’aime enfoiré, j’te jure.

– C’est pas possible, arrêtes tes conneries.

– Mais si c’est possible. Moi, je l’aime c’est tout. J’ai besoin d’elle.

– Pour tirer ton coup c’est tout, rien d’autres. C’est pas ça l’amour.

– Ah ouais ? C’est quoi ?

– Bah, c’est kiffer une meuf et être avec elle, ensemble.

– C’est ce que je fais, je la kiff et j’suis avec elle, on est ensemble, souvent.

– C’est pas pareil.

– Pourquoi ?

– C’est pas pareil j’te dis, c’est un marché, un bizz, y a un intérêt. Tu payes pour un service.

– Quand tu sors avec une meuf, tu l’invites à boire un verre non ?

– Ouais.

– Bah toi aussi tu payes pour un service gros ?

– Mais non.

– Mais si.

– L’amour c’est un truc de bolos dont on a tous besoin, en vrai…

Skalpel

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MA CITE #3

MA CITE #3

De l’amour, j’avais l’impression d’en recevoir, siii…siii…la famille… (J’avoue qu’à l’époque on n’utilisait pas du tout cette expression), quand j’allais acheter du pain au galion et qu’en l’espace de cinq minutes je serrais une vingtaine de poignées de main et disais bonjour à une bonne quarantaine de personnes.

« Putain ! C’était bon de connaître tout le monde, on avait une impression de sécurité et d’assurance infaillible. » E.

Cela peut sembler anodin ou anecdotique, presque ridicule, dire bonjour c’est tellement commun et impersonnel, tellement banal et routinier. Comment pourrait-on se réjouir de quelque chose d’aussi simple ? Mais la vérité c’est que des années après, dans la solitude d’une vie anonyme en plein Paris, ces poignées de main me manqueraient terriblement. Les wesh Emil, les cheks interminables, les accolades chaleureuses et les salam distribués à profusion. Et dieu sait que je suis un athée convaincu :).

Il est vrai qu’aujourd’hui j’ai remplacé ces quelques poignées de main par des bises entre camarades et une activité militante riche en rencontres et en échanges, qui ne peuvent malgré tout pas remplacer cette chaleur humaine dont on ne peut avoir conscience que si on l’a éprouvée au quotidien. Et puis avec le recul, je me dis que je ne serai jamais aussi proche de certains camarades que je l’ai été de mes partenaires de galère. Il y a parfois un fossé sociologique si énorme que l’on se demande ce que l’on fout au milieu de tous ces gens qui ne sont pas de la même classe sociale que la notre, et qui malgré leurs efforts maladroits ont l’air tellement déconnecté, que l’on ne peut s’empêcher d’avoir envie de les mépriser.

Dans ma cité j’étais heureux et confiant le plus souvent, mais parfois ces sentiments contrastaient avec une forte angoisse qui me prenait aux tripes quand mes parents émettaient le souhait d’un éventuel déménagement qui se trouvait systématiquement confronté à un mur de réprobations de ma part. Pour rien au monde, mon frère (je me trompe Colorado ?) et moi ne voulions quitter notre cité. J’avais l’impression d’être membre d’une grande famille, d’appartenir à une communauté solidaire. J’aimais la compagnie de mes potes et le sentiment de puissance que cette identification collective à un quartier faisait naître en moi.

« On était des mecs des 3 keus avant tout ! » S.

Mais nous étions aussi des fils d’immigrés du monde entier réunis dans un même quartier. Nous avions beaucoup de points communs, nous pouvions nous identifier réciproquement les uns aux autres. Dans mon collège il y avait plus de quarante nationalités et je considérais cela comme une richesse incroyable. Nous étions des enfants de rescapés, les survivants d’une catastrophe dont l’adaptation cinématographique aurait pu s’appeler Misère et Oppression. Tous débarqués en majorité du tiers-monde. Des fils et filles de miraculés venus pour mourir en travaillant dur, plutôt que de faim. Les sans-travail et réfugiés du tiers-monde avaient fait un choix entre la peste de l’exploitation salariale et le choléra de la disette ou de la persécution. Les presque déjà morts prétendaient encore à un peu de sursis, à une remise de peine pour extirper des années à une condamnation à du travail forcé à perpétuité. Cependant le prix à payer était cher, et Madame La France, cette grosse crevarde, se chargeait de te rappeler que la dette n’était pas réglée. Le paradoxe insoutenable du ventre gonflé quand on mourait de faim pointait sa tête à l’horizon de temps en temps, comme pour rappeler aux masses de travailleurs qu’il ne fallait pas oublier ce à quoi ils avaient échappé. Et cela fonctionnait très bien dans certains cas. Le sentiment de culpabilité était exacerbé à son plus haut point. Dans la tête de beaucoup cela résonnait comme un appel à l’inaction et à la soumission. Une sorte de reniement, ou tout simplement de l’ignorance qui se traduisait par des remarques qui en disaient long sur cet état de servitude non conscientisé.

« Au bled on serait mort de faim, alors te plains pas trop de la France, au moins ici t’as le minimum assuré, travaille dur et tu t’en sortiras, arrête de râler tout le temps, et ce maillot de l’Algérie, pourquoi tu le mets sur toi, tu crois qu’on voit pas à ta gueule que t’es un arabe ? » Y.

Ce n’était malheureusement pas aussi simple que ça. Et même si cette remarque n’était pas dénuée de tout fondement, elle ne résumait pas tout. Et au final je pense qu’elle ne correspondait pas à la réalité de la situation que nous vivions au quotidien.

« Est-ce que les ouvriers nord-africains de chez Talbot n’auraient pas dû se mettre en grève ? Est-ce que leur révolte, sous les crachats, les coups et La Marseillaise que chantaient les ouvriers français n’était pas légitime sous prétexte qu’ils avaient déjà la chance d’avoir un boulot ?

Est-ce que sous prétexte qu’il y a pire ailleurs on devrait tout accepter et fermer sa gueule ? » E.

Je me rappelle qu’au lycée, une prof d’histoire géo avait justifié la colonisation de l’Algérie par la France, en soulignant le rôle positif de l’hexagone dans le développement d’infrastructures comme les routes et les voies de communication. Elle était tristement en avance sur son temps.

« Madame, vous voulez dire que les massacres et les tortures d’Algériens ne sont rien, étant donné qu’en échange la France a construit des autoroutes ? » K.

Toutes nos attitudes ne reflétaient pas forcément la revendication d’une fierté d’appartenance à une classe sociale en lutte ou à un sous prolétariat méprisé par les cocos orthodoxes et les fachos, mais dans de nombreuses discussions avec mes potes je percevais de l’admiration pour toutes ces mains du travail qui les avaient tant de fois nourris. Nous avions conscience que nos parents étaient des travailleurs dignes et courageux, même si cela ne nous empêchait pas, le plus souvent, d’agir en totale contradiction avec cette admiration que l’on portait comme une sorte de maillot de foot aux couleurs de notre équipe, notre quartier, notre ville ou notre pays. Nous respections, pour la plupart, ce courage mais je ne suis pas sûr que nous en fassions vraiment preuve nous-mêmes. Ou alors, paradoxalement, notre révolte contrastait avec la docilité de nos parents face aux Français qui n’oubliaient jamais de te signifier qu’ici tu n’étais qu’un invité de passage. Souvent c’était très dur et le contexte familial ne permettait pas l’émergence de discussions sur le travail quotidien ou la lutte des classes. Sans tomber dans de grands discours théoriques, le contexte n’était tout simplement pas propice à la transmission d’une mémoire des luttes, sauf dans certains cas. Et la vérité c’est que beaucoup d’enfants d’immigrés ont, quelques années plus tard, politisés leurs parents. Sans obligatoirement passer par les canaux traditionnels des idéologies situés à gauche.

Il y avait ces cas où le chômage était comme un membre de plus de la famille. Et l’image de la réussite sociale que renvoyait la société passait par le mépris du smicard et l’admiration de celui qui écrasait l’autre en faisant du biz. Les médias, dans leur majorité, véhiculaient ce mode de vie comme quelque chose de positif en n’oubliant pas de stigmatiser les banlieusards qui ne méritaient pas d’accéder à ce mode de vie tant convoité. Cela est encore plus vrai aujourd’hui.

Nous étions le cul entre deux chaises et la référence au pays d’origine de nos parents était une posture qui nous donnait l’impression de ne pas être seul et isolé, c’était aussi un défi lancé à la gueule de cette patrie qui nous accueillait mais qui voulait nous faire payer le fait que nous ne voulions pas rentrer chez nous. Mais c’était où chez nous ? Dans un pays que nous ne connaissions pas ou entre les murs gris de notre banlieue ouvrière que nous aimions au point de la transformer en un territoire, avec ses frontières, ses codes, sa langue et son étendard chiffré ? 93 Hardcore ! Bien avant la chanson.

Nous étions tiraillés entre différentes cultures, celle de nos parents et celle de notre banlieue parisienne à la mixité ethnique dont les saveurs purifiaient l’air en l’enrichissant d’odeurs exotiques parfumées (on se tapait aussi des lentilles et du cassoulet), d’humanisme sincère et non pas de bons sentiments humanitaires à la S.O.S Racisme, pleins de pitié, de paternalisme et de compassion mal placée. Nous léchions les gouttes de sang de nos cicatrices héritées et nous levions la tête pour avancer tous ensemble.

L’envie de vivre à 100 % dans ce pays d’adoption que nous n’avions pas choisi, se mélangeait pour ma part à la certitude de ne pas être français et de ne pas avoir envie de l’être. Je revendiquais haut et fort mes origines avec les travers que cela implique. J’idéalisais un peu trop mon pays que je ne connaissais pas, et dans lequel je n’avais pas particulièrement envie de retourner vivre.

« Je me refuse à penser que mon fils et moi sommes français. Nous sommes des banlieusards, notre pays c’est la Seine-Saint-Denis.

Je revendique mon identification à ce département comme un choix politique qui me place dans la position d’un résistant qui a choisi son territoire pour mener sa lutte. Bien au-delà de mes opinions politiques ou de mes conceptions idéologiques qui définissent le meilleur des mondes, comme un monde sans pays et sans frontière, sans nation et sans carte d’identité, sans hymne et sans drapeau. Je ne suis pas un nationaliste replié sur moi-même, bien au contraire, mais je considère néanmoins que certaines luttes de libération nationale sont une étape nécessaire à la construction de sociétés libertaires. Et d’une certaine façon c’est une lutte de libération nationale et sociale que nous menons au quotidien pour libérer notre département de l’exploitation et de la misère. Pour moi être anarchiste ne veut pas dire nier les spécificités culturelles et les particularités. Je me vivais et me vis toujours comme un fils d’immigré politique uruguayen qui a vécu au milieu des Arabes et des Noirs, dans un quartier pauvre et à majorité musulmane, et ce quartier m’a adopté et transformé en un habitant du 93.

J’ai grandi avec des fils et des filles d’immigrés maghrébins. Mon empathie et mon identification à une communauté spécifique ne sont pas théoriques. Je dis nous, quand je parle de mes frères arabes avec qui j’ai grandi, cela peut paraître bizarre pour un Uruguayen, mais ma carte de séjour et mon vécu me donne toute la légitimité pour le faire. Mon identification à l’immigration maghrébine est quelque chose de concret et réel. Renier cela, c’est renier ma vie et le mélange culturel dans lequel je me suis construit. Je me suis imprégné de tous les aspects positifs de ce vécu. J’appelle la mère de mon meilleur pote, Yema, je voulais, étant jeune, être Matoub Lounes et libérer Abraham Sarfaty des prisons marocaines.

Si des émeutes éclatent en Kabylie, si la jeunesse des bidonvilles de Dakar se révolte, si on enferme les rêves de liberté en Tunisie et si les travailleurs marocains sont victimes de l’oppression du fait de l’existence d’une monarchie sanguinaire et si une Intifada éclate en Palestine, cela me préoccupe et me touche, je me sens concerné. Parce que mes sentiments internationalistes s’exacerbent bien sûr, mais surtout parce que j’ai vécu, d’une certaine façon, auprès de ces peuples, de ces mains du travail et de ces dos meurtris venus en France pour survivre et obtenir un petit crédit pour une existence trop courte. Il n’ y a pas à débattre sur une quelconque identité nationale. Ma seule identité c’est d’être un banlieusard de cité, immigré, qui est devenu un anarchiste. » E.

Skalpel

A suivre…

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