MA CITE #7

MA CITE #7

J’ai haï ma passivité, pas sur le moment mais des années plus tard. Devant ces baises collectives qui ne fonctionnaient que dans un sens. Dix mecs pour une meuf, ou dans le meilleur des cas cinq mecs et deux meufs, jamais l’inverse. Dans les caves, au parc urbain ou dans un hôtel bon marché. Je me donnais bonne conscience en me disant que je n’y participais pas, mais au fond je savais et nous savions que ces meufs étaient perdues et paumées. On leur donnait un surnom, Crasse Putain et hop, comme par magie, elle se transformait en un bout de viande. Ce n’était plus qu’un bout de chair dont les gars pouvaient disposer à leur guise. On se focalisait sur son corps sale de ne pas avoir pris de douches depuis trois jours, mais on ne disait rien des dizaines de bites puantes qu’elle recevait pour avoir le droit de dormir dans un hôtel Formule 1, fumer de l’herbe gratos et manger de la pizza froide. Certains gars s’échangeaient même des capotes usées quand ils n’en avaient plus.

Qui sont les crasseux ?

Perdue qu’elle était. Un objet sexuel. Elle nous dégoûtait. Mais pas les dix porcs qui jouait à la poupée chacun leur tour.

Quand elle venait vers nous, on lui parlait avec mépris. Comme si c’était une merde qui ne vaut rien et n’a pas honte de se laisser traiter de la sorte. Comme si elle avait vraiment le choix d’agir différemment.

Quand elle tombait amoureuse d’un des dix crasseux, on se foutait de la gueule du mec et on la trouvait pathétique et dingue. Parfois elle se rebiffait, alors elle se mangeait une balayette. Le jour où ce fut un coup de tête d’un grand de la cité, sous prétexte qu’elle l’avait touché avec ses mains de putes, tout le monde a rigolé. Elle est partie en boitant, menaçante. La bouche pleine d’insultes et les yeux pleins de larmes de sang.

Un pote m’avait raconté une histoire concernant une meuf que j’avais croisée rapidement à une époque dans les rues de ma cité et qui illustre bien la glauquerie de ses rapports entre certains mecs et certaines meufs.

Un jour, les flics débarquèrent dans quatre appartements de la cité et emmenèrent quatre gars parmi la dizaine qui la baisaient régulièrement depuis deux semaines. Elle avait porté plainte pour viol.

Dans le commissariat chaque mec disait que c’était faux, qu’elle était consentante, que c’était une Crasse Putain, une salope. Les flics disaient en rigolant qu’ils y étaient allés un peu fort, que son trou du cul selon le médecin avait été élargi de deux centimètres. Elle était dans les bureaux et je ne sais par quel hasard, elle s’était retrouvée à côté des cages à poules. Elle disait à celui qu’elle aimait, que c’était un enfoiré de merde. Lui, il l’insultait de tous les noms à travers les barreaux. Il lui hurlait dessus en disant que c’était une sale menteuse de merde. Ensuite elle s’en prit aux keufs et commença à crier.

« En vérité, c’est toi sale flic qui m’a violé ! Vous m’avez tous violée bandes de chiens de la casse ! Pédés ! Ordures ! »

Deux heures après tout le monde était libre. Verdict des flics : « Elle était complètement folle et mythomane. De plus, elle s’était enfuie de son foyer. »

Quinze jours auparavant, trois mecs de la cité l’avait draguée et ramassée aux Halles à Châtelet. Elle n’avait pas où dormir. Ils lui avaient proposé de venir aux 3 keus sur Aulnay. Elle avait dit oui.

Elle avait le choix, non ? Elle a dit oui, elle était consentante, avait dit un des gars du quartier.

J’ai eu le sentiment d’étouffer entre ces bâtiments tristes. J’ai vu des choses glauques, sales et morbides. Mais j’y ai vu aussi l’espoir, la solidarité, la dignité, la joie, l’entraide et la résistance. J’en veux à la société, de ne pas permettre aux mômes de nos quartiers de vivre l’innocence de certains instants de la vie. De ne pas les laisser profiter de l’insouciance de l’enfance. De les obliger à s’endurcir pour affronter le quotidien. De se construire dans une banalisation des rapports de forces existants. D’obliger certaines sœurs à être des mères et certains frères à êtres des pères de substitution pour les petits frères et les petites sœurs. D’avoir entassé toute une génération dans des cages à lapins. D’avoir habitué cette génération à ressentir l’impression d’être enfermé, même dehors, pour mieux la préparer aux cellules dont elle sera la principale occupante du fait de son appartenance à une classe sociale exploitée.

Les critiques sur cette relation passionnelle que j’ai entretenue avec ma cité, je ne les accepte que de la part de ceux qui ont partagé notre quotidien, nos joies, nos souffrances, nos rires, nos larmes et au final notre existence dans ce que l’on peut appeler les ghettos de l’Europe. Le meilleur dico de la banlieue ne vous serait d’aucune utilité pour évoluer dans ces quartiers. Ne le prenez pas mal, ce n’est pas par mépris, ni sentiment de supériorité, c’est juste que pour donner un avis objectif, ce qui n’existe d’ailleurs pas car tout est subjectif, il faut avoir vécu entre ces murs. Vous ne pouvez pas comprendre, pour beaucoup, que derrière une certaine violence il y a une forme de révolte, derrière certains mots brutaux il y a l’expression d’une souffrance enfouie qui ne peut s’exprimer que par des attitudes que vous trouveriez choquantes. Même s’il m’arrive de douter, je fais partie de ceux qui pensent qu’aucun changement radical dans cette société ne se fera sans les habitants des quartiers populaires, des cités et des taudis modernes. Le potentiel révolutionnaire, pour l’appeler d’une façon, se trouve entre ces dalles de béton. Les émeutes de 2005, même si elles n’ont pas pris la forme et les pratiques que certains auraient aimé voir, en sont la preuve. Il ne s’agit pas non plus d’idéaliser quoi que ce soit. Il faut que les liens se retissent entre pratiques militantes et quartiers populaires, il n’ y a pas d’autres choix et la situation est urgente. Nous sommes dans un état de guerre latent à l’intérieur des quartiers populaires. J’ai quitté définitivement ma cité il y a environ un an, je n’y suis pas retourné une seule fois, par manque de temps, officiellement. Je crois que j’avais besoin de couper brutalement avec un endroit qui génère en moi des sentiments confus et intenses. Je n’ai pas, tout à fait, fait le deuil de mon quartier. Nous avons vidé mon père et moi l’appartement et nous n’avons pas beaucoup parlé non plus de ce que cela nous faisait intérieurement. Que dire de plus ?

Habitants des 3000, anciens et nouveaux, pour la grande majorité d’entre vous, sachez que je vous aime. Vive le 93 !

Frères et sœurs des quartiers populaires !

Si des gens viennent vous voir pour vous demander de militer pour telle ou telle cause, exigez d’eux, de la cohérence, du suicide social, de la rupture familiale et du partage des difficultés de votre quotidien. Si c’est pour des élections, giflez-les, quelque soit leur couleur politique, et dites-leur que c’est toute l’année que vous galérez et pas seulement lors des échéances électorales. S’ils ont pitié de vous, dépouillez-les et laissez-les à poil. S’ils vous parlent en modifiant leur accent et en prenant des tournures banlieusardes pour faire plus street crachez-leur à la gueule. Si, quand ils vous serrent la main, ils la pose sur leur cœur en disant wesh , alors qu’ils ne le font jamais et que ce n’est pas naturel, rigolez un bon coup pour les humilier et coupez-leur un doigt. N’attendez rien des partis. Soyez le plus autonome possible dans la gestion de votre révolte, votre rage, votre haine et votre colère. Ne laissez personne vous dire que vos sentiments ne sont pas légitimes. C’est votre rage qui dans le monde d’aujourd’hui est la plus porteuse de changement pour un bouleversement radical de la société. Quelle forme prendra celui-ci ? J’avoue que je ne sais pas, mais est-ce vraiment important quand il s’agit de se libérer de la pire des prisons ? Trouvez d’autres frères et sœurs comme vous et bougez-vous le cul. 

Nous sommes nombreux et eux, ils sont si peu.

Skalpel

FIN

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