MA CITE #6

MA CITE #6

Parfois, j’ai haï mon quartier, pas trop non plus. Quand les motos faisaient un putain de boucan et m’empêchaient de dormir alors que je devais travailler le lendemain, moi et la plupart des gens de ma rue. Quand les petits ne jouaient plus au foot mais à se battre comme les grands. Quand il y avait des embrouilles entre rues et mecs de la même cité, au lieu de faire en sorte d’être unis et solidaires dans l’adversité. Quand au fil du temps le fonctionnement égoïste et individualiste de la société se synthétisait, parfois multiplié par cent dans les rues de ma cité, alors qu’il n’ y avait que des miettes à se partager. Une vraie lutte de crevards pour des envies de crevards. En même temps on constatait que ces chiens de politiques et de bourgeois s’en mettaient plein les poches en commettant des délits graves, et ce en toute impunité.

« L’exploitation de l’énergie humaine sous toutes ses formes, elle, est bien légale et réglementée. » S.

Quand trop de mères faisaient la queue aux Restos du cœur et au Secours catholique. Quand les potes s’en foutaient de la politique et ne pensaient qu’à la thune, à Scarface ou à ce connard de Bernard Tapie qu’on faisait passer pour un héros proche des jeunes des quartiers populaires parce qu’il envoyait chier cette ordure de Jean-Marie Lepen en direct à la télé.

Comme partout, c’était parfois le règne de l’individualisme et du chacun pour soi, qui m’écrasait et me donnait mal à la tête. Mais cela contrastait avec une fraternité de tous les instants, qui s’exprimait souvent dans des moments tragiques. Être dans le besoin exacerbait à la fois l’égoïsme et la solidarité. Ce qui m’amène à un constat simple : après avoir passé vingt ans aux 3000, je peux affirmer que la majorité des habitants de ma cité sont solidaires entre eux. L’entraide est le facteur principal qui permet de survivre dans les quartiers populaires. Sans entraide et aide mutuelle entre les habitants, la situation serait pire.

J’ai ressenti de la colère et de l’injustice quand j’étais obligé de me planquer en dessous d’une voiture et que j’en ressortais complètement crade et puant le diesel. Quand j’angoissais en me disant qu’un grand frère, un putain d’enfoiré grave balaise voulait me faire la peau. Quand chaque baiser échangé avec ma copine était payé au prix très cher de mes angoisses, avec l’impression d’être amoureux au milieu d’un danger de tous les instants. Une fois l’impression d’être dans un film romantique à la Roméo et Juliette passé, ça n’était plus très passionnant, c’était dur à vivre pour un jeune banlieusard un peu fleur bleue. Affirmer sa masculinité et sa virilité était une attitude quasi obligatoire. Il fallait être fort et dur.

 « Personne ne voulait se faire insulter de sale pédé, alors que ça ne traînait qu’entre couilles toute la journée. Y a des mecs qui n’arrêtaient pas de traiter tout le monde de grosses tarlouzes, mais putain jamais tu les avais vus avec une meuf ou quoi, jamais ! » K.

J’eus honte de moi-même pendant longtemps. Quand nous sommes descendus à cinquante sur Panam pour une fête de la musique et que nous avons passé la nuit à nous battre avec des mecs d’autres quartiers, à nous faire gazer, matraquer, braquer par les videurs d’une célèbre boîte de nuit des Champs-Élysées, que nous avons mis des mains au cul à toutes les meufs qui passaient, dépouillé leurs mecs, savaté des gars à dix contre un, vomi sur la gueule d’un touriste à la con et quand je n’ai pas pu dormir pendant les trois jours suivants tellement je m’écœurais et j’avais honte de mon attitude. De cette violence gratuite, arbitraire et mal ciblée. Enfin presque, avec le temps j’admettrai que certains points puissent se discuter. Et puis personne n’est vraiment innocent ou coupable. La haine que je voue au Bobos pourrait bien se traduire par de la violence que les naïfs qualifieraient de gratuite, mais croyez-moi, elle serait tout à fait justifiée, moralement et politiquement.

J’étais saoulé quand ces heures de galère devenaient interminables, quand certains de mes potes m’ennuyaient, quand on ne rigolait plus trop car certaines embrouilles avaient pris le pas sur d’anciennes amitiés, quand la bière ne passait plus et qu’elle avait un goût amer, quand le son qui sortait de la caisse n’était plus du rap mais du R’n’B foireux diffusé par une radio de merde qui n’avait même pas pris la peine de changer son nom pour illustrer sa nouvelle grille musicale. Quand nous faisions chier les voisins avec nos cris et quand nos rêves et nos conceptions du monde, qui avaient mûri avec le temps, n’étaient plus les mêmes. Quand on ne pouvait plus passer par certains chemins car on risquait de se faire niquer par des mecs de la cité d’en face, tout ça pour des embrouilles à la con. Une fois l’histoire racontée et l’honneur de la cité sauf, il n’ y avait plus d’intérêt, c’était plutôt un handicap à nos activités beaucoup plus importantes qu’une bagarre de merde. Quand Guez et moi on s’est fait démonter par des mecs du 94 parce qu’on venait des 3000, car deux semaines auparavant des gars de la cité avait torturé un mec de leur quartier dans une cave avec un fer à repasser. La poisse…Une heure auparavant on venait de participer à une émission de radio sur Nova qui s’appelait Stop la violence ! Il valait mieux en rire que pleurer, même si ce soir là j’ai pleuré. On m’a éclaté une bouteille de Label 5 sur la gueule et Guez s’est mangé un coup de couteau dans le genou qui lui a sectionné le tendon à 50 %. J’aurais pu perdre un œil et lui aurait pu boiter le restant de sa vie. J’ai hérité d’une cicatrice entre les deux yeux (parfaite selon le médecin qui m’a recousu) et Guez n’a pas pu sortir pendant trois semaines car on l’a opéré. Il a chié sur une chaise spéciale dans son salon pendant trois semaines (désolé de balancer gros, tu te rappelle de ta tête de Jésus ?). J’étais triste quand nous n’étions plus aussi solidaires et qu’on se contentait d’un :

« Entre nous, on se nique, OK, on règle nos comptes, mais que personne ne vienne de l’extérieur pour essayer de niquer un mec de la cité. » M.

J’ai détesté cette violence banale cet après midi d’été quand je jouais avec mes potes sur le mini terrain de foot en béton de la Paul 2, qui n’existe plus maintenant, et que j’ai vu un grand traverser le terrain avec un énorme fusil à pompe en direction d’une voiture garée sur la rue Paul-Cézanne à hauteur du Béton. De la voiture est descendu un gars à qui l’on mit une balle dans le genou sans même que celui-ci ait le temps de prononcer un mot. Ensuite la fenêtre du coté passager fut cassée et ce grand prit une mallette. Il repartit en courant et le gars resta allongé sur l’herbe en train de crier et de demander de l’aide.

Je me souviens que, du haut de mes treize ans, la scène me semblait tirer d’un film de gangster américain. Le bruit du coup de feu et l’image du genou explosé sont encore gravés distinctement dans ma mémoire, de même que les personnes présentes tout autour. La jambe de travers et le sang sur l’herbe me paraissaient irréels. Je trouvais le sang trop rouge, trop fluo. J’avais l’impression que certaines scènes de film étaient plus réalistes que le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Quelque chose sonnait faux. En fait la réalité dépassait la fiction en direct live de nos vies. Mais les flics, le blessé et la nouvelle dans la rubrique fait divers du Parisien du lendemain matin étaient bien réels. Ce qui me choqua des années après en y repensant, c’était le fait que mes petites cousines (par alliance de camaraderie parentale de l’époque) jouaient juste à côté du terrain où s’était déroulée la scène. Elles n’avaient rien raté du spectacle et pourtant elles continuaient de sauter à la corde comme si de rien n’était. Incroyable. Je les avais prises par la main et les avaient emmenées plus loin. Elles ne m’avaient posé aucune question et n’avaient fait aucune remarque. Je n’en ai jamais reparlé avec elles. Moi je n’eus ni cauchemar, ni troubles. Rien. Banal, vous dis-je.

Skalpel.

A suivre…

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