MA CITE #5

MA CITE #5

Parfois la violence latente et quotidienne de ma cité nous rendait un peu fous. Je crois que nous avions besoin d’extérioriser beaucoup de choses. Il nous arrivait de descendre à quinze sur Panam avec des spliffs et des packs de bières dans des sacs plastiques ED, pleins de glace pilée de chez le poissonnier d’à côté de la gare. Tous réunis en queue de train, avec quelques mecs de Sevran qui le temps d’un voyage vers Châtelet-les-Halles n’étaient plus des ennemis mais des partenaires de défonce et de galère. Nous passions l’après midi aux Halles et nous baffions (moi pas trop, je suivais plus que je n’instiguais car j’avais peur et n’étais pas très téméraire), quand l’occase se présentait, des mecs habillés en hip-hop genre je suis un mec des States. Nous étions allergiques aux baggys que portaient les rappeurs (un comble) et aux levis bleu ciel moulants que portaient certains mecs du 92. Aujourd’hui la mode c’est d’être fashion et moi je porte ne porte plus souvent des baggys. Que voulez-vous, les modes changent. Souvent Guezouz réussissait à voler des putains de bons skeuds de rap français à ces bâtards de la Fnac. Plus il buvait et plus il tapait de skeuds. Je tiens à préciser que vous ne rêvez pas, à l’époque il y avait encore des bons disques de rap français et un certain magasin de vinyles indé était à son apogée, ce qui leur permettait de se la raconter et de te prendre de haut quand tu ramenais ton maxi sans aucun featuring de rappeur connu. Aujourd’hui ils sont obligés de vendre des vêtements et quand tu rentres dans leur boutique ils sont un peu plus courtois, le rayon rap de la Fnac lui est devenu minuscule. Plus que jamais, l’industrie du disque peut crever la bouche ouverte !

« Moi j’aimais le rap et cela est toujours le cas. J’ai musicalement kiffé ma cité, quand à l’age de quinze ans je répétais mes textes de rap dans une cave de la rue Auguste-Renoir avec un grand de la cité qui avait une asso et qui nous avait pris plus ou moins en mains pour nous faire bosser un peu. Quand je fis mon premier concert dans le jardin japonais en pierre à côté des quatre tours du Galion, je me souviens de l’émotion et de la joie mais aussi de la surprise qu’avaient eues pas mal de gars du quartier. Un grand du bâtiment 12 de la rue Auguste-Renoir nous avait inscrits en cachette au concert et nous avait mis devant le fait accompli, « vous êtes obligés d’y aller maintenant les gars, sinon vous passerez pour des baltringues ». Merci gros, de nous avoir inscrits, tu n’imagines pas à quel point cela m’a mis le pied à l’étrier. Pour le reste de mes aventures rapologiques, j’en resterai là, elles mériteraient une bonne centaine de pages à elles toutes seules, elles viendront… » E.

Ma cité je l’ai aimée tendrement. Debout sur le pas de ma porte, au deuxième étage de mon immeuble, quand je regardais mon père discuter avec le voisin algérien de notre couloir et le voisin malien du couloir d’en face. Les trois avaient chacun un accent qui auraient abîmé vos oreilles de bons français et qui étaient, disons-le, très souvent proche de l’incompréhensible pour des oreilles non aguerries, mais eux ils se comprenaient et discutaient tranquillement, et c’est cela qui importait vraiment. Je m’en rendais compte d’autant plus facilement que j’étais vigilant à ce que personne ne se moque de l’accent de mon père. Je me sentais coupable de m’être moqué de celui-ci et de l’avoir vexé un matin que nous avions rendez-vous à l’école pour une rencontre parents-profs. De plus, un jour pendant un rendez-vous à la sous-préfecture du Raincy, une connasse de fonctionnaire d’un guichet avait exprimé son exaspération de ne rien comprendre à ce que mon père lui disait. Elle pouffait et l’infantilisait en lui parlant avec un ton condescendant et paternaliste. Il avait certes un accent prononcé, mais tout était compréhensible, elle était juste saoulée de devoir faire un petit effort de compréhension dans le cadre de son boulot. Moi, je me mis en colère du haut de mes onze ans et je l’envoyais chier, en lui disant que mon vieux avait sûrement lu plus de livres en français que toute sa famille de collabo depuis trois générations, ou un truc dans le genre.

Le deuxième étage du bâtiment 15 de la rue Paul-Cézanne à Aulnay-sous-Bois, trois pères de familles, trois cultures et trois vies différentes et en même temps tellement semblables. Les mêmes cernes de fatigue et la même peau calleuse sur les mains gonflées par le travail.

« Je veux juste que mes parents sachent que je suis fier de leur magnifique accent. Il n’ y a rien de plus charmant et de plus beau que d’entendre ma mère s’exprimer en français, ses yeux verts et sa peau blanche combinés à son accent peuvent vous faire croire qu’elle débarque de l’Europe de l’est, ce qui est assez drôle pour quelqu’un qui est né dans une petite ville uruguayenne. » E.

Skalpel.

A suivre.

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