MA CITE #1

MA CITE #1

Ma cité, je l’ai aimée profondément. Quand, par le balcon, en buvant une bonne bière fraîche ou du maté avec mes parents, je regardais le parking jonché de minuscules cratères, les nids de guêpes enfumés et les abeilles en Lacoste prêtes à attaquer à la moindre menace hostile envers le quartier. Le terrain vert en face que l’on appelait Le Champ où eurent lieu des courses de motos dignes d’un grand prix et des parties de foot interminables, mon père faisant office d’entraîneur improvisé pour les petits joueurs amateurs, dont certains deviendraient pro, que nous étions. Les entrées d’immeubles transformées en cafés un peu trop enfumés et puants la pisse, dans lesquels trois compagnies de CRS n’auraient pas réussi à faire respecter l’interdiction de se rassembler. Les gens qui passaient sur les trottoirs bordant la nationale, les mamans devant et les marmots à quelques mètres derrière avec des bâtons dans les mains et toutes sortes d’objets hétéroclites qui faisaient office de trésors inestimables. Les ados bouillants de rage, chauds et débordants d’énergie qui jouaient au foot en bas sur le bitume en faisant des pauses pour avaler de grandes gorgées de bières chaudes, tirer sur d’énormes spliffs et changer le morceau de rap qui tournait en boucle depuis plusieurs dizaines de minutes dans le poste d’une carcasse rouillée d’où s’échappait des litres d’huile de moteur. L’asphalte du parking ressemblait à une marée noire qui auraient fait s’affoler les écologistes de salon, plus préoccupés par le sort de certaines bestioles (notez que je n’ai rien contre les bêtes et que je ne les mange pas), que par les conditions de vie indignes du sous-prolétariat urbain de ma banlieue nord-parisienne. Les vieux chibanis assis sur les plots en pierre, que nous appelions les bittes, en train de discuter, et à côté d’eux, à quelques mètres, les mères turques qui étalaient de grands draps blancs sur un minuscule espace vert près du parking sur lesquels elles s’asseyaient pour faire je ne sais quoi avec des montagnes de coton. L’arrêt de bus en bas et les passages plus ou moins fréquent du 609 en direction du centre commercial Parinor, débordant de monde accroché à des caddies vides, d’où s‘échappait un brouhaha mélodieux, et où s’entrechoquaient différents accents et différentes langues.

Aaaaah ! Parinor !!!

Notre parc d’attraction. Notre Foire du Trône locale. Le monstre tentaculaire qui grandissait de jour en jour et d’année en année. La bête sanguinaire assoiffée de sang qui nous avalait et nous recrachait vidé de notre argent. Notre centre de loisirs improvisé qui ne portait que trop bien son nom : Temple de la Consommation.

Celui-ci nous accueillait avec les portes grandes ouvertes, une atmosphère chaleureuse et une ambiance qui puait la fausse naïveté bucolique. L’aspect coloré et rassurant malgré une agressivité lumineuse qui ne nous affectait pas étant ados, nous permettait d’exercer notre activité principale du samedi après-midi : faire des tours dans les galeries marchandes et regarder les vitrines pleines de fringues et d’objets que nous ne pouvions pas nous payer. Les porte-monnaie étaient souvent vides et les poches pleines de poussière et de pierres. Dure réalité que celle de constater que les pièces brillantes, qui avant l’euro valaient encore quelque chose, nous faisaient rarement l’honneur de leurs présences amicales. Nous étions des enfants se promenant dans un parc d’attraction dans lequel nous ne pouvions faire aucun jeu. Nous n’avions que le droit de regarder et de toucher avec les yeux rouges de rage. Écrasés que nous étions par une frustration beaucoup trop lourde à porter.

« Parinor… le manège désenchanté où les bêtes s’échangeaient des regards froids et où Zébulon était un fonsdé qui tapait des arrachés de packs de bières. » A.

Tourner… rêver… fantasmer… sur les marques, les modèles, les pubs et les logos. Un crocodile par ci, une virgule par là et un nœud papillon par-ci et encore trois bandes par-là, des symboles infinis. Des hiéroglyphes que nous étions capables de déchiffrer sans trop de difficultés. Nous étions de véritables archéologues en herbe découvrant des tonnes de ruines et le langage d’une civilisation plusieurs fois centenaires, mais toujours présente et de plus en plus oppressante. Les cités d’or nous offraient ses trésors, mais elles demandaient notre soumission inconsciente à ce monde mercantile en échange d’innombrables cadeaux empoisonnés.

« Ne fallait-il pas de toute façon payer le prix de l’humiliation pour pouvoir obtenir sa place assise au premier rang et jouer un rôle dans cette grande comédie de l’offre et de la demande ? » P.

Une vérité unique nous était transmise à travers tous ces symboles. Notre bonheur quotidien dépendait, en grande partie, de l’obtention de ces logos sur nos vêtements, même si c’était des contrefaçons du marché des 3000 ou des trésors tombés du camion par je ne sais quel heureux hasard.

Quand le manège s’arrêtait, nous descendions. La tête tournait un peu et les yeux picotaient sous l’effet agressif de tous ces néons qui éclairaient les innombrables vitrines transparentes. Après avoir tourné dans les galeries marchandes, comme des fous dans un asile, arrivait le moment inévitable et parfois recherché où les vigiles, les vendus de Carrefour, nous empêchaient de rentrer dans le magasin que la bande de morpions que nous étions avait pris pour cible. Les plus téméraires y allaient franchement et les autres comme moi se contentaient souvent de regarder en étant postés pas très loin, par solidarité. Et puis ouvrir un paquet de gâteaux à l’intérieur et l’éclater c’était plus ou moins facile, les preuves étaient avalées et l’appétit assouvi pour un court laps de temps.

« C’est vrai, nous ne voulions pas acheter, mais putain on avait le droit de rentrer comme tout le monde ! C’était juste une putain de question de principe ! Comment ça, cet enfoiré de videur qui venait du même quartier que moi il me laissait pas rentrer dans Carrefour! Comme si c’était sa mère le proprio ! » R.

S’en suivaient les insultes et les provocations. La même routine, semaine après semaine. Les haut-parleurs du centre commercial diffusaient les messages promotionnels et les appels d’urgences camouflés. Toute la journée, minute après minute, heure après heure. « Le service 33 est demandé devant le magasin X », c’était une façon détournée mais pas du tout discrète de demander aux vigiles de se rendre d’urgence devant un magasin où il y avait des problèmes avec des clients.

Un véritable secret de polichinelle qui ne trompait personne. En fait, il fallait plutôt traduire par :

« Une bande de jeunes se trouvent devant le magasin Lacoste, vite ! Les vendus, allez sur place pour voir ce qui se passe et dégagez-nous du centre commercial cette bande de microbes encapuchonnés qui enfument toutes les allées et qui dérangent, sans la moindre honte, les honnêtes clients qui viennent consommer tranquillement après une dure semaine de travail. »

Pathétique aventure que celle du samedi après-midi. Les Indiana Jones que nous étions ne repartaient pas avec des tonnes d’or dans leurs valises. Juste avec un manque encore plus grand et des lacrymogènes pleins les yeux. Quand ce n’était pas les flics venus pour donner un coup de mains aux videurs débordés qui embarquaient certains d’entre nous. Et que dire… Nous l’aimions cette ordure de Tata à la mauvaise haleine qui nous asphyxiait de sa puanteur camouflée derrière des essences de parfums à des prix inabordables. Elle nous enivrait. Le samedi d’après, et même en semaine, après les cours, nous revenions nous réchauffer entre ses bras moelleux et dangereusement captivants. Nous voulions voir ce que nous n’avions pas, comme tous les mômes du monde. Et certains de mes potes étaient prêts à tout pour avoir le droit de posséder ce qui permettait selon les critères à la mode d’exister vraiment.

A suivre…

Skalpel

Cite des 3000, Aulnay sous Bois 2009. FRANCE

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