« SHLAGGY » extrait du livre-album « A Couteaux-Tirés »

Shlaggy

Il l’attrapa par le colle de sa veste, l’attira vers lui et le gifla de sa main la plus lourde. Une belle et bonne baffe dans la gueule, humiliante et douloureuse, qui l‘envoya gouter la marre de pisse le long du trottoir situé en face du hall du bâtiment 26 de la rue Picasso. Ces cons d’architectes ou de paysagistes urbains spécialistes des grands ensembles, des penseurs de villes, ou bien tout simplement des connards de la mairie, avaient choisis des nom de peintres pour nommer les rues de la cité construite dans les années 60. Il va s’en dire que cela n’avait pas rendu l’endroit plus beau ni agréable à vivre. Des cages à lapins restent des cages à lapins, peu importe qu’elles portent de jolis noms de fleurs ou d’artistes. Une légende courrait qu’à une époque, pas très lointaine, les enfants n’osaient même pas traverser les pelouses qui longeaient les blocs d’immeubles. Difficile à croire quand on voyait le nombre de détritus et d’objets qui prenaient racines à côté des quelques brins d’herbes qui faisaient de la résistance.

Shlaggy lâcha un « aiiieee non, non ste plait » plein de désespoir. Yacine n’en eut cure. Une fois le tox’ à terre il lui mit un chassé dans la tête, « Ta gueule sale bâtard » cria-t-il. Le sang pissait du nez de Shlaggy ainsi que de sa bouche boursoufflé. Il ne lui restait plus trop de dents à se faire casser et les nouvelles cicatrices que les coups lui infligeraient, viendraient compléter le tableau déjà bien abîmé que représentait sa face. Son visage était marqué par les nombreuses agressions extérieures qu’il avait subit, mais surtout par la drogue qui le rongeait de l‘intérieur. Boutons, cernes, rougeurs, crevasses, lèvres gercées et micros coupures constantes.

Il pleurait et implorait Yacine d’arrêter de le frapper comme ça. « Je tai rien fais, pourquoi tu me frappes, jai juste gratté une clope à ton pote » disait-il en chialant comme un enfant de 5 ans qu’on aurait grondé après une grosse bêtise. Il n’en était pas au point de mendier le pardon en échange d’un cheesburger comme le tox’ dans Menace II Society, ni à proposé une pipe pour son salut, mais presque. « Tu mas rien fais? Tes sur de ça enfoiré? Tas la mémoire courte espèce de sale tox de merde, tu va sniffer ma merde ça te changera un peu de ton crack de merde enflure! ». Yacine s’avança pour lui remettre un dernier coup de pompe qui l’enverrait au tapis pour quelques minutes, mais Bakary s’interposa devant lui. « Arrête frère, arrête cest bon, cest un vieux shlag sur la fin, il ferait pas de mal à une mouche, regarde le, il pleure comme une meuf, ça sert à rien de le massacrer, il tas juste gratté une clope, il a compris je pense, il le refera plus ». Yacine n’insista pas, il n’avait pas envie de s’embrouiller avec son pote pour un connard de shlag sans dents qui se pissait dessus. Même si ce Shlag, jadis, avait été un des piliers du quartier. « Ce fils de pute ose me dire quil ne ma rien fait, putain! » dit-il en reculant vers l’entrée du hall. « Cest quoi le délire gros, tas une embrouille avec cette merde de Shlaggy ou quoi? » demanda Reda qui n’avait pas bougé de devant la porte d’entrée du bâtiment, et tirait sur un énorme joint de beuh, « Tu te venges avec 10 piges de retard ou quoi? », « Laisse tomber » lâcha Yacine énervé. « Vas y dit enfoiré, si cest le cas on te laisse le fumer tranquille, mais préviens au moins avant de te lancer dans une embrouille » insista Reda. Shlaggy continuait de pleurer sur le trottoir. Il essuyait le sang sur son visage avec les manches sales de sa veste. Yacine tirait la gueule et était venu s’assoir sur les marches d’entrée du bâtiment. « Ce fils de pute à la mémoire courte » répéta Yacine, « il a oublié comment il me faisait la sère-mi quand on était au collège ». « Tes sérieux gros? » dit Bakary. « On a 30 piges enfoiré, ça fait plus de 15 piges » rajouta Reda. Shlaggy avait entendu ce qu’avait dit Yacine et s’était tout à coup arrêter de pleurer et de gémir. Il regardait l’entrée du hall avec ses yeux vitreux, sans aucune expression particulière si ce n’est celle d’une tristesse qui avait définitivement marquée les traits de son visage et son regard. Un regard de chien battu qui gratte un os à ronger que personne ne veut lui donner. Il se releva difficilement et se mis debout sur ses jambes squelettiques. Il cracha un énorme mollard vert mélangé à du sang en faisant un bruit d’animal qui fit se braquer tous les yeux sur lui. Une mine de dégout apparut sur le visage de Reda, « putain de shlag » dit-il en faisant mine de vomir, « beurk tes vraiment un dégueulasse de tox, on aurait dut laisser Yacine te démolir et te crever ». « Pardon les gars, pardons » dit Shlaggy en croisant le regard de Yacine qui n’exprimait plus de la haine mais de la pitié. Il eut envie de pleurer de nouveau mais il reteint ses larmes. Le regard de Yacine lui faisait beaucoup plus mal que tous les coups qu’il venait de se manger, et peut être même que toutes les insultes que lui jetaient à la gueule les plus jeunes du quartier qui n’avaient pas eut l’immense honneur de le connaître il y a 10 ans.  Heureusement pour eux d’ailleurs, sinon il aurait botté le cul de tous ces branleurs. Il était conscient, malgré ses pertes de mémoires et ses multiples décrochages de la réalité, de l’image qu’il renvoyait. La lucidité continuait de le torturer par intermittence, mais chaque jour un peu moins. A l’époque il n’était pas cette loque constamment en manque et dépendante à toutes sortes de drogues. Sa période de gloire n‘était plus qu‘un lointain souvenir dont certaines images refaisaient parfois surface. Ils revoyait ses biceps, sa gueule rasé de près, sa belle voiture, son fric et toutes les conneries qui allaient avec. Les meufs aussi. Combien de temps cela faisait-il qu’il n’avait pas baiser une meuf? Enfin, une meuf normale. Qui ne puait ni la crasse ni la rue. Un être humain dont l’haleine d’alcool, de clopes et d’absence d’hygiène ne faisait pas ressembler à une bête sauvage. Il en pleurait à chaque fois. Quel gâchis. Que de temps perdus et de fric dépensé dans des merdes inutiles. Il en aurait tellement besoin maintenant, de ce fric, pour se payer sa dope, ses clopes et arrêter de squatter un appart puant le mort et le squat merdique avec trois autres tox’ comme lui. Il n’avait même plus la force de se défendre. Même des mômes de 18 piges lui bottaient le cul et se foutaient de sa gueule. Lui qui avait assommé tellement de types. Qui avait braqué des bolos et tarté des connards qui avaient osés lui parler mal. Son amour propre n’était plus qu’un mirage qu’il avait cramé dans une pipe de crack.

« Qui me parle de dignité et de fierté? » se disait-il lorsqu’une assistante sociale ou un connard de médecin lui faisait la morale alors que lui il ne voulait qu’une chose, s’était de se shooter tranquille.

Yacine serait les poings. Ces yeux étaient un peu humide et il baissait la tête en attendant que sa rage passe. Il repensait aux diverses fois ou il s’était sentit humilié et méprisé par Tarek, le véritable prénom de Shlaggy. Même après le collège, une fois adulte, celui-ci le prenait pour un con et faisait le malin avec lui lorsqu’il le croisait dans les rues de la cité, surtout quand il avait pillave. Parfois il l’appelait « Mon ptit » devant les autres qui riaient et le toisaient, ce qui avait le don de le foutre dans un sale état pour quelques heures. Il était difficile à  ce moment là, pour Yacine de surmonter sa peur. Tarek avait les calibres, les potes et les couilles qui allaient avec son attitude. Cela contrastait tellement avec l’image pathétique qu’il avait devant lui que Yacine se demandait comment on pouvait changer à ce point. Il avait dut vraiment se shooter beaucoup et avec beaucoup de merdes, pour obtenir ce résultat qui le faisait plus ressembler à un animal blessé et difforme qu’à un homme.

Shlaggy s’était assis sur le bord du trottoir. Il se grattait la nuque nerveusement. Le manque se faisait sentir. « Wesh il ta fait quoi au collège pour que tes encore le seum comme ça? » demanda Reda. Tous le monde regarda Yacine pour écouter sa réponse. Il leva la tête et regarda en direction de Shlaggy qui la baissa immédiatement. « Bah il le sait très bien ce bâtard, puisquil faisait ça à pas mal dautres gosses, enfin je sais même plus sil est en état de se rappeler quelque chose, comme il était plus fort que les petits de 6ème, il aimait bien haggar ceux quils croisaient dans les couloirs ou dans la cours, genre je te mets des baffes de keufs, je te vanne, je te prend ton argent, surtout quand les petits ils avaient pas de grands frères, sale chien ». Bakary avait un petit sourire au coin de la bouche. Yacine ressentait de l’amertume et était réellement triste en repensant à tout ça. « Tas attendu tous ce temps pour te venger, il y a dix ans on le croisait dans le quartier shlaggy, avant quil ne devienne cette merde, et tas rien fais, tu flippais, comme beaucoup de mecs ici qui maintenant font les fous avec lui ». Yacine se sentait honteux, Bakary avait raison, il y a dix ans il n’aurait pas osé se frotter à Shlaggy, il avait peur, mais comme il disait, peu de monde aurait osé, « Toi non plus gros » répondit Yacine. « Cest vrai » rétorqua Bakary, « la roue tourne, un truc de fou comment elle tourne même ». Shlaggy ne parlait pas et regardait le sol tout en écoutant ce qui se disait sur lui. Il connaissait tout ça par cœur, la drogue n’avait pas complètement bouffé ses neurones. « Il ma mit un nombre incalculable de baffes ce fils de putes, jai passé des mois et des mois à flipper en allant à lécole, en plus ils avaient ses potes avec lui, Mourad vous vous rappelez? celui de la rue Goya, qui est mort du Sida  y a deux, trois piges, lui aussi il faisait la misère à tout le monde, il te serrait dans les toilettes et savatait grave ». Shlaggy marmonna quelque chose que personne ne comprit. « Tu dis quoi enfoiré? » demanda Reda. « Lui sétait une véritable ordure, une vraie de vraie, pas comme moi » objecta timidement Shlaggy. Yacine pouffa avec mépris. « Cest vraie je vous jure » se risqua à dire Shlaggy, « Cest lui qui ma mit dans la came et tout le reste, cest à cause de lui que jen suis là, il ma fait gouter à toutes ces merdes ». Shlaggy repensa soudain à l’époque ou il était encore Tarek et fût encore plus dégouté de lui même. Parfois il se disait qu’il payait pour tout le mal qui l’avait fait. Il n’était pas croyant, mais d’une certaine façon il estimait que justice était rendue. Il n’en voulait pas spécialement à Yacine ni aux autres de passer leurs nerfs et leurs frustrations sur lui qui, par son passé et ses actes, les cristallisait. Il se disait juste que comme tous le monde, ils étaient lâches de se venger maintenant qu’il était faible. Un vrai bonhomme aurait fait ce qu’il avait à faire au moment ou il fallait le faire, pas dix piges après. Il payait, encore et encore, moralement et physiquement. Il revoyait le visage de Mourad. Ses yeux malicieux. Sa face lui faisait l’effet d’un joker maléfique, comme celui de Batman. Dans ses cauchemars, il le voyait avancer avec une énorme seringue, et des pipes de crack lui pleuvaient sur la gueule. Son visage était charcuté et le sang pissait de partout. Il luttait contre ses démons. Mais il était convaincu que c’était Mourad, celui qui l’avait initié dans un premier temps à la coke, qui était responsable de ces malheurs. « Vous étiez pareils tous les deux, de véritables enfoirés de merdes qui martyrisaient toute la cour, surtout les petits » dit Yacine. « Lui plus que moi » répondit Shlaggy avec un ton de gamin boudeur qui le replongea en enfance un court instant.

La suite n’avait été qu’une lente et longue descente aux enfers. Alcool, spliffs, came, prison, héro, crack etc…

Il s’en voulait de ne pas avoir été assez fort pour résister à toute cette merde alors qu’il avait tout pour s’en sortir et qu‘au fond de lui il savait qu‘il n‘en avait pas besoin. Il avait été faible. La tentation avait été grande et il avait succomber de toute ses forces, à en livrer son âme au diable pour un petit caillou blanc qui lui permettait de se suicider lentement mais surement. Sans se l’avouer vraiment et sans l’assumer vraiment non plus. D’une certaine façon tout ça était tellement plus facile que la servitude moderne et quotidienne d’une vue bien rangé. Il était lui aussi un esclave, mais il n’avait pas le même maître que la plupart des gens. Il planait à l’écart, en parallèle de la vie, à côté, dans une autre dimension. Il s’évadait pour être de nouveau rattrapé par la réalité qu’il s’efforçait de fuir de tout son souffle sur la pipe.

Certes, Mourad avait été un pire enfoiré que lui mais comment en vouloir à Yacine de se venger maintenant. Sa souffrance avait l’air sincère, pensait Shlaggy. Il entreprit de s’excuser. Il se dirigea vers Yacine en marchant difficilement. Ses jambes lui faisaient mal et ses muscles se compressaient à l’unisson. Son corps lui faisait la misère à son tour. Yacine vit Shlaggy s’avancer vers lui et lui dit « Casse toi mec, c’est bon, j’ai pas envie de te gifler encore une fois, arrache ta gueule! ». « Excuse refré » dit Shlaggy, « sur la tête de ma mère que je m’excuse du fond du cœur, c’est à cause de toute cette merde, du fric, la cité, tout ça quoi, ça rend fou ». Yacine le regardait droit dans les yeux. Il avait l’air sincère malgré son expression qui vous plongeait dans les abîmes troubles d’un vécu sordide. Shlaggy tendit sa main à Yacine. Celui-ci hésita un court instant et la lui tendit aussi. Ils se la serrèrent. Yacine sans trop de convictions. Shlaggy avec une ardeur déplacé.

Soudain Yacine sentit sa main se faire broyer par celle de Shlaggy. Celui-ci la serra de toutes ses forces et la tira vers lui. Il fourra son autre main dans la poche de sa veste et en sortit une lame qu’il planta dans le cou de Yacine. Le visage de Shlaggy avait changé. Ces yeux étaient remplis de haine et il souriait tel un diable. « Fils de pute, tiens prends ça, enculé de fils de pute, tu me frapperas plus jamais, ni toi ni personne d’autre, enculé! », même sa voix avait changé. Le sang giclait de la jugulaire de Yacine qui se vidait littéralement. Les autres hurlaient, mais personne n’intervint pendant les dix premières secondes. Reda se décida à attraper Shlaggy par le bras dont la main tenait la lame mais celui-ci lui sauta dessus avec une force surnaturelle. Il mordit Reda au visage. « Toi aussi bâtard! Crève! » dit-il en recrachant un bout de la joue de Reda. « Tu vas attraper mon SIDA maintenant que je t’ai bouffé, sale pourriture! ». Yacine gisait sur le sol. Reda criait de douleur en se tenant la joue après que Shlaggy l’eut relâché. Bakary était tétanisé par la peur et shlaggy se dirigeait vers lui en brandissant sa lame pleine de sang. Son visage était repeint du sang de Reda. Il ressemblait à un vampire mais sans les longues canines. Bakary recula de deux pas en arrière mais trébucha sur un parpaing posé là et qui servait de temps en temps à tenir ouverte la porte du bâtiment. Shlaggy en profita pour lui sauter dessus. Bakary hurlait, mais ses cris s’arrêtèrent net quand Shlaggy lui planta sa lame dans le coeur. S’en était fini des trois potes. Shlaggy se redressa calmement. Essuya la lame sur son pantalon et la rangea dans la poche d’où il l’avait prise il y a deux minutes. Avec ses manches sales il s’essuya le visage et cracha un gros mollard vert et rouge sur le trottoir, juste à côté du corps de Yacine qui bougeait sous l’effet de spasmes. Il se pencha sur le corps de celui-ci et lui prit une clope dans son paquet qu’il remit immédiatement dans la poche de sa veste.

« Merci enculé » dit-il, « Tarek alias Shlaggy te remercie du fond de ton coeur ». Il s’alluma la clope et repartit tranquille. La rue était étrangement calme et vide pour un samedi après-midi.

Skalpel

7219938-11082995

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