« Survivre au chagrin » Nouvelle inédite extrait du journal L’Autrement 1.4

« J’perds mon temps à croire les gens, et si j’existe méchamment ou si j’m’éteins doucement… » Fils du Béton.

1

Envie de belles choses, de belles lettres, de beaux mots. Besoin de métaphores sensibles, d’images qui me touchent et de récits auxquels je m’identifie. Je rêve de lire de longs paragraphes qui me sortent d’une réalité absurde, de m’éloigner de la stupidité ambiante, grossière et beauf.

Ici j’entends des choses comme celle-ci:

« Vous savez le carnet de correspondance c’est comme une pièce d’identité officielle, il faut l’avoir sur soit, car on peut être contrôlé à n’importe quel moment, comme dans la vraie vie », « En tant que spécialiste de la vie scolaire, je pense que… je l’aime bien elle, parce qu’elle me raconte tout, elle me balance les autres », « Mais oui, c’est normal c’est un patron, c’est comme ça, tu ne dois pas te plaindre même s’il t’a frappé doucement », etc.

Au secours !

Et tout ça sort de la bouche d’une directrice de SEGPA, d’une prof’ et d’un CPE malade de bêtise et rongé par des angoisses qui le défigure. S’il pouvait aller se gratter ses plaques ailleurs, ça rendrait service à pas mal de mômes, je pense. L’institution comme référent pour tout. La sauvegarde d’une image clean et limpide pour la façade et surtout pas de vagues. On règle les problèmes en interne, en donnant l’illusion que l’on est à l’écoute et que l’enfant a son mot à dire. Les clients, euh pardon les enfants sont traités avec paternalisme, de façon abjecte. Mépris et pitié mal placés. On les prépare à l’entreprise, à la vraie vie, au lieu de les respecter. En même temps faut pas demander à une bourgeoise de comprendre un fils d’ouvrier, ni même lui faire confiance dans quoi que ce soit. Du côté de la domination, ils sont !

« Devenez qui vous êtes ! » pourrait dire la bosse, enfin la directrice. L’armée ne nous dit-elle pas de devenir nous-mêmes ? Prenez le chemin de vos parents, orientez-vous de façon intelligente, ne voyez pas trop gros surtout et les stages sont à faire en supermarché. Dans une bibliothèque ou une librairie mes chers petits-enfants vous seriez perdus et vous vous y ennuieriez. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes triés pour vous. La direlo s’occupe de manager la place financière et les enfants de bobos sont tellement mignons qu’on peut, eux, les faire changer de classes s’ils se sentent mal, avec la nouvelle carte scolaire il ne faudrait pas que nos petites têtes blanches désertent le quartier et s’en aillent ailleurs.

Et moi je me dis, merde. Si on pouvait rester entre nous franchement ça serait pas mal, mais bon.

« Tu ne vas quand même pas parler de RACE dans ce sujet hautement politique ? », mais si connard !

2

En salle d’étude je peux écrire, c’est plutôt un bon signe. Je rentre ma tête à l’intérieur de ma carapace et je n’entends plus le brouhaha ambiant. Un bruit sourd m’entoure, un peu comme si un acouphène gênait ma concentration. Ecrire est mon acte de résistance quotidien, l’idéal serait de pouvoir le faire au calme et dans un lieu agréable. Il est vrai qu’entendre plus d’une trentaine d’enfants allergiques au silence qui bavardent, fait perdre un peu de charme à la scène d’écriture, quoi que ça se discute. Je n’en veux pas aux mômes, je fais avec, malgré eux. Mon expression écrite est sûrement brouillée, pour ne pas dire brouillon, mais elle a le mérite ultime de coller à la réalité, à MA réalité. Je l’aime comme ça, sans cette beauté artificielle édulcorée par le confort. Je l’aime telle qu’elle est: stressée, speed et souvent maladroite. De toute façon pour l’instant je n’ai pas le choix. Le statut d’Ecriteur semble indissociable de celui de Charbonneur.

Source d’inspiration qui évolue en temps réel. Exemple concret et vérifiable immédiatement. Spontanéité de la réaction et réflexion enrichie sur le tas. Mon action se caractérise de la sorte. Je suis loin d’être un Martin Eden. Je me fais violence pour maintenir une activité autre que l’écriture. J’ai besoin de dormir plus de cinq heures par nuit et de confronter ce que j’ai dans le bide à ma réalité de précaire. Mon aliénation redondante n’en est pas moins importante. C’est une sorte de cercle vicieux ou d’écriture sadomasochiste. Souffrir pour pouvoir écrire, écrire pour ne plus souffrir. Je n’en sors pas…

 3

 Horoscope de la journée lu dans un journal gratuit de merde : « Vous êtes sensibles à l’atmosphère qui vous entoure. Vous n’êtes pas bien, sans savoir exactement pourquoi ».

Et mon cul c’est du poulet ? J’ai la tête dans le cul, justement, je suis fatigué, la ligne 13 me rend fou et je suis au charbon, je sais exactement pourquoi je ne suis pas bien et pourquoi je suis sensible à cette putain d’atmosphère qui m’oppresse. Je suis du signe de la balance et je pèse le pour et le contre, je constate que le « chagrin » comme on appelle parfois le travail a une influence énorme sur l’atmosphère que je respire et mon comportement. Quelle bande de cons, on ne va pas refaire l’histoire pour la énième fois, ni cracher du venin sur madame soleil ou monsieur la lune, ni faire un débat sur l’astrologie qui passionnerait surement certains de mes collègues, mais si cet horoscope à la con ne se trouvait pas à côté de la grille de mots fléchés, je ne le lierai même pas. Je ne pense pas qu’il puisse m’aider en quoi que ce soit, en tout cas il est peut-être un peu plus bienveillant que la société, les flics ou les patrons qui eux n’ont aucune vocation à me rassurer dans quoi que ce soit. Rien de neuf sous la grisaille de Panam. Il pleut, la politique est un spectacle, marine sent le porc recyclé, le rap game est un milieu de socedem et avec d’autres on attend la sortie de prison de Georges Abdallah. Un ancien chef de la DST, Bonnet, a lui aussi affirmé que le plus vieux prisonnier politique de France devrait sortir. Cas de conscience d’une ancienne raclure de chiotte, certes, mais révélatrice tout de même.

C’est pas le spleen de Paris ma gueule, c’est le blues de la banlieue et c’est vraiment plus sale…

4

 Aujourd’hui c’est un jour comme les autres. Il n’y aura ni miracles ni drames. Si ce n’est celui de l’acceptation d’un quotidien banal. D’une routine abrutissante. Si seulement ça pouvait être la fin du monde. Il semblerait que les Mayas à l’instar d’autres mediums de l’absurde se soient aussi trompé. Dommage. Qu’est-ce que j’aurais foutu de toute façon. Je me serais enfermé dans une pièce en sécurité avec ceux qui me sont proches et j’aurais attendu en les serrant fort dans mes bras ? Ou bien je les aurais mis à l’abri et je me serais cassé avec plusieurs grammes de drogues pour triper en attendant le clap final ? Dans les films le choix semble tellement et terriblement simple. Enfin, on n’en est pas encore là.

Je vais me lever, difficilement, et je vais aller au charbon. Comme tous les matins que dame nature fait. Je vais y aller à reculons, comme la majorité des gens qui vont au turbin, et je vais me fixer des buts à long termes pour pouvoir supporter cette aliénation quotidienne. Je vais supporter la pression sociale et les obligations de convenances. Avec la rage aux tripes. Quand je dirais « bonjour » il faudra comprendre «salut grosse merde », pour « comment ça va ? » ça sera « fait chié de voir ta gueule ce matin », etc…etc…

C’est la stricte vérité. Je vais quand même rigoler, car j’ai du respect pour mes frères et sœurs de classes, alors je vais faire des efforts. Pour les autres, non, aucun effort. Qu’ils aillent se faire mettre. Je vais transpirer, courir dans tous les sens, maudire les gamins, crier un peu et regarder ma montre beaucoup trop souvent pour que le temps passe vite. Je vais me mouvoir dans l’impatience et la frustration qu’engendre une journée de travail classique. Le robot du labeur que je suis va tenir bon. Quand la fin de la journée arrivera il sera content et satisfait. Il se sentira plus léger, avec une impression pathétique de devoir accompli. En fait, un mensonge murmuré à soi-même pour mieux supporter toute cette mascarade. Ce petit rôle dans cette pièce de théâtre qui se joue dans la réalité, va briller de toute son inutilité. L’illusion de compter va l’emporter sur l’invisibilité concrète d’un tel personnage. Cela va se reproduire chaque jour qui passe et se ressemble. Comme si je vivais la même journée tous les jours. Le temps va disparaître. Il n’y aura plus de passé ni d’avenir. Je serais bloqué dans un interminable présent. Je tournerais en rond dans la matrice. Aujourd’hui c’est demain. Hier c’était aujourd’hui. Aujourd’hui c’est maintenant.

7993077-12437222

 

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