MEHDI MONTANA ///

Sept stations avant de changer à Stalingrad. Le temps de caler le casque relié au lecteur mp3 sur ma tête et de me plonger dans un souvenir que la musique Soul d’Al Green alimente sans aucune explication cohérente. Je n’arrive pas à comprendre le lien qu’il y a entre le souvenir précis que j’ai d’un échange avec Mehdi, datant de plusieurs années, et cette musique.

Le cerveau fonctionne d’une étrange façon. Les branchements, les connexions, les mécanismes et toute cette machinerie cérébrale font se rencontrer des personnages imaginaires avec d’autres réels, des situations concrètes et des situations abstraites. Certaines pensées en activent d’autres et des réflexions conduisent à des souvenirs qui parfois n’ont rien à voir avec l’idée initiale. Complexe.

Je devais avoir seize ou dix-sept ans.

J’étais dans le hall 20 d’un des bâtiments de la rue Auguste-Renoir aux 3000 (Aulnay-sous-Bois 93), situé au niveau de la cabine téléphonique. Avec moi, il y avait Mehdi, Bakary et Mourad. On était assis sur les premières marches de l’immeuble et un joint tournait. C’était le début de l’après-midi, un samedi. Ça parlait rap, filles et ça buvait des Heineken fraîches.

Mehdi comme à son habitude nous décrivait de longues scènes de Scarface. Le seul, l’unique, le roi des gangsters ! Tony Montana était sa référence ultime, son dieu cinématographique. Il le citait pour étayer n’importe lequel des points de vue qu’il avait envie de défendre.

Un peu comme certains anarchistes citent Bakounine ou Kropotkine pour défendre les idées libertaires.

Par exemple, si des gars du quartier proposaient un plan pour se faire de l’argent, Mehdi se référait systématiquement à Scarface pour juger de sa pertinence.

Pour un simple vol de Ford fiesta, il était capable de sortir des phrases du genre : « Ouais, si… si… un moment Tony dans le film il accélère grave avec sa caisse quand il récupère son pote qui l’attendait sur le trottoir ! »

Personne ne voyait le rapport avec le vol de voiture proposé. C’était comme si vous aviez dit bonjour à un pote et qu’il avait répondu : « Moi aussi j’aime bien les carottes ». Rien à voir.

Personne ne calculait Mehdi quand il sortait ce genre d’incohérence. Certes, cela faisait rire tout le monde, mais pas du tout dans un sens moqueur, on était habitué à ses remarques hors de propos. Nous avions de la compassion pour notre pote drogué à Scarface.

Mehdi était capable de nous jouer de longues scènes du film et reproduisait les dialogues de façon précise. L’accent qu’il prenait pour imiter la voix française d’Al Pacino était franchement ridicule, mais lui, il était à fond, il vivait le film intérieurement. Je pense sincèrement qu’il en rêvait toutes les nuits. Je n’ai jamais vu sa chambre mais elle devait ressembler à un temple dédié à son héros.

Un jour je l’interrompis en affirmant que Tony Montana n’était qu’un enfoiré de merde, qu’il nuisait à sa communauté et qu’en plus c’était un Gusano de merde que Castro avait jeté de Cuba car il participait au sabotage de la révolution.

Il eut l’air étonné.

« Fidel Castro ?! C’est un bonhomme ! Il est increvable et il emmerde grave les States ! En plus il déchire grave avec ses gros cigares de parrain ! ».

Je restai sur le cul.

Sûr de lui, il m’expliqua que la vie était comme ça, chacun pour sa peau et fuck ! Qu’il n’y avait que l’argent qui comptait dans ce monde. Que Scarface, lui, avait tout compris.

Je lui rétorquai qu’il était mort jeune, comme un chien et seul au monde, le zen dans la coke, toxico, comme un shlag de Stalingrad. Ce n’étaient pas des arguments suffisants pour mon pote. Selon lui, peu importait de mourir jeune, ça valait quand même le coup d’avoir la même vie que Tony car au moins il avait vécu comme un pacha quelques temps.

Je n’étais pas d’accord du tout mais au lieu de lui dire que c’était un ouf, j’endossai mon costume de fils de militant marxiste- révolutionnaire et récitai ma leçon apprise par cœur. Sur un ton solennel j’expliquai que ce qui comptait vraiment c’était l’esprit de camaraderie, la solidarité, la fraternité entre les gens du peuple et l’ « Homme nouveau » théorisé par Che Guevara. Pour changer les choses, il fallait faire la révolution et ne pas être un individualiste égoïste qui ne pense qu’à faire du fric.

Mes potes ne comprenaient pas très bien où je voulais en venir et commencèrent à se foutre ostensiblement de ma gueule.

Si j’avais lu Kropotkine à l’époque, j’aurais pu sortir mon discours sur l’entraide comme facteur principal de l’évolution des espèces, mais à ce moment-là, je n’étais pas encore familiarisé avec les idées anarchistes.

Comme je citais la révolution cubaine dont mon père m’avait parlée avec beaucoup de détails, Mehdi me demanda que je leur raconte cette histoire.

Ce que je fis pendant deux heures.

Je commençai par l’attaque de la caserne Moncada, ensuite je passai à la traversée à bord du Granma et au débarquement des guérilleros sur l’île. J’insistai sur le fait que le Che était asthmatique et fumait des cigares. Que c’était l’être humain le plus parfait que la terre ait jamais connu. Qu’entre un sac de médicaments et un sac d’armes, il avait choisi les armes car avant d’être médecin c’était un révolutionnaire. Bakary me fit remarquer que l’être humain le plus parfait était le prophète Mohamed.

Je ne relevai pas.

Ensuite je décrivis l’entrée des colonnes de guérilleros à Santa Clara et la construction par tout un peuple d’une société nouvelle basée sur le communisme. Je finis mon récit par la mort du Che en Bolivie, sans omettre bien sûr de raconter son aventure africaine.

À l’époque j’étais beaucoup plus marxiste que maintenant. Aujourd’hui en tant que libertaire je raconterais une histoire légèrement différente et je serais peut-être plus critique. Mais je n’ai jamais cessé d’admirer le Che.

J’étais content de constater que Mourad allait plutôt dans mon sens. Son père, ouvrier à Citroën et syndicaliste, lui avait parlé du Che, il lui avait dit qu’une rue de la Casbah à Alger portait son nom, et qu’à l’époque des guerres de décolonisation les africains admiraient Guevara et Castro.

Je confirmai ses propos.

Pendant tout le temps que je racontais la révolution cubaine, Mehdi n’avait fait aucune remarque et n’avait pas interrompu une seule fois le récit. Il avait l’air concentré. Il se grattait le menton et hochait la tête d’un air approbateur.

Quelques minutes après la fin de l’histoire, je lui demandai ce qu’il en pensait. Il n’eut pas assez d’adjectifs pour exprimer son admiration. Il bu sa bière d’un trait et trancha.

« Elle déchire grave cette histoire, il faudrait en faire un film ! Et, franchement, Al Pacino dans le rôle du Che Guevara ça serait vraiment de la bombe ! ».

Skalpel.

Extrait du recueil de nouvelles « Fables de la mélancolie »

Dispo ici : http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html

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