DUEL A LA BOULANGERIE ///

Je me fais chier dans cette queue de merde, dans une boulangerie de merde, pour acheter un croissant de merde, comme chaque matin de merde, avant d’aller à un boulot de merde. C’est mon petit rituel. Ma petite souffrance quotidienne avant d’embaucher. Sauf le lundi. J’y échappe en raison de la fermeture hebdomadaire et je dois avouer qu’à chaque fois il me manque un petit quelque chose.

Dans la bouche, j’ai encore le goût du dentifrice qui s’est quelque peu mélangé avec celui du café. Je baille, me frotte les yeux et me passe la main sur le visage pour finir de me réveiller. Je gratte ma barbe de trois jours et me décrotte le nez en pensant au croissant que je vais avaler dans quelques minutes. Certains diront que c’est dégueu, mais moi je m’en fous complètement. J’encaisse car ce n’est pas pire que ce que je vais supporter d’ici quelques minutes.

Aujourd’hui nous sommes mardi. Et comme chaque mardi, Gros Cul va entrer dans la boulangerie en faisant un bruit pas possible. Il va dire bonjour, balancer une blague foireuse à la jeune vendeuse et rigoler bruyamment en faisant frétiller sa moustache jaunie par les gitanes maïs qu‘il fume comme un pompier. Je lui ai donné le surnom de Gros Cul et c’est tout sauf un hasard. Celui-ci lui va à merveille, mais parfois je l’appelle aussi Mégot ou Puchito en espagnol, Gras-double fonctionne bien aussi. Je précise que ce n’est pas juste une personne obèse qui traîne un bide et un cul pas possible, c’est aussi un flic et c’est surtout cette particularité qui en fait une insulte ambulante et quelque chose d’insupportable pour les gens comme moi.

C’est un gardien de la paix, un vrai de vrai, avec l’uniforme bleu, les épaulettes, la médaille, le flingue, le tonfa et le képi. Ces joues sont rouges et sa peau est blanche comme mes fesses. Il dégage quelque chose de vulgaire mais ce n’est pas seulement dû à son apparence de gros beauf dégueulasse. Il transpire la médiocrité par tous les pores de sa peau quasi transparente. Il pue, au sens propre comme au sens figuré. Comment vous dire ? C’est un magnifique spécimen de keuf. Un bidochon armé. La partie visible de l’iceberg ou bien la partie odorante. Il aurait pu jouer dans un film tellement il est caricatural. Un vrai cliché sur pattes. Je vous jure, on a l’impression qu’il sort d’un bal costumé. Il est beau tellement qu’il est moche mais je n’ai aucune tendresse pour ce gros tas de merde.

Chaque mardi, quasi à la même heure, Gros Cul entre dans la boulangerie et ne fait pas la queue. Pourquoi la ferait-il ? C’est un privilégié et personne n’ose lui faire remarquer quoique ce soit. Même pas moi. Il sait qu’il en impose un max, pas par son charisme, mais par son odeur et la place qu’il occupe, et je pense sincèrement que les gens ne disent rien car ils sont pressés de le voir traîner ses fesses ailleurs. En fait, ils souhaitent se débarrasser de lui le plus rapidement possible. Et s’il pouvait emporter ses mouches avec lui ça serait vraiment sympa de sa part. Personnellement, j’ai tout sauf envie de me prendre la tête avec Gros Cul avant d’aller au boulot. C’est déjà assez difficile de supporter le patron et ses sbires, qui d’une certaine façon sont pires que les flics qu’ils n’ont jamais réussi à être. Si en plus je dois gifler ce gros sac avant de me rendre au turbin, je n’en sors plus.

Malgré tout, à chaque fois que je le croise, je ne peux m’empêcher de m’imaginer en train de lui voler son flingue. Ça serait tellement facile. Un coup de tête, deux ou trois patates dans son ventre, un piétinement facial et hop ! Son flingue atterrirait dans mes mains salies par son sang et sa sueur. Même un petit de douze ans pourrait tenter le coup sans prendre trop de risques. Au pire, il lui arracherait le calibre et pourrait s’enfuir en courant, Gros Cul serait totalement incapable de le rattraper à moins qu’il ne roule et qu’il ne prévienne ses collègues pour que ça fasse un effet boule de neige. Une vraie avalanche d’uniformes bleus en plein Paris.

Je ris en m’imaginant la scène. C’est comme si elle était réelle. Je m’entends penser à haute voix, mais je ne m’exprime pas assez fort pour que le reste des gens qui font la queue avec moi dans la boulangerie puisse m’entendre. Cela dure quelques secondes et précède souvent le moment où je vais me boucher le nez et respirer par la bouche tellement son odeur est insupportable. Puis je me calme, mais pas trop quand même. Cet enfoiré me fout la haine. Je le regarde un peu de travers avec un air méprisant et j’ai un petit haut le cœur quand il empoigne le sac plein de croissants et de pains au chocolat pour ses collègues du commissariat d’à côté. Avant de commencer leur taf de merde, les poulets vont bien se gaver, comme de bonnes oies. Après ça, ils seront en pleine forme pour commencer leurs basses œuvres de larbins au service de l’État.

On a l’impression que les connards comme Gros Cul n’existe que dans les films mais malheureusement, comme souvent, la réalité dépasse la fiction. De plus, quand on regarde un film, il n’y a pas l’odeur des personnages qui vous agresse de bon matin. Parfois, on peut même avoir un peu d’attachement ou de sympathie pour un personnage qui dans la vraie vie ne vous inspire que haine et mépris. Certains diront que c’est la magie du cinéma qui opère un mécanisme de séduction inconscient mais, à cet instant précis, dans cette longue queue, en plein hiver, je vis une réalité saupoudrée d’effluves qui donnerait la gerbe à un mort vivant.

La présence de Gros Cul m’emmerde au plus haut point. Et ce matin, je sens qu’il y a quelque chose de particulier. Ce n’est pas exactement comme d’habitude. Peut-être qu’il pue un peu plus que les autres fois. Ou alors c’est moi qui suis d’une humeur massacrante et qui ne fais pas preuve de patience. Sa présence m’exaspère et je ne peux m’empêcher de pouffer. Je cherche son regard pour le provoquer en duel et lui faire ravaler son sourire de gros con sûr de lui. Son impunité est une insulte à mon intelligence. Cet enfoiré a tout d’un coupable. C’est une bavure à lui tout seul et sa présence me renvoie à toutes les humiliations qu’il a dû faire subir aux pauvres gars qu’il a croisés dans les cellules de son comico. Il est l’institution policière personnalisée dans un corps difforme et ingrat. Un peu comme cet enfoiré de flic qui s’était foutu de ma nationalité un jour où je me suis retrouvé en garde à vue pour une baston avec de gros boeufs bourguignons de la BAC. Cet imbécile raciste avait été incapable de savoir dans quel continent se trouvait mon pays d’origine. Sans l’aide de deux de ses collègues, tout aussi cons que lui, il n’aurait jamais su. Ce qui ne l’avait pas empêché de me traiter de sale bougnoule. Un compliment pour le Sud-Américain que je suis.

Je me dis que je pourrais harponner cette baleine puante d’un seul coup, mais je me retiens à chaque fois. Sauf aujourd’hui, je crois que je vais le pêcher au vol et attendre de voir quelle va être sa réaction devant mon évidente insolence et mes provocations répétées.

Dans un premier temps, je tousse et exprime bien fort, pour que tout le monde entende dans la boulangerie, le fait que ça pue horriblement. J’interpelle la vendeuse sur un ton faussement moqueur : « Dis donc, ma petite dame, c’est vos baguettes qui schlinguent comme ça, ou bien c’est quelqu’un qui n’a pas pris de douche depuis un moment ? »

Les gens dans la queue ont l’air interloqué, et j’entends murmurer une vieille dame qui me fait les gros yeux. Je peux lire dans son regard accusateur un reproche certain. D’habitude, nous, les gens de la queue, nous sommes tous complices et solidaires face à l’adversité que représente la présence de Gros Cul. Nous formons une sorte de collectif anti-puanteur, bien soudé. Mais là, c’est différent. Les pupilles de la vieille m’accusent d’avoir rompu le pacte de façon unilatérale. Et d’avoir osé exprimer à haute voix ce que tout le monde dans cette boulangerie, à cet instant précis, pense tout bas, ou plutôt renifle secrètement. Pour elle, je suis certainement un traître qui n’a pas pris le temps de consulter ses camarades dans le but d’agir collectivement. Un aventuriste de merde qui a voulu jouer le martyr ou le héros en allant seul au front pour dénoncer une situation insoutenable.

Une jeune fille devant moi sourit du coin de la bouche et la vendeuse est devenue toute rouge. Moi, qui suis en mode pêcheur de baleine, je crois que je vais concurrencer les japonais en me faisant un bon thon rouge de chez Miss écarlate. Tout le monde s’est plus ou moins arrêté de parler et interroge du regard son voisin en attendant une réponse de la vendeuse qui ne vient pas. Le silence est pesant. Je décide de m’exprimer à nouveau. Mais au lieu de calmer le jeu en affirmant avec un large sourire que je ne fais qu’une blague, j’en rajoute une couche.

« Non, sérieux, vraiment, ça pue grave, on dirait que quelqu’un s’est baigné dans la merde et qu’ensuite il s’est séché avec une serviette crasseuse qui empeste le vieux vin moisi ? »

En prononçant ces paroles, j’ai une sorte de haut-le-cœur qui me met mal à l’aise. La vendeuse n’est plus seulement rouge, elle s’est carrément transformée en tomate. J’ai presque envie de lui foutre un peu de sel sur la gueule et de la croquer délicatement. J’entends un « Oh! » qui vient du fond de la queue et qui est l’oeuvre d’un petit gars à lunette dont l’apparence serait l’antithèse de Gros Cul. Son corps est à l’opposé de celui de Gras-double. Je décide de lui donner le surnom de Petit Anus. Je suis sûr qu’il lâche des pets de nonne silencieux, mais non moins puant. Décidément je suis en plein festival de trous de balle. Si j’avais su, j’aurais ramené un peu de PQ pour ces messieurs.

Je vois Gros Cul qui se retourne doucement vers moi. L’air méchant. Il ressemble à un chien enragé qui s’est roulé dans la merde ou qui a reniflé le cul d’un autre cabot sans réussir à trouver ce qu’il cherchait. Sa bouche puante s’ouvre pour laisser sortir des mots odorants : « Monsieur le comique, vous pourriez être plus poli et ne pas déranger l’aimable clientèle qui vient acheter son pain tranquillement.

– Et toi, gros con, tu pourrais prendre une douche de temps en temps, au lieu de nous agresser avec ta sale odeur qui empeste le cadavre de rat mort.

– Pardon ? J’espère que ce n’est pas à moi que vous vous adressez comme ça ?

– Mais si, gros cul, c’est à toi que je cause. Et crois-moi, je ne suis pas le seul ici à penser que tu pues horriblement. T’as pas remarqué que tout le monde se bouche le nez ou retient sa respiration quand t’es dans les parages ?

– Attendez, mais j’hallucine, bordel, pour qui est-ce que tu te prends, jeune trou-du-cul ? »

Le comble ! Je me fais insulter de trou-du-cul par Gros Cul. C’est la meilleure celle-là. Je constate que Gros Cul s’exprime dans un français plutôt correct. J’aurais pensé qu’il serait incapable de conjuguer un verbe correctement, surtout sous l’effet de la colère. Son expression orale ne colle pas avec son physique. C’est bizarre que depuis tout ce temps je n’aie pas remarqué ce détail qui m’étonne fortement.

Je lui réponds sur un ton moqueur.

« Pour qui je me prends ? Mais pour un putain de pêcheur de baleine qui en a marre de supporter ton odeur et tes blagues foireuses tous les mardis matin, grosse merde, voilà pour qui je me prends, bordel ! Je vais te foutre un hameçon sur la bite si tu ne prends pas la décision devant nous tous, solennellement, de te laver, saloperie gerbante ! »

Gros Cul a la bouche ouverte, tant mieux, ça lui permettra de gober les mouches qu’il traîne avec lui tels des petits chiens de compagnie. Je sens qu’il est tellement choqué, qu’il n’arrive pas à exprimer quelque chose par la parole. Je baisse mes yeux vers le sol et je constate qu’une flaque de pisse jaune se forme autour de ses jambes qui ressemblent à de gros jambons de Bayonne. Super, maintenant, en plus de la merde, ça va puer la pisse jaunâtre de connard qui n’a pas trop l’habitude de boire de l’eau. Je renchéris.

« Qu’est-ce qu’il y a mon WC ambulant ? T’as plus rien à dire ? Ta propre odeur paralyse tes cordes vocales ? Ta langue est anesthésiée sous l’effet des substances dégueulasses que ton corps produit ? Allez, accouche, dis quelque chose, exprime-toi. T’as pas envie de m’insulter et de jouer le cow-boy ? »

Il ne répond toujours rien. Les gens autour de moi, dans la queue, sont comme paralysés. Peut-être que sa pisse a un effet soporifique et qu’ils dorment éveillés.

Je vois sa main droite qui tremble et qui se dirige lentement vers son flingue. Ses yeux sont rouges. Et la haine peut se lire sur son visage pâle. Puis tout s’accélère et je perds le contrôle de la situation. Mon sourire s’estompe subitement pour laisser place à un rictus indescriptible. Je mouille mon slip à la pensée que ce con va prendre son flingue et me tirer comme un lapin. Des images incohérentes défilent dans ma tête et je regrette d’avoir fait le mariole. La main s’approche de plus en plus du flingue. Je commence à bégayer des mots que je ne comprends pas moi-même. Je crois entendre un « attends, calme-toi » pas du tout confiant. Je sens que je cède à la panique. Le désespoir m’envahit. J’ai peur. Soudain les gens qui faisaient la queue avec moi me regardent tous en souriant diaboliquement. Je transpire. La vendeuse commence à éclater de rire. J’entends des « hahahaha » et des « hohohoho ». Putain, mais qu’est-ce qui se passe, c’est quoi ces conneries ?

Le flingue est dans la main de Gros Cul. Petit Anus empoigne une baguette et commence à s’avancer de façon menaçante vers moi. La vieille ouvre son manteau violemment et exhibe une poitrine flétrie, dont les tétons crachent de la pisse qui m’éclabousse le visage. Mes yeux me brûlent. Je crie. J’ai le temps d’apercevoir Gros Cul qui pointe son flingue vers moi. Il tire. La balle atteint ma jambe droite. Je tombe. Les « hahahaha » et les « hohohohoh » résonnent de plus en plus fort dans ma tête. Je suis sur le ventre. Petit Anus se précipite sur moi, baisse mon pantalon et commence à m’enfoncer une baguette dans le cul. Je hurle de douleur. Dans la boulangerie, il y a un fou rire général. J’ai mal. J’ouvre mes yeux qui s’étaient refermés à cause de la douleur et j’aperçois tout le monde qui se transforme en merde. Tout va très vite. Je nage dans la chiasse. Je vomis. Je me noie. Je n’arrive plus à respirer. Je me réveille.

Je suis assis sur des chiottes. Ça pue. Mon pantalon est baissé. J’ai de la gerbe sur mon ventre et une bouteille de vodka presque vide dans la main droite. Il y a des traces de pisse sur mon froc. Et le goût de la bile dans ma bouche manque de me faire vomir.

« Où est-ce que je suis ? C’est quoi ce bordel ? Putain de merde ! »

C’est le cas de le dire.

Skalpel

Extrait du receuil de nouvelles: « Fables de la mélancolie »

Paru en Août 2012

Collection Béton arméE

Editions BBoyKonsian

ISBN: 978-2-9538046-2-1

Disponible ici:  http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html

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