MES LETTRES ///

 Il y a des lettres que je n’ai pas lues et que je ne lirais jamais. Ces lettres ce sont celles que se sont écrits mon père et ma mère pendant plus de qua­tre ans. Mon père était en prison en raison de son appartenance à une organisation révolutionnaire armée et ma mère dehors survivait comme elle pou­vait. Avec ces lettres est née une relation amicale qui s’est transformée en une histoire d’amour qui con­tinue encore aujourd’hui. Ces lettres n’existent plus matériellement, ma mère les a brûlées la veille de leur départ pour un exil qui aura duré presque vingt-cinq ans. Elles existent néanmoins dans leur cœur et leur âme, elles leur appartiennent toutes entières et eux seuls savent ce qu’il y avait de gravé sur ces papiers imprégnés de souffrances, d’espoirs et d’amour. Moi, je ne peux qu’imaginer leur contenu en me basant sur ma connaissance de leur personnalité respec­tive. J’aime à penser que mon père a mieux sup­porté l’enfermement grâce à cette relation écrite, et je pense ne pas me tromper. J’admire ma mère d’avoir fait le choix de partager cet enfermement, avec ses lettres, à sa manière et de façon humble, elle est entrée en résistance.

Mes lettres les plus personnelles et sensibles je ne les ai pas écrites sur du papier blanc, je les ai gravées à l’encre indélébile sur les parois fissurées de ma mémoire. Elles se sont entremêlées avec des fils de couleur sombre, au bout desquels étaient accrochées mes douleurs, mes frustrations, mes actes manqués et mes envies refoulées. De loin, tout cela ressemblait à une rangée de pendus qui oscil­laient de façon régulière et coordonnée. On aurait pu appeler ce jeu macabre L’Oscillation morbide du « pendu-le ». Ces lettres cadavériques renvoyaient quelque chose de glauque et me plongeaient en tant qu’auteur et unique lecteur dans une ambiance angoissante et difficilement descriptible. Je n’étais pas spécialement dépressif au sens classique du terme, le côté glauque ne peut donc pas s’expliquer par d’éventuels symptômes que j’avais en moi. Cependant, ces bouts de papiers imaginaires sup­posaient l’expérimentation de moments difficiles à vivre, d’où l’angoisse qui en découlait.

Amer était le goût de ces écrits virtuels que je gardais pour moi seul. À chaque fois que mon stylo mental se mettait à écrire sur les murs sales et abîmés de mon imagination, je devais cacher mes larmes et ravaler les sanglots dont les effets secondaires, mais néanmoins palpables sur ma chair, envahissaient ma gorge dans un premier temps et ensuite mon corps tout entier. Je somatisais. Les réactions de mon enveloppe corporelle m’informaient très préci­sément de l’état émotionnel dans lequel je me trou­vais. Je fronçais les sourcils et tournait ma tête vers le côté pour ne pas croiser d’éventuels regards. Je n’avais pas envie qu’on me prenne en pitié, ni qu’on me juge. Je vivais mon expérience dans l’intimité de mes pensées. Seul, malgré l’éphémère compagnie d’inconnus aux regards perdus dans le vide qui me renvoyaient une image de corps froids et rigides. Face à ces regards pesants, j’enfilais mon masque d’expression calculée. Je faisais en sorte que mon visage exprime l’énervement et je collais ma face colérique à la vitre de mon transport du moment : bus, RER, tramway. Je faisais semblant d’être énervé pour ne pas montrer qu’en fait j’étais triste et un peu mal dans ma peau.

C’était le plus souvent assis dans les transports, en me rongeant les ongles, que je laissais mon imagi­nation divaguer. J’écrivais ces lettres au bord d’un précipice, en équilibre sur un fil et tétanisé par le vertige, en espérant secrètement qu’un jour elles se matérialiseraient. Ces entrelacements de mots imaginaires avaient pourtant une existence bien réelle. Les effets qu’ils produisaient sur moi et mon corps en étaient une preuve irréfutable. Bien sûr, cela se passait dans une réalité plus subjective que concrète, mais une réalité tout de même.

La première fois, j’ai vécu cette expérience comme quelque chose de très douloureux et l’effet de sur­prise ne me fit pas de cadeaux particuliers. Bien au contraire. J’étais assis dans le bus 617 qui relie la gare de Villepinte à la gare d’Aulnay-sous-Bois et qui traverse ma cité. À l’époque c’était le 615 A. Je devais avoir quinze ans et la lecture récente de la biographie du Che ainsi que Les veines ouvertes de l’Amérique Latine d’Edouardo Galeano m’avait bou­leversé au plus haut point, comme on peut l’être à quinze ans, de façon un peu naïve et innocente. Je vivais un fantasme à l’air libre.

Je pensais aux lettres que le Che écrivait à sa mère, à son histoire et à son engagement, je prenais con­science de l’histoire du continent où j’étais né pré­maturément en 1979.

J’essayais de comprendre pourquoi mon père était devenu un militant politique et les raisons qui l’avaient conduit dans un premier temps en prison et ensuite, avec ma mère, sur les chemins de l’exil. J’étais déjà bien endoctriné par mes expériences de scouts marxistes en Suède, mais là c’était différent, j’avais pioché les livres dans la bibliothèque de mon vieux et c’était un choix personnel et volontaire, stimulé par la curiosité, bien que conditionné par des milliers d’heures de discussion avec le paternel.

Assis dans ce bus, je rentrais, à travers mon imagi­nation, dans la peau d’un personnage qui ferait partie intégrante de ma vie pendant pas mal de temps, celui d’un militant qui s’engage dans la lutte armée et qui mène une vie clandestine qui l’oblige à couper tout contact avec sa famille, ses amis et ses proches. Je n’en devenais pas schizophrène pour autant, mais j’endossais néanmoins le rôle d’un per­sonnage imaginaire.

Ma première lettre non écrite expliquait ce choix à mes parents et à mon frère. J’imaginais ma famille en train de la lire, tous assis en cercle dans le salon. J’en étais profondément bouleversé. Je pensais qu’à la lecture de cette lettre ma famille devait ressen­tir une grande fierté. Ma mère lançait un « Quel fils incroyable que nous avons ! » à mon vieux, et mon père répondait par un « El Emi carajo quel person­nage ». Mon frère regardait dans le vide et devait sûrement se dire que son grand frère faisait preuve d’un courage extraordinaire. Moi, la joue collée à la vitre embuée du 615 A, en imaginant tout ça, je pleurais de tristesse derrière la visière de ma cas­quette Chicago Bulls. Je me dépêchais d’essuyer mes larmes pour ne pas me faire cramer par un éventuel gars du quartier qui se serait foutu de ma gueule en me voyant chialer dans le bus et je descendais plusieurs arrêts avant la gare d’Aulnay pour éviter les contrôleurs. Je marchais un peu et me calmait. Je vidais mon esprit et me concentrais sur les raisons de mon déplacement. J’esquissais un petit sourire moqueur vis-à-vis de moi-même et me trouvait un peu ridicule de me mettre dans cet état en public. Je me sentais vidé de toute énergie. J’avais rencard avec une fille. Quelle idée de rajouter du stress à une situation déjà bien angoissante. Je me mettais en retard pour des broutilles et bien évidemment je justifiais celui-ci par un mensonge proche de la vérité. Mais pas trop.

Je m’interrogeais sur ce qui venait de se passer et me surprenait de l’impact émotionnel qu’avait eu sur moi ce voyage imaginaire. Il m’était déjà arrivé de pleurer en repensant à des anecdotes que m’avaient racontées mes parents sur la prison et l’exil. Je me disais que là c’était un peu inattendu et un peu fort en terme de ressenti mais pas particulièrement exceptionnel ou original en terme de scénario. Je ressentais comme un mélange de surprise et de déjà-vu. Comme presque tout le monde j’avais déjà pleuré de douleur et de tristesse. Par contre je ne m’étais jamais laissé submerger par une expérience vécue de façon imaginaire. J’ai hérité d’une cer­taine sensibilité et l’émotivité qui en découle nous place dans la catégorie des gens qui ont la larme facile et abondante, de quoi remplir des bouteilles et épancher sa soif d’émotions fortes, mais globale­ment on pleure pour des raisons concrètes. Toute mon enfance, je vis ma mère avoir les yeux humides et verser des larmes quasi quotidiennement, épui­sée par le travail. Dans ma famille, on pleure, et ce n’est pas considéré comme une marque de faiblesse, bien au contraire. Notre sensibilité est une force. Une preuve irréfutable de notre empathie. Je crois que pour nous le fait de pleurer est un moyen de ressentir vraiment les raisons pour lesquelles on vit et agit.

Ces lettres étaient pleines d’amour et de rage. Je me suis imaginé les écrire de la même façon que Bobby Sands a écrit son journal de prisonnier gréviste de la faim sur du papier toilette, dans une cellule puante et à poil sous une couverture. Dans la dou­leur de la lutte, pour un idéal. Je m’imaginais dans une pièce sombre et humide, l’encre avait du mal à s’imprégner sur le papier rendu humide par mes mains moites. Je tremblais et me dépêchais d’écrire car je devais bouger quelques minutes après pour une action de notre cellule clandestine. Je fantas­mais beaucoup et me la racontais aussi un peu en m’imaginant être ce que je n’étais pas, et ne suis toujours pas. Ce personnage je le vivais vraiment, mon corps bouillait de rage. J’étais prêt à exploser.

Je me sentais en manque, dans l’attente de quelque chose, d’une sorte de déclic qui m’aurait per­mis de basculer dans cet univers qu’est celui de l’engagement total. Quand on a l’impression que son âme est complètement libre et que l’on a la pos­sibilité de choisir de façon certaine la cause pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie. On m’a trans­mis, je crois, une certaine attitude complaisante envers ceux qui vouent un culte à la vie de martyr et à l’existence sacrificielle. Je crois que c’est dû au fait d’avoir vu mes parents cravacher et militer jour et nuit. Les premiers arrivés et les derniers partis. Convaincus de faire ce qu’il fallait faire, même si cela était pénible et épuisant.

Je ne peux pas nier le fait que pendant longtemps j’étais sous l’influence d’une certaine forme de for­matage idéologique. Sans non plus en exagérer les conséquences. Avec le recul, je pense que cet héri­tage m’a fait moins de mal que la société de con­sommation ou la propagande ingurgitée tout au long du cursus scolaire qui a régi au moins dix-huit ans de ma vie. Je n’avais pas lu Marx mais j’étais communiste, de la même façon que les mecs de mon quartier se disaient musulmans alors qu’ils n’avaient pas lu le Coran. Ils se contentaient juste de ne pas manger de porc et de faire le ramadan. Moi, je récitais des dogmes appris par cœur et j’y croyais profondément, religieusement. J’étais convaincu de la véracité de mes propos. Ce formatage soft eut pour conséquence d’influencer le dénouement de petites histoires de science-fiction que j’écrivais étant gamin. À neuf ans, du haut de ma grande expérience, j’en écrivis une inspirée de la Guerre des étoiles dans laquelle des révolutionnaires arriv­aient sur la lune et plantaient le drapeau cubain. Ensuite ils livraient une bataille spatiale contre des impérialistes pour sauver les acquis sociaux que la révolution cubaine avait apportés aux habitants de la lune. Ça ne s’invente pas… Ma mère peut en témoigner, elle est la seule à avoir lu ma première vraie nouvelle, écrite au service de la propagande pour la révolution mondiale, et je crois qu’elle l’a conservée dans les archives familiales.

En attendant la Rencontre du troisième type mili­tante, je relatais mentalement mes fantasmes révo­lutionnaires et mettait en scène les blessures de mon esprit torturé. Je livrais mon âme, tel un vam­pire suicidaire livre son corps à la lumière du jour. Je brûlais de ce feu, un peu poétique, qui ne peut s’éteindre qu’une fois le corps physique cramé et les cendres dispersées dans la nature, ou dans un endroit symbolique.

J’ai écrit des centaines et des centaines de lettres pendant presque quinze ans, influencé par des mil­liers de lectures, d’expériences et de rencontres. Les plus marquantes et les plus nombreuses sont celles qui traduisaient un questionnement sur mon engagement humain et politique. Dans le miroir, très souvent, c’était la face de mon père que je voyais. Plus les années passaient et plus on me disait que je lui ressemblais physiquement. Ma mère nous appelait les jumeaux et cela j’en étais extrêmement fier. Néanmoins la culpabilité me rongeait de plus en plus.

« Qu’est-ce que je fais pour changer les choses ? Dans quelle mesure je ne suis pas un planqué de plus qui fantasme sur des choses qu’il ne fera jamais ? N’ai-je pas trop tendance à idéaliser la lutte armée en oubliant que la lutte peut se mener sur plusieurs fronts ? Suis-je à la hauteur de la vie de mes par­ents et de leur engagement ? J’exècre ces blancs-becs qui se la jouent rebelles ! Mais sociologiquement la majorité des guérilleros latino-américains n’étaient-ils pas issus des mêmes classes petites bourgeoises ? Etc. »

 

J’avais beaucoup d’interrogations qui ne reflétaient pas du tout ma vie du moment. C’est-à-dire que je n’étais absolument pas stressé par une activité mili­tante soutenue. J’étais un mec de cité avec tout ce que cela implique et je me prenais juste la tête tout seul, comme un fou. Mon cerveau était en ébulli­tion. Mes neurones tournaient à l’intérieur de mon crâne à toute vitesse. J’essorais mes idées mais je ne recrachais rien de propre. Au contraire, je me vidan­geais de mes angoisses et j’étendais mon linge sale et puant à la vue du reflet de ma propre personne.

Avec ces lettres je me triturais l’esprit et les nerfs mais j’encaissais et j’assumais. Je m’imaginais en Palestine, en Colombie, en Irlande du Nord, mais en réalité je n’étais nulle part ailleurs que dans ma banlieue triste. J’exprimais un peu du contenu de mes réflexions dans mes textes de rap, je lâchais des extraits de ces lettres imaginaires dans mes chan­sons. Humblement je faisais référence à des luttes et puis plus tard je prétendais en assumer l’héritage politique et l’expérience comme faisant partie inté­grante de la longue marche de l’humanité vers sa libération totale, à laquelle je rêvais de participer de quelque façon que ce fût.

Je me suis construit avec ces bouts de feuilles trans­parents et impalpables, et grâce à cet exercice je gère mes larmes beaucoup plus facilement. Je pleure au moins une fois par jour, la durée et l’intensité vari­ent selon le contexte et l’humeur, mais ça me fait du bien et ça ne veut pas forcément dire que je suis triste. Je crois que ça me vide et que ça me permet d’éliminer une partie de mes toxines émotionnelles. C’est mieux que de transpirer involontairement sous l’effet d’un relâchement de pression involon­taire. J’en suis conscient depuis peu, comme je suis conscient du fait que l’écriture de ces lettres n’était qu’une suite logique à l’évacuation d’une rage que j’avais en moi depuis mes onze ans et qui ne m’a jamais quitté.

Je suis un traumatisé qui porte une croix, ou plutôt une faucille et un marteau, qu’il n’a pas demandé à porter, et je pense que je partage cet héritage avec tous les fils ou filles de militants et d’exilés politique qui décident de s’engager à leur tour. Pour ma part je vis avec un sentiment de culpabilité qui me donne l’impression que je ne serais jamais à la hauteur, et ce quoi que je fasse.

J’ai très souvent été dans la comparaison :

« Moi, j’ai tel âge, donc au même âge, mon daron était en tôle, je ne vais pas me plaindre pour rien, j’ai quand même de la chance, sérieux, qu’est-ce que je fais de concret moi ? Et puis je n’ai jamais subi la torture, etc. »

En juillet 1991, j’avais onze ans et j’étais en Uruguay pour les vacances. C’était la deuxième fois que j’y retournais. La première fois c’était en 85 ou 86 et le voyage sur la compagnie soeur soviétique Aeroflot avait été une aventure qui mériterait d’être racontée dans les moindres détails (cinq ou six escales et plus de deux jours de voyage).

Un après-midi j’étais chez ma grand-mère Odila, la mère de mon père et je buvais du maté en mangeant des biscuits. Nous discutions ma grand-mère et moi, je lui posais plein de questions sur mon grand-père que je n’ai pas connu. Elle me lisait des lettres enflammées qu’il lui avait écrites. À un moment la discussion a dévié sur mon père et trois heures après quand elle s’est finie, l’abuela m’avait raconté dans les moindres détails comment les militaires étaient venus chercher son plus jeune fils, cette hor­rible année de 1972, les visites en prison, la torture et d’innombrables anecdotes. Je n’ai quasiment pas parlé pendant trois heures. J’ai écouté attentivement et j’ai tout absorbé comme une éponge. Je crois que ça faisait du bien à ma grand-mère d’en parler, peut-être n’avait-elle pas eu l’occasion de le faire depuis longtemps. Moi j’avais l’impression d’écouter le récit d’un film dramatique, il y avait quelque chose de surréaliste et en même temps de fascinant. J’avais du mal à croire qu’elle parlait de mon père. Mes parents m’avaient déjà beaucoup parlé de tout ça, je n’étais absolument pas dans l’ignorance, mais là, c’était différent, ma grand-mère avait rajouté beau­coup d’émotions et de détails à son récit. Je restais stoïque et muet. J’embrassais ma grand-mère sur le front pour lui dire au revoir. Ses yeux étaient pleins de larmes et les miens un peu humides. Cinq minutes après j’arrivais chez mon autre grand-mère où nous étions logés avec ma famille. Ma mère me vit arriver et dû remarquer que je n’étais pas comme d’habitude. Je ne parlais pas. Je suis parti m’isoler dans la chambre de mes parents et là j’ai explosé. J’ai commencé à cogner sur les armoires, à foutre des coups de pied et des coups de poing sur les meubles et à hurler comme un enragé. Ma mère est entrée brusquement dans la chambre et m’a demandé ce qui se passait. « Que pasa emi ? Que pasa ? Calmate ! » Je n’arrivais pas à me calmer et je criais. « Papa ! Papa ! Je vais tous les tuer ses sales bâtards de militaires ! Ces sales flics de merde assas­sins ! Esos hijos de puta de milicos de mierda ! » Mon père, qui avait entendu les cris et le boucan, est arrivé après ma mère et m’a pris dans ses bras pour me calmer. Je pleurais dans sa poitrine et je l’embrassais fort, comme si j’avais peur que quelqu’un lui fasse du mal. Je ne voulais pas le lâcher. Au bout d’un moment je me suis finalement calmé et ils m’ont demandé pourquoi je m’étais mis dans cet état. Je leur dis que j’avais passé l’après-midi avec l’abuela Odila et qu’elle m’avait tout raconté, que j’étais triste et en colère. Mon père me dit que c’était bien que je sache la vérité. C’est la première fois que je le vis verser quelques petites larmes discrètes.

Des années après, en 2001, je me souvenais de cette histoire. J’étais à Montevideo avec mon oncle Daniel, El Negro, assis sur le trottoir en face de son épicerie. Il était sorti me rejoindre et m’avait montré en poin­tant du doigt un bonhomme d’un certain âge qui marchait sur le trottoir de l’autre côté de la rue. « Lui, c’est un ancien commissaire qui a torturé des gens pendant la dictature. » Il m’avait dit ça le plus simple­ment du monde. Ce fut un choc que je camouflais comme si de rien n’était et qui me tuméfia l’esprit. Mon cerveau se mit en ébullition. J’avais envie de le tuer sur place. J’en tremblais de haine. Une bonne balle dans la nuque nette et sans bavure. J’enrageais que cet enfoiré puisse se balader tranquillement en toute impunité. Je pensais à mon vieux et à tous les disparus. Je me mis donc à imaginer la scène et à écrire la lettre imaginaire qui expliquerait ce qui s’était passé et pourquoi j’avais exécuté froidement ce vieux type qui paraissait inoffensif. Pourquoi je ne regrettais rien et pourquoi j’assumais cet acte, tout ceci, bien sûr, depuis ma cellule de prisonnier. Mais il ne se passa rien, comme d’habitude. Sauf que cette fois-ci, je ne pleurais pas. Je serrais les poings très forts et je voyageais mentalement entre les souvenirs de mon enfance et le récit de l’histoire de mes parents. La lettre, comme toutes les autres, resta gravée sur les parois fissurées de ma mémoire.

Skalpel

Extrait du recueil de nouvelles « Fables de la mélancolie ».

Paru en Août 2012

Collection Béton arméE

Editions BBoyKonsian

ISBN: 978-2-9538046-2-1

Disponible ici:  http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html

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