DUEL A LA BOULANGERIE ///

Je me fais chier dans cette queue de merde, dans une boulangerie de merde, pour acheter un croissant de merde, comme chaque matin de merde, avant d’aller à un boulot de merde. C’est mon petit rituel. Ma petite souffrance quotidienne avant d’embaucher. Sauf le lundi. J’y échappe en raison de la fermeture hebdomadaire et je dois avouer qu’à chaque fois il me manque un petit quelque chose.

Dans la bouche, j’ai encore le goût du dentifrice qui s’est quelque peu mélangé avec celui du café. Je baille, me frotte les yeux et me passe la main sur le visage pour finir de me réveiller. Je gratte ma barbe de trois jours et me décrotte le nez en pensant au croissant que je vais avaler dans quelques minutes. Certains diront que c’est dégueu, mais moi je m’en fous complètement. J’encaisse car ce n’est pas pire que ce que je vais supporter d’ici quelques minutes.

Aujourd’hui nous sommes mardi. Et comme chaque mardi, Gros Cul va entrer dans la boulangerie en faisant un bruit pas possible. Il va dire bonjour, balancer une blague foireuse à la jeune vendeuse et rigoler bruyamment en faisant frétiller sa moustache jaunie par les gitanes maïs qu‘il fume comme un pompier. Je lui ai donné le surnom de Gros Cul et c’est tout sauf un hasard. Celui-ci lui va à merveille, mais parfois je l’appelle aussi Mégot ou Puchito en espagnol, Gras-double fonctionne bien aussi. Je précise que ce n’est pas juste une personne obèse qui traîne un bide et un cul pas possible, c’est aussi un flic et c’est surtout cette particularité qui en fait une insulte ambulante et quelque chose d’insupportable pour les gens comme moi.

C’est un gardien de la paix, un vrai de vrai, avec l’uniforme bleu, les épaulettes, la médaille, le flingue, le tonfa et le képi. Ces joues sont rouges et sa peau est blanche comme mes fesses. Il dégage quelque chose de vulgaire mais ce n’est pas seulement dû à son apparence de gros beauf dégueulasse. Il transpire la médiocrité par tous les pores de sa peau quasi transparente. Il pue, au sens propre comme au sens figuré. Comment vous dire ? C’est un magnifique spécimen de keuf. Un bidochon armé. La partie visible de l’iceberg ou bien la partie odorante. Il aurait pu jouer dans un film tellement il est caricatural. Un vrai cliché sur pattes. Je vous jure, on a l’impression qu’il sort d’un bal costumé. Il est beau tellement qu’il est moche mais je n’ai aucune tendresse pour ce gros tas de merde.

Chaque mardi, quasi à la même heure, Gros Cul entre dans la boulangerie et ne fait pas la queue. Pourquoi la ferait-il ? C’est un privilégié et personne n’ose lui faire remarquer quoique ce soit. Même pas moi. Il sait qu’il en impose un max, pas par son charisme, mais par son odeur et la place qu’il occupe, et je pense sincèrement que les gens ne disent rien car ils sont pressés de le voir traîner ses fesses ailleurs. En fait, ils souhaitent se débarrasser de lui le plus rapidement possible. Et s’il pouvait emporter ses mouches avec lui ça serait vraiment sympa de sa part. Personnellement, j’ai tout sauf envie de me prendre la tête avec Gros Cul avant d’aller au boulot. C’est déjà assez difficile de supporter le patron et ses sbires, qui d’une certaine façon sont pires que les flics qu’ils n’ont jamais réussi à être. Si en plus je dois gifler ce gros sac avant de me rendre au turbin, je n’en sors plus.

Malgré tout, à chaque fois que je le croise, je ne peux m’empêcher de m’imaginer en train de lui voler son flingue. Ça serait tellement facile. Un coup de tête, deux ou trois patates dans son ventre, un piétinement facial et hop ! Son flingue atterrirait dans mes mains salies par son sang et sa sueur. Même un petit de douze ans pourrait tenter le coup sans prendre trop de risques. Au pire, il lui arracherait le calibre et pourrait s’enfuir en courant, Gros Cul serait totalement incapable de le rattraper à moins qu’il ne roule et qu’il ne prévienne ses collègues pour que ça fasse un effet boule de neige. Une vraie avalanche d’uniformes bleus en plein Paris.

Je ris en m’imaginant la scène. C’est comme si elle était réelle. Je m’entends penser à haute voix, mais je ne m’exprime pas assez fort pour que le reste des gens qui font la queue avec moi dans la boulangerie puisse m’entendre. Cela dure quelques secondes et précède souvent le moment où je vais me boucher le nez et respirer par la bouche tellement son odeur est insupportable. Puis je me calme, mais pas trop quand même. Cet enfoiré me fout la haine. Je le regarde un peu de travers avec un air méprisant et j’ai un petit haut le cœur quand il empoigne le sac plein de croissants et de pains au chocolat pour ses collègues du commissariat d’à côté. Avant de commencer leur taf de merde, les poulets vont bien se gaver, comme de bonnes oies. Après ça, ils seront en pleine forme pour commencer leurs basses œuvres de larbins au service de l’État.

On a l’impression que les connards comme Gros Cul n’existe que dans les films mais malheureusement, comme souvent, la réalité dépasse la fiction. De plus, quand on regarde un film, il n’y a pas l’odeur des personnages qui vous agresse de bon matin. Parfois, on peut même avoir un peu d’attachement ou de sympathie pour un personnage qui dans la vraie vie ne vous inspire que haine et mépris. Certains diront que c’est la magie du cinéma qui opère un mécanisme de séduction inconscient mais, à cet instant précis, dans cette longue queue, en plein hiver, je vis une réalité saupoudrée d’effluves qui donnerait la gerbe à un mort vivant.

La présence de Gros Cul m’emmerde au plus haut point. Et ce matin, je sens qu’il y a quelque chose de particulier. Ce n’est pas exactement comme d’habitude. Peut-être qu’il pue un peu plus que les autres fois. Ou alors c’est moi qui suis d’une humeur massacrante et qui ne fais pas preuve de patience. Sa présence m’exaspère et je ne peux m’empêcher de pouffer. Je cherche son regard pour le provoquer en duel et lui faire ravaler son sourire de gros con sûr de lui. Son impunité est une insulte à mon intelligence. Cet enfoiré a tout d’un coupable. C’est une bavure à lui tout seul et sa présence me renvoie à toutes les humiliations qu’il a dû faire subir aux pauvres gars qu’il a croisés dans les cellules de son comico. Il est l’institution policière personnalisée dans un corps difforme et ingrat. Un peu comme cet enfoiré de flic qui s’était foutu de ma nationalité un jour où je me suis retrouvé en garde à vue pour une baston avec de gros boeufs bourguignons de la BAC. Cet imbécile raciste avait été incapable de savoir dans quel continent se trouvait mon pays d’origine. Sans l’aide de deux de ses collègues, tout aussi cons que lui, il n’aurait jamais su. Ce qui ne l’avait pas empêché de me traiter de sale bougnoule. Un compliment pour le Sud-Américain que je suis.

Je me dis que je pourrais harponner cette baleine puante d’un seul coup, mais je me retiens à chaque fois. Sauf aujourd’hui, je crois que je vais le pêcher au vol et attendre de voir quelle va être sa réaction devant mon évidente insolence et mes provocations répétées.

Dans un premier temps, je tousse et exprime bien fort, pour que tout le monde entende dans la boulangerie, le fait que ça pue horriblement. J’interpelle la vendeuse sur un ton faussement moqueur : « Dis donc, ma petite dame, c’est vos baguettes qui schlinguent comme ça, ou bien c’est quelqu’un qui n’a pas pris de douche depuis un moment ? »

Les gens dans la queue ont l’air interloqué, et j’entends murmurer une vieille dame qui me fait les gros yeux. Je peux lire dans son regard accusateur un reproche certain. D’habitude, nous, les gens de la queue, nous sommes tous complices et solidaires face à l’adversité que représente la présence de Gros Cul. Nous formons une sorte de collectif anti-puanteur, bien soudé. Mais là, c’est différent. Les pupilles de la vieille m’accusent d’avoir rompu le pacte de façon unilatérale. Et d’avoir osé exprimer à haute voix ce que tout le monde dans cette boulangerie, à cet instant précis, pense tout bas, ou plutôt renifle secrètement. Pour elle, je suis certainement un traître qui n’a pas pris le temps de consulter ses camarades dans le but d’agir collectivement. Un aventuriste de merde qui a voulu jouer le martyr ou le héros en allant seul au front pour dénoncer une situation insoutenable.

Une jeune fille devant moi sourit du coin de la bouche et la vendeuse est devenue toute rouge. Moi, qui suis en mode pêcheur de baleine, je crois que je vais concurrencer les japonais en me faisant un bon thon rouge de chez Miss écarlate. Tout le monde s’est plus ou moins arrêté de parler et interroge du regard son voisin en attendant une réponse de la vendeuse qui ne vient pas. Le silence est pesant. Je décide de m’exprimer à nouveau. Mais au lieu de calmer le jeu en affirmant avec un large sourire que je ne fais qu’une blague, j’en rajoute une couche.

« Non, sérieux, vraiment, ça pue grave, on dirait que quelqu’un s’est baigné dans la merde et qu’ensuite il s’est séché avec une serviette crasseuse qui empeste le vieux vin moisi ? »

En prononçant ces paroles, j’ai une sorte de haut-le-cœur qui me met mal à l’aise. La vendeuse n’est plus seulement rouge, elle s’est carrément transformée en tomate. J’ai presque envie de lui foutre un peu de sel sur la gueule et de la croquer délicatement. J’entends un « Oh! » qui vient du fond de la queue et qui est l’oeuvre d’un petit gars à lunette dont l’apparence serait l’antithèse de Gros Cul. Son corps est à l’opposé de celui de Gras-double. Je décide de lui donner le surnom de Petit Anus. Je suis sûr qu’il lâche des pets de nonne silencieux, mais non moins puant. Décidément je suis en plein festival de trous de balle. Si j’avais su, j’aurais ramené un peu de PQ pour ces messieurs.

Je vois Gros Cul qui se retourne doucement vers moi. L’air méchant. Il ressemble à un chien enragé qui s’est roulé dans la merde ou qui a reniflé le cul d’un autre cabot sans réussir à trouver ce qu’il cherchait. Sa bouche puante s’ouvre pour laisser sortir des mots odorants : « Monsieur le comique, vous pourriez être plus poli et ne pas déranger l’aimable clientèle qui vient acheter son pain tranquillement.

– Et toi, gros con, tu pourrais prendre une douche de temps en temps, au lieu de nous agresser avec ta sale odeur qui empeste le cadavre de rat mort.

– Pardon ? J’espère que ce n’est pas à moi que vous vous adressez comme ça ?

– Mais si, gros cul, c’est à toi que je cause. Et crois-moi, je ne suis pas le seul ici à penser que tu pues horriblement. T’as pas remarqué que tout le monde se bouche le nez ou retient sa respiration quand t’es dans les parages ?

– Attendez, mais j’hallucine, bordel, pour qui est-ce que tu te prends, jeune trou-du-cul ? »

Le comble ! Je me fais insulter de trou-du-cul par Gros Cul. C’est la meilleure celle-là. Je constate que Gros Cul s’exprime dans un français plutôt correct. J’aurais pensé qu’il serait incapable de conjuguer un verbe correctement, surtout sous l’effet de la colère. Son expression orale ne colle pas avec son physique. C’est bizarre que depuis tout ce temps je n’aie pas remarqué ce détail qui m’étonne fortement.

Je lui réponds sur un ton moqueur.

« Pour qui je me prends ? Mais pour un putain de pêcheur de baleine qui en a marre de supporter ton odeur et tes blagues foireuses tous les mardis matin, grosse merde, voilà pour qui je me prends, bordel ! Je vais te foutre un hameçon sur la bite si tu ne prends pas la décision devant nous tous, solennellement, de te laver, saloperie gerbante ! »

Gros Cul a la bouche ouverte, tant mieux, ça lui permettra de gober les mouches qu’il traîne avec lui tels des petits chiens de compagnie. Je sens qu’il est tellement choqué, qu’il n’arrive pas à exprimer quelque chose par la parole. Je baisse mes yeux vers le sol et je constate qu’une flaque de pisse jaune se forme autour de ses jambes qui ressemblent à de gros jambons de Bayonne. Super, maintenant, en plus de la merde, ça va puer la pisse jaunâtre de connard qui n’a pas trop l’habitude de boire de l’eau. Je renchéris.

« Qu’est-ce qu’il y a mon WC ambulant ? T’as plus rien à dire ? Ta propre odeur paralyse tes cordes vocales ? Ta langue est anesthésiée sous l’effet des substances dégueulasses que ton corps produit ? Allez, accouche, dis quelque chose, exprime-toi. T’as pas envie de m’insulter et de jouer le cow-boy ? »

Il ne répond toujours rien. Les gens autour de moi, dans la queue, sont comme paralysés. Peut-être que sa pisse a un effet soporifique et qu’ils dorment éveillés.

Je vois sa main droite qui tremble et qui se dirige lentement vers son flingue. Ses yeux sont rouges. Et la haine peut se lire sur son visage pâle. Puis tout s’accélère et je perds le contrôle de la situation. Mon sourire s’estompe subitement pour laisser place à un rictus indescriptible. Je mouille mon slip à la pensée que ce con va prendre son flingue et me tirer comme un lapin. Des images incohérentes défilent dans ma tête et je regrette d’avoir fait le mariole. La main s’approche de plus en plus du flingue. Je commence à bégayer des mots que je ne comprends pas moi-même. Je crois entendre un « attends, calme-toi » pas du tout confiant. Je sens que je cède à la panique. Le désespoir m’envahit. J’ai peur. Soudain les gens qui faisaient la queue avec moi me regardent tous en souriant diaboliquement. Je transpire. La vendeuse commence à éclater de rire. J’entends des « hahahaha » et des « hohohoho ». Putain, mais qu’est-ce qui se passe, c’est quoi ces conneries ?

Le flingue est dans la main de Gros Cul. Petit Anus empoigne une baguette et commence à s’avancer de façon menaçante vers moi. La vieille ouvre son manteau violemment et exhibe une poitrine flétrie, dont les tétons crachent de la pisse qui m’éclabousse le visage. Mes yeux me brûlent. Je crie. J’ai le temps d’apercevoir Gros Cul qui pointe son flingue vers moi. Il tire. La balle atteint ma jambe droite. Je tombe. Les « hahahaha » et les « hohohohoh » résonnent de plus en plus fort dans ma tête. Je suis sur le ventre. Petit Anus se précipite sur moi, baisse mon pantalon et commence à m’enfoncer une baguette dans le cul. Je hurle de douleur. Dans la boulangerie, il y a un fou rire général. J’ai mal. J’ouvre mes yeux qui s’étaient refermés à cause de la douleur et j’aperçois tout le monde qui se transforme en merde. Tout va très vite. Je nage dans la chiasse. Je vomis. Je me noie. Je n’arrive plus à respirer. Je me réveille.

Je suis assis sur des chiottes. Ça pue. Mon pantalon est baissé. J’ai de la gerbe sur mon ventre et une bouteille de vodka presque vide dans la main droite. Il y a des traces de pisse sur mon froc. Et le goût de la bile dans ma bouche manque de me faire vomir.

« Où est-ce que je suis ? C’est quoi ce bordel ? Putain de merde ! »

C’est le cas de le dire.

Skalpel

Extrait du receuil de nouvelles: « Fables de la mélancolie »

Paru en Août 2012

Collection Béton arméE

Editions BBoyKonsian

ISBN: 978-2-9538046-2-1

Disponible ici:  http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html

EPIGRAPHE (Fables de la mélancolie) ///

« Hier, en ouvrant les yeux sur le monde, je vis le ciel de part en part se révulser. Je voulus me lever, mais le silence éviscéré reflua vers moi, ses ailes paralysées. Irresponsable, à cheval entre le Néant et l’Infini, je me mis à pleurer. »

Frantz Fanon

Chronique des « Fables de la mélancolie » (Article 11) ///

Chronique du livre de Skalpel « Fables de la mélancolie » par Sébastien Navarro parue sur Article11.info le 2 octobre 2012.

« Nous sommes en guerre pas pour la paix mais la victoire »
Cela fait un bail que Skalpel triture les mots, les tricote et les détricote. Il a d’abord été rappeur – il l’est toujours d’ailleurs -, crachant son quotidien sauce banlieues 93 sans fard ni maquillage. Aujourd’hui, celui qui se revendique « écriteur » plutôt qu’écrivain sort un recueil de textes, « Fables de la mélancolies ». Là aussi, il ne triche pas.
Les éditions BboyKonsian (1) récidivent : après Le Théorème de la Hoggra dont il fut question il y a peu ici-même, c’est au tour de Skalpel, rappeur de feue La K-Bine (2), d’allonger le corps de ses insomnies sur la table d’autopsie. Itinéraire d’un banlieusard du 93 qui n’a pas coupé le cordon avec une matrice en constante ébullition.

« J’ai grandi avec des fils et des filles d’immigrés maghrébins. Mon empathie et mon identification à une communauté spécifique ne sont pas théoriques. Je dis nous, quand je parle de mes frères arabes avec qui j’ai grandi, cela peut paraître bizarre pour un Uruguayen, mais ma carte de séjour et mon vécu me donnent toute la légitimité pour le faire. » Skalpel se raconte. Skalpel se situe. Skalpel s’est ouvert le bide et déballe ses entrailles pour un examen attentif. Tout ça est chaud et passablement visqueux, par moment les relents indisposent. Le type n’a pas mis de gants. Encore moins de masque. Les mesures prophylactiques, il s’en carre. Le staphylocoque doré, encore un truc que seuls les bourges ont les moyens de se payer.   Skalpel écrit. C’est pour cela qu’il est écriteur. Pas écrivain ; écriteur. La différence ? L’écrivain naît pour diffuser son message ; l’écriteur disparaît pour laisser place au sien. « Quand l’Ecriteur parle de la merde, c’est parce qu’il l’a goûtée ou au moins qu’il a fait l’effort de la renifler un peu. Il méprise les écrits théoriques qui ne sont pas tirés de la pratique, de l’expérience personnelle ou de l’enquête rigoureuse. » Veinard de première, Skalpel n’a eu qu’à ouvrir la fenêtre pour trouver la matière brute de ses cogitations : le béton de la Cité des 3 000 à Aulnay-sous-Bois où il a grandi. La Seine-Saint-Denis. Tout part de là. De la substantifique moelle du Neuf-Trois, de laquelle il a tiré sa principale inspiration. Il a rassemblé une quinzaine de texte et appelé le tout : Fables de la mélancolie. Ça donne l’impression qu’il nous écrit d’un territoire lointain, une de ces zones grises qu’on connaît si mal : quelque nervure à lumière orangée à la rigueur. La cité donc. Ses clichés. Sa violence. Ses combines. Ses médias. Ses solidarités. Son rap. Ses plans drague. Ses rêves.

Pour les flics, Skalpel alias Emiliano est un « sale bougnoule » parmi les autres. Voilà qui fait son affaire, au Latino, même s’il est conscient qu’être un fils de réfugiés politiques Tupamaros (3) a fait de lui « quelqu’un de fun et d’atypique dans la cité  ». Car Skalpel est le fruit d’une histoire, et cette histoire lui a été transmise par ses parents. Biberonné au marxisme-léninisme, le jeune homme s’est peu à peu ouvert aux idées libertaires. Il relate ses discussions politiques avec ses potes au bas des barres. Il leur parle de Cuba, de Guevara qu’il considérait à l’époque comme «  l’être humain le plus parfait que la Terre ait jamais connu  » avant que Bakary le corrige : «  L’être humain le plus parfait était le prophète Mohamed. » Beau joueur, Skalpel continue son récit. Même pas ébranlé par ce crime de lèse-laïcité… Les textes alternent : entre chroniques et cogitations personnelles, fantasmes et portraits souvent tendres. Tel celui de Mehdi dit « Montana », un pote qui ramène tout au Scarface de De Palma : « Fidel Castro ?! C’est un bonhomme ! Il est increvable et il emmerde grave les States ! En plus il déchire grave avec ses gros cigares de parrain ! »
L’écriture est brute, sans fard. La paluche pleine de cals ; les yeux rougis par de vertigineuses introspections. Les impudeurs s’enchâssent dans quelques échappées lyriques très contrôlées. Skalpel est un obsédé du contrôle. Contrôle de ses nerfs, de ses pulsions, de ses émotions. Le type n’a rien à foutre du pilotage automatique. Il sait qu’il est aux commandes de quelque chose qui le dépasse. Et ce quelque chose, cet héritage, cette brutale compréhension du monde tel qu’il va, cette conscience militante qu’il a dans son ADN comme d’autre ont chopé celui de la connerie ambiante, en fait un être éminemment redevable : «  Ma vie s’écrit en minuscule, et je ne suis même pas sûr d’être l’unique auteur de ces quelques lignes introspectives. » Il s’examine avec la patience et la minutie d’un entomologiste penché sur une nouvelle race de diptère. Le type veut comprendre. Sa propre biologie, celle de l’Histoire, la plurielle, celle des conclusions dramatiques et des épilogues revanchards, celle des luttes sociales, celle du béton des 3 000 parce qu’il fait partie de ceux qui savent « qu’aucun changement radical dans cette société ne se fera sans les habitants des quartiers populaires, des cités et des taudis modernes  ». Il met en garde ses frères et ses sœurs contre les chacals qui ne voient dans les grands ensembles périurbains au mieux qu’un réservoir à suffrages au pire qu’un cœur de cible prémâché pour les voracités cathodiques. Il pointe du doigt ces militants bon teint bon œil venus s’acheter une bonne conscience en traversant le périph’ et prévient ses frères : «  Si des gens viennent vous voir pour vous demander de militer pour telle ou telle cause, exigez d’eux de la cohérence, du suicide social, de la rupture familiale et des partages des difficultés de votre quotidien. Si c’est pour des élections, giflez-les […]. S’ils ont pitié de vous, dépouillez-les et laissez-les à poil. »
Au fond c’est une histoire de pêché originel. À partir du moment où l’individu est gagné par les idées révolutionnaires, à partir du moment où il inscrit sa vie dans un processus de transformation radicale de la société, il ne peut faire l’économie d’un minimum d’examen autocritique. Dans quelle mesure, ma vie, mes actes, mes choix sont en adéquation avec mes idéaux ? Skalpel a une fixette : la cohérence. Les lâchetés quotidiennes, les siennes propres et celles des autres, en ligne de mire. Il exècre « ceux qui sont capables de tenir un discours ultra radical dans leurs livres et d’avoir une attitude totalement opposée à ce discours dans la vie de tous les jours ». On pense à l’icône du néo-polar français proche de l’Internationale Situationniste, Jean-Patrick Manchette qui faisait, un jour d’octobre 1969, ce constat lucide sur sa propre duplicité, entre désir révolutionnaire et conservatisme petit-bourgeois : «  Je cherche donc à me ménager le pur retournement de veste. Avec le système tant qu’il pourra m’appointer abondamment. Avec la révolution dès qu’elle sera le seul moyen, ou le seul espoir, de jouir.  » (4) Une posture à des années-lumière de celle défendue par Skalpel et son schéma de l’écriteur.
L’écriteur est un militant, avec tout ce que cette référence implique comme renvoi à la charge étymologique du mot : miles (le soldat). D’où ces références, latentes ou explicites, à la violence. Cette violence, Skalpel n’en fait ni l’impasse, ni un plat. Il fait avec. Par moment, elle le démange. À d’autres, elle le dérange. Les humeurs désabusées et autres manœuvres dilatoires (camarades, la situation n’est pas mûre…) conviennent peut-être au peuple du premier monde, mais dans son monde à lui, sous perfusion du trabendo et taraudé en permanence par l’urgence sociale, il y a belle lurette qu’on est rentré en résistance : «  La violence révolutionnaire c’est bien quand c’est à 5 000 kilomètres et que l’on peut suivre son évolution sur internet en enfilant son tee-shirt de Marcos, mais quand c’est au pays basque, en banlieue ou en plein Paris, c’est trop radical. »
L’endroit est idéal pour le panorama. Au loin : les bretelles d’autoroute, le clocher d’une église, et peut-être même en arrière-plan une colline quelconque que l’on devine à travers la brume. En périphérie, les rectangles érectiles de quelques tours bâties au pas de charge dans les années 1960. Des Trente-Glorieuses aux Trente-Foireuses, reste la cité. Ouvrière, populaire. Guerrière pourquoi pas. Tout est question de point de vue. Et l’on pense encore une fois que le plus important n’est pas toujours ce que l’on regarde. Mais d’où l’on regarde.

1. BboyKonsian   : à la fois label de rap hardcore, webzine sur l’actu rap et militante et maison d’édition.

2. Après une expérience solo, Skalpel revient au sein d’une nouvelle formation : Première Ligne dont la prochaine galette est attendue en décembre 2012.

3. Le Mouvement de libération nationale – Tupamaros était une organisation révolutionnaire, auteure d’opérations de guérilla sur le territoire uruguayen durant les années 1960 et 70. Ses membres ont depuis déposé les armes et l’organisation a intégré le jeu politique institutionnel.

4. Jean-Patrick Manchette – Journal 1966-1974 – Éditions Gallimard, 2008.

A COUTEAUX-TIRES ///

Disponible : FIN NOVEMBRE 2013

 « Une fois il l’avait entendu parler comme à un chien à un surveillant qui n’était plus là et que d’autres enfants appelaient le blédard. (…)Ikar n’avait pas aimé ça, car avant que son père ne meure il se souvenait que plusieurs fois, des flics l’avaient insulté de sale raton et de métèque, de sale étranger. D’ailleurs, il en avait une lui aussi, de carte de séjour, il n’avait pas eu l’immense honneur de naître en France. (…) Il s’assit et dit « On va attendre tranquillement que le police vienne connasse ». Ikar ne pensait plus à son chantage ni rien. Il se sentait fort. Un nouveau plan s’était formé dans sa tête. Quand les flics viendraient il ferait l’enfant traumatisé et pleurerait des litres de larmes. Quand le flic se pencherait pour l’aider il le planterait comme un couteau rentre dans le beurre. Il aurait sa vengeance. »

À couteaux tirés, second recueil de nouvelles de Skalpel, aligne des histoires, inspirées de son vécu, qui tentent d’explorer la violence, les résistances, le quotidien dans les marges du territoire français. La puissance brute de l’écriture, la crudité du verbe font de ces nouvelles un exemple d’une nouvelle littérature noire en mal de reconnaissance. Si la littérature noire américaine est désormais reconnue en France et largement traduite, son équivalent qui émerge des bas-fonds de la société française demeure inexistant. Comme si les réalités froides et brutales que cette littérature explore voulaient être tenues à l’écart, réduites au silence. À sa manière, c’est ce silence qu’À couteaux tirés, entend commencer à briser. Le recueil de nouvelles est accompagné d’un cd 15 titres inédits, le 6eme album solo de Skalpel.

Syllepse / Bboykonsian

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FABLES DE LA MELANCOLIE ///

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NOUVELLES:

01 * J’écris
02 * Ma cité
03 * Une envie de meurtre
04 * Mes lettres
05 * Duel à la boulangerie
06 * Rêves
07 * El pato, preso N°4.2.4 (Fragment d’une vie)
08 * R.E.R B
09 * Dalle de chacal
10 * La légende
11 * Mehdi Montana
12 * Campamentos
13 * J’ai mal
14 * Intermède pour elle
15 * Paris, un soir de janvier
16 * Conclusion

Couverture du livre.
Paru en Août 2012
Collection Béton arméE
Editions BBoyKonsian
ISBN: 978-2-9538046-2-1

Dispo ici: http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html

EL PATO : Prisonnier 4.2.4 ///

El Pato est sorti de prison à l’âge de vingt-cinq ans, le 20 février 1978 à 9 heures du matin. Je passe les détails de la procédure et les petites anecdotes propres à de tels moments. Je crois que si vous avez eu l’occasion de lire des récits d’anciens prisonniers ou d’entendre des témoignages de détenus, vous pouvez tenter d’imaginer ce qu’il a dû ressentir et éprouver comme sensation. Dans ce cas précis, la différence principale réside dans l’interprétation imaginaire du rôle du détenu. Il aurait fallu ne pas dramatiser la scène à outrance et ne pas transformer le personnage en héros ou martyr. Ce rôle d’acteur improvisé vous aurait placé à des milliers de kilomètres des fantasmes nourris par les militants qui ne voient ce genre d’événements qu’à travers le prisme de l’exotisme révolutionnaire. Avec cet oeil admiratif et naïf qui fait perdre toute objectivité à l’analyse d’une scène très banale mais non moins grave et émouvante.

Cette sortie de prison fut similaire à beaucoup d’autres sorties de prison qui emplissaient les cœurs de nombreuses familles, éparpillées un peu partout dans le monde, d’une joie intense.

En Uruguay et plus largement en Amérique latine, la torture était appliquée systématiquement sur le prisonnier qui était soupçonné d’être membre d’une organisation considérée comme terroriste. Les formes d’enfermement et de traitement variaient d’un continent à l’autre, mais globalement le traitement était assez inhumain. L’impression d’avoir remplacé la condamnation à un supplice physique par une « simple condamnation à une peine d’emprisonnement » devait être vécu par les geôliers comme une autorisation tacite à faire payer plus. C’est-à-dire à laisser le champ libre à la torture prétendue inexistante et condamnable par les lois internationales. La vérité c’est que la doctrine de la guerre antisubversive était appliquée scrupuleusement. Dans les prisons uruguayennes, on utilisait l’électricité de la même manière que les Français l’avaient fait en Algérie quelques années auparavant. Dans certaines parties de l’Europe, c’était la torture blanche qui prévalait. Le détenu était considéré comme un patient tombé entre les mains cruelles d’un psychiatre tortionnaire qui voyait là l‘occasion de faire des expériences scientifiques morbides. Les anciens prisonniers de la RAF (Fraction armée rouge) en savent quelque chose. La Guardia Civil en Espagne n’avait rien à envier non plus à ses homologues latino-américains en ce qui concerne le traitement qu’elle affligeait à ses prisonniers politiques basques. Et aujourd’hui c’est toujours une réalité qui perdure.

El Pato était un prisonnier de plus parmi des milliers d’autres qui hantaient les cachots des démocraties modernes et des dictatures qui recouvraient la planète dans les années 70. Fruit d’une époque où la densité et l’activité des mouvements révolutionnaires, qui voyaient en la lutte armée un outil de plus à disposition pour faire de la politique et surtout faire la révolution, étaient à son comble. Ce qui le différenciait des prisonniers de droit commun au fond ce n’était pas tant son statut de politique que le fait qu’il se considérait comme un prisonnier en lutte. La prison était un nouveau front dans lequel il fallait prolonger le combat mené à l’extérieur. Cela était parfois très compliqué à mettre en place et la plupart du temps il se contentait juste de survivre au quotidien.

Il était une pièce parmi des milliers d’autres qui formaient l’armature d’un mouvement et d’une organisation politico-militaire. Inutile de préciser que, sans cette armature, rien ne pouvait fonctionner correctement. Cependant avec le recul des années, ce constat se heurte à une réalité qui nous a démontré qu’une fois les dirigeants de l’organisation Tupamara enfermés, le mouvement s’est effondré comme un château de cartes. Comme si cette armature fondamentale n’avait pas tenu le choc sous l’effet de la pression. Si cela ne se discute pas, je pense qu’il ne faut pas négliger la valeur et l’importance de ces contingents d’anonymes qui permettaient l’existence même de l’organisation. Ce qui a contribué à l’effondrement, en plus de la machine répressive très bien organisée, c’est le type d’organisation pyramidale qui dans ce cas comme dans d’autres a court-circuité un certain esprit d’initiative et bloqué, une fois le « chef » arrêté, la chaîne de commandement. La panique l’a emporté. On ne savait plus très bien à qui l’on devait obéir et le fait d’évoluer dans des sphères très compartimentées avait augmenté la perte de repères. Ce n’est pas l’abnégation, ni la sincérité des militants qui était en cause. Aucun jugement de valeur ne peut être donc émis dans le cas présent. Dans ce cas comme dans d’autres, on constate que la sacralisation des chefs est un bon stimulant qui peut s’avérer efficace dans certains cas, mais qu’au final c’est un paralyseur qui laisse s’installer les pires aspects du pouvoir et de la domination au sein des organisations politiques armées.

El Pato était un anonyme, membre de la majorité silencieuse, dévoué corps et âmes à son organisation politique. Ce n’était pas un héros, un leader charismatique ou un chef, c’était un jeune militant qui après six ans d’enfermement, retrouvait un peu de liberté et respirait un peu d’air frais qui empestait encore le cadavre pourri et le sang séché sur les tables de torture.

Si l’occasion se présentait, il vous dirait sûrement que « s’il y avait quelque chose à tirer de ce passage en prison avec ce statut de politique, ce serait quelque chose de collectif, de la même manière que la résistance à l’intérieur de ces murs était collective ».

De cette horrible prison, il est sorti très affaibli physiquement. Il était très mince mais, en même temps, le sport pratiqué assidûment aidant, dans un état relativement convenable au vue de la situation dans laquelle il se trouvait. Je ne sais pas s’il portait sa moustache légendaire que je lui ai toujours connue et dont sa femme n’a cessé de lui demander de raser pendant ces vingt-cinq dernières années. Peut-être pour retrouver un peu de ce visage dont elle était tombée amoureuse trente ans plus tôt. J’imagine son sourire et ses yeux humides qui devait refléter cette joie et cette tristesse mêlées qui lui sont propres, et dont je suis capable d’en discerner les aspects depuis que j’ai l’âge de raisonner convenablement.

L’ironie de l’histoire voulut que la prison qu’il occupât pendant presque six ans fut située dans une petite ville du nom de Libertad. La tôle était communément appelée la prison de la Liberté. Triste contradiction dont il vaut mieux, à l’intérieur des murs, rire doucement que de passer sa vie à en pleurer. Pour les familles et les proches qui faisaient des milliers de kilomètres chaque mois, cela ne devait pas être très drôle, c’était comme si le destin s’était chargé de leurs infliger une punition morale de plus. Je crois que l’être humain est capable de tellement de cruauté gratuite qu’il n’y a pas de hasard quant au choix géographique de l’emplacement de cette abominable tôle. Dehors il n’était pas tout à fait libre car il devait pointer tous les lundis entre 8 heures et midi à la caserne militaire de son secteur. Il était soumis à une forme de contrôle judiciaire dans un pays où la justice n’existait pas, si ce n’est sous une forme galvaudée par les militaires et la bureaucratie d’une dictature sanglante qui faisait de l’Uruguay, tant de fois décrite comme la Suisse de l’Amérique latine et un petit havre de paix pour touristes fortunés, le pays qui avait, en pourcentage par rapport à sa population, le plus de prisonniers politiques d’Amérique latine.

Une fois retrouvé sa liberté, il dut se mettre à chercher du travail pour pouvoir bouffer et ne dépendre de personne. Il n’avait pas envie de mendier quoi que ce soit. Cependant son statut d’ancien prisonnier politique n’était pas quelque chose qui facilitait sa recherche d’emploi. Il devait compter sur les proches, d’éventuels pistons et une solidarité parfois invisible, mais néanmoins réel, compte tenu de la situation politique et de la répression qui s’exerçait à tous les niveaux de la société uruguayenne.

Le premier boulot qu’El Pato décrocha fut obtenu grâce à des liens familiaux et à son ancienne formation d’inséminateur artificiel. Une de ses cousines était mariée avec un Hollandais qui possédait beaucoup de terres et de bétails. Comme il vivait à Paysandú et que l’estancia (la propriété terrienne) était située près d’une petite ville du nom de Greco à quatre-vingt kilomètres de distance, il dut demander une autorisation spéciale pour pouvoir aller travailler et pointer au commissariat du village. Ce fut un petit événement en soi car les flics du village n’avaient jamais vu un Tupamaro de près, on peut donc imaginer les craintes et les fantasmes qu’ils nourrissaient à l’idée d’accueillir un terroriste communiste qui mangeait les enfants.

C’était en plein mois de juillet, il faisait froid et la coupe du monde, qui avait lieu en Argentine en parallèle des tortures, disparitions, assassinats et exils, battait son plein. El Pato suivait les matchs à la radio et en dehors de cette unique distraction il ne pouvait tirer aucun profit de sa situation. Être le cousin de la femme du patron ne lui procurait aucun avantage si ce n’est celui d’avoir le droit de travailler comme les autres.

Le Hollandais était un radin de la pire espèce. Il gardait pour lui et sa femme les meilleurs jambons et les meilleurs fromages importés directement d’Europe qu’il rangeait dans un frigo cadenassé. Il était conforté dans son attitude de pingre par sa femme qui fermait toutes les armoires et les tiroirs à clef. Elle se baladait avec un énorme trousseau de clefs à la ceinture qui faisait un bruit insupportable. La mère d’El Pato, qui pouvait faire preuve d’un cynisme à toute épreuve, l’avait surnommée Saint Pierre, du nom de celui qui possède les clefs du paradis.

Le Hollandais élevait une race de mouton Texel qui produisait une viande de très bonne qualité et qu’El Pato ne pût jamais goûter. Par contre, le soir venu, les villageois du coin ne se privaient pas pour voler des moutons et se faire d’excellents repas avec une viande de première catégorie. Des années plus tard, lors de l’un de ses voyages en Suède, il apprit qu’un de ces voleurs était aussi un des camarades de son organisation, El Padrino. Ce boulot dura un temps puis l’aventure chez le Hollandais se termina brusquement et de façon quelque peu confuse.

Par la suite, il enchaîna d’autres jobs dans diverses entreprises où selon lui la solidarité entre ouvriers laissait un peu à désirer. On lui faisait la vie impossible en le laissant faire les tâches les plus dures et en se moquant de lui tout en lui faisant du chantage et en lui disant de ne pas trop la ramener car il avait déjà de la chance d’avoir un travail. À chaque fois, il se fit virer rapidement.

Un jour, grâce à une connaissance, il apprît qu’une fabrique de ciment recherchait de nouveaux employés car elle avait comme projet de s’agrandir. De plus un des bras droit du patron était un Basque qui avait été à l’école et au foot avec lui quand ils étaient plus jeunes. Cela facilita grandement son embauche. Un soir, il alla voir le Basque chez lui et il lui expliqua la situation dans laquelle il se trouvait. Le Basque lui dit de ne pas s’inquiéter car il le couvrirait le lundi matin lorsqu’il devrait aller pointer à la caserne. El Pato fit donc son entrée dans le monde de la métallurgie grâce à une personne qui n’était absolument pas un militant. C’était juste un ami d’enfance qui se sentait solidaire de son ancien camarade de jeux et qui trouvait normal de filer un coup de main. « C’était cela aussi la solidarité. »

Il bossait de 6 heures du matin jusqu’à 18 heures, du lundi au samedi. Le lundi matin, il filait en douce grâce à la complicité de son ami et il essayait de revenir le plus vite possible. Malheureusement, au bout d’un certain temps, cela n’échappa pas à l’oeil d’un des contremaîtres, un fasciste notoire d’origine italienne, qui commença à le surveiller de près. Un lundi matin, à l’heure où il devait s’éclipser, un inconnu vint le voir et lui proposa de lui prêter sa moto pour qu’il aille plus vite, de cette façon son absence se ferait moins remarquer. Cet acte le toucha profondément et plus tard lui et cet inconnu devinrent de grands amis. « En pleine dictature, la solidarité était silencieuse et sans grand discours, elle se nourrissait de gestes simples et d’attitudes qui de prime abord ne semblaient pas très spectaculaires ou héroïques, mais combien de vies furent sauvées grâce à ses petits mots et gestes de rien du tout. »

À l’heure de manger chacun sortait sa gamelle. Ça parlait foot et filles. C’est dans un moment comme celui-ci qu’El Pato fit la connaissance de celui qu’il nomme affectueusement « un grand personnage ». Un ouvrier métallurgiste de Montevideo, qui avait atterri à Paysandú pour cause de chômage et s’était marié avec une fille du coin. Il s’appelait Nelson Gutierrez et on le surnommait Travolta. Ils sympathisèrent immédiatement et ensemble commencèrent à former un petit groupe dans lequel ils collectivisaient le repas du midi. Un de leurs premiers objectifs fut d’élever un peu le niveau intellectuel des conversations. « Si on réussissait à faire descendre le pourcentage de discussion sur les filles à 70 % et qu’on injectait 30 % de politique alors c’est que nous étions en train de gagner. »

Cette période coïncidait avec la chute presque imminente de Somoza au Nicaragua, du coup ils en parlaient pendant les pauses pour voir un peu les réactions des autres ouvriers et voir qui pouvait être un allié potentiel. « Nous nous sommes faits une spécialité de dénicher les gens de gauche qui étaient silencieux et avaient peur d’exprimer leurs opinions politiques. Il y en avait plein dans le chantier et nous communiquions par des clins d’oeil et des signes, ce qui nous permettait de fixer des rendez-vous secrets où l’on pouvait discuter un peu de l‘actualité et des combats à mener. »

C’est pendant cette période qu’El Pato et sa compagne Susana qui était enceinte, prirent la décision de se marier pour pouvoir obtenir un livret de famille, ce qui facilitait beaucoup de choses au niveau de la paperasse. De plus il ne fallait pas trop se faire remarquer, être marié était un signe de bon conformisme qui vous évitait certaines remarques et questions.

Avant de se marier, El Pato fut cité à comparaître devant le Tribunal suprême militaire, où les juges devaient statuer sur la peine prononcée à son égard. Il devait confirmer ou non la peine déjà purgée. C’était simple, à l’issue de cette audience, on pouvait soit sortir librement, soit retourné en prison pour dix ans et parfois beaucoup plus. C’était le règne de l’arbitraire qui prévalait, votre avenir était suspendu au bon vouloir et à la bonne humeur ou pas des juges qui s’occupaient de votre affaire. L’avocat ne servait à rien. Celui d’El Pato eût le mérite d’être honnête : « Si tu replonges, ce n’est pas de ma faute et si tu sors, ce n’est pas grâce à moi ».

Le jour du jugement il demanda à sa compagne d’attendre sous un arbre situé à quelques rues du tribunal et lui dit que dans le cas où il ne reviendrait pas elle devrait faire le nécessaire. Mais la chance voulut que les juges soit bien lunés et qu’ils n’aient pas trop picolé pendant le déjeuner. Il ressortit « libre » du tribunal.

Ils se marièrent un jour de grand froid, le 19 juillet 1979, à la même heure et le même jour que les Sandinistes entraient victorieux à Managua, la capitale du Nicaragua, et à la même heure et date à laquelle trois ans auparavant les militaires argentins avaient assassiné Roberto Santucho, le leader de l’ERP(l’Armée révolutionnaire du peuple). « Nos vies sont sans l’ombre d’un doute liés à des évènements historiques ».

Ils vivaient à Paysandu, dans une petite maison de ville délabrée située rue Mexico où il faisait très froid l’hiver et très chaud l’été, la taule n’est pas un bon isolant, cela va s’en dire. C’est là qu’après s’être mariés à la mairie, ils rentrèrent pour manger de succulentes pâtes au thon, il y avait une offre dans le supermarché du coin, les boites de thon à cette époque représentait un luxe que peu de gens pouvaient se permettre. Cela faisait très bien l’affaire pour fêter un événement qui en soit n’en était pas un, d’autres liens plus puissants les unissaient déjà. L’amour n’avait pas besoin d’une confirmation officielle pour continuer à oeuvrer au fond de leur coeur, d’innombrables lettres qu’ils s’étaient écrits pendant qu’El Pato était en prison, avaient déjà effectué ce travail. Le lendemain de leur mariage, ils allèrent récupérer quelques cadeaux chez leur famille respective et l’après-midi ils se reposèrent. Petit moment de calme au milieu d’un quotidien tendu et stressant.

Le 13 octobre 1979, naissait leur premier fils, Emiliano Manuel, qu’ils nommèrent ainsi en hommage au révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata, de plus ils habitaient rue Mexico, comme quoi il y avait des hasards troublants. Il vint au monde à la maison, dans la douche et la voisine coupa le cordon avec des ciseaux qu’elle trouva dans un coin. C’était un grand prématuré, il pesait 1 kilo 700 et n’avait que six mois, l’aventure de la couveuse commença pour lui et puis un jour il en sortit car l’hôpital manquait de place, il fallait tourner et laisser la place à d’autres petits bébés pressés de voir la lumière du jour. Heureusement qu’ils n’avaient pas conscience de la situation dramatique dans laquelle ils venaient au monde. Ce furent des mois difficiles car Susana fut virée de son travail et El Pato dut trouver un autre boulot. Il bossait déjà douze heures par jour et en plus il faisait de la soudure de 19 heures à minuit dans une autre entreprise. Le bébé pleurait tout le temps. Les nuits étaient courtes et difficiles.

Le responsable de la fabrique de ciment où travaillait El Pato était un homme d’origine russe qui se disait membre du parti communiste uruguayen. Dans son bureau il y avait un portrait de Staline qui ornait l’un des murs. Un jour, El Pato et Travolta décidèrent d’aller le voir, sans trop y croire, pour réclamer une augmentation. Erreur qu’ils commirent, le russe s’emporta et commença à hurler dans le bureau. Ils leur dit qu’ils ne connaissaient rien à l’exploitation et qu’ils n’avaient aucune légitimité pour venir demander une augmentation de salaire, qu’ils déshonoraient les « vrais » prolétaires. Ils sortirent du bureau en rigolant et en se foutant de la gueule du patron communiste. Des années après, ce patron finirait dans l’aile droite du parti actuellement au pouvoir, le Frente Amplio. En comparaison, on pourrait dire qu’en France il serait un camarade socialiste (sic) du prédateur Strauss-Kahn. En juin 1980, El Pato fut viré de la fabrique de ciment. Il n’ y avait plus de boulot et une répression féroce s’abattait sur les militants et les anciens prisonniers. Certains étaient de nouveau emprisonnés et condamnés. Ce fut à ce moment-là qu’ils firent le choix, sa femme et lui, de s’exiler. Ils s’enfuirent avec leur bébé dans les bras la première semaine de juillet.

Étant donné qu’El Pato devait pointer tous les lundis matin, ils préférèrent partir le lundi soir, ce qui leur laissait une semaine, avant que les militaires ne s’aperçoivent de son départ. L’objectif était d’atteindre le Brésil et plus précisément Rio. De Paysandú il prirent un bus jusqu’ à Rivera, un département du nord de l’Uruguay qui avait une frontière avec le Brésil. Là, ils restèrent un jour chez un des frères d’El Pato. Puis ils reprirent un bus de nuit pour Porto Alegre situé à environ 750 kilomètres de là où ils étaient. Le matin ils arrivèrent à Rodoviara, la gare routière. Ils étaient angoissés et inquiets car très peu de temps auparavant un commando de l’armée uruguayenne avait enlevé un couple de militants qui s’étaient exilés et avaient emprunté le même chemin. Ils voulaient absolument prendre un bus qui soit direct pour Rio car cela était moins dangereux, chaque arrêt représentait une situation risquée où l’on pouvait se faire contrôler. Ils supplièrent un des employés de la station de leur vendre des billets pour Rio, mais celui-ci refusa prétex tant qu’il n’y en avait plus. Ils étaient désespérés et nerveux. Ils durent se résoudre à prendre des billets pour Sao Polo. Ils s’assirent sur un banc et se mirent à attendre le bus dans un état de stress insupportable. Devant eux, le bus pour Rio était sur le point de partir, il était juste à quelques mètres en face. Au bout de quelques minutes, un autre vendeur qui avait assisté à la scène devant le guichet sortit brusquement de son poste et courut vers eux en tendant trois billets directs pour Rio. Il les leur vendit et leur dit de se dépêcher de prendre le bus, en leur souhaitant bonne chance pour la suite. Ils coururent et réussirent à attraper le bus, il y avait encore des places de libre, ils s’effondrèrent sur les banquettes du fond et regardèrent le vendeur s’éloigner par la fenêtre. « Ce vendeur nous a peut-être sauvé la vie à tous les trois. La solidarité c’était cela encore. Les Brésiliens vivaient sous une dictature depuis 1964, sûrement que beaucoup d’entre eux avaient dû en voir de toutes les couleurs. Il y a de fortes chances pour que ce vendeur ait deviné le genre de personnes que nous étions, et qu’il ait fait le choix de nous aider consciemment. Les Brésiliens savait ce que c’était de devoir fuir son pays ».

Ils arrivèrent sains et saufs à Rio et se réfugièrent à l’ambassade des Nations unies. Une semaine après leur arrivée au Brésil, les militaires rendirent visite à la mère d’El Pato pour lui demander où se trouvait son fils. Avec un rire sardonique, elle leur tendit une carte postale qu’elle avait reçue quelques jours auparavant. Elle savait que maintenant il était plus ou moins en sécurité. Les militaires s’en allèrent sans dire un mot.

Ils séjournèrent six mois au Brésil où ils purent se mettre en contact avec d’autres camarades de l’organisation et d’autres réfugiés uruguayens. Dans un premier temps ils demandèrent à pouvoir se réfugier au Mexique car de cette façon ils pouvaient rester en Amérique latine mais on leur donna le choix entre la Suède et la France. Ils choisirent la France car Susana était prof de français, la barrière de la langue serait un obstacle de moins à franchir, et au vu des difficultés qui les attendaient ce n’était pas négligeable.

Le 30 octobre 1980, ils atterrirent à Orly. Des gens de France terre d’asile les attendaient. Un Chilien, lui-même réfugié et membre de l’asso, les emmena dans un foyer situé à Herblay dans le 95. La majorité des occupants du foyer étaient des Asiatiques qui avaient fui une autre réalité. La majorité était des Cambodgiens qui avaient subi la cruauté du régime de Pol Pot. El Pato et sa petite famille restèrent une semaine dans le foyer puis ils eurent l’autorisation de partir pour Grenoble car l’accueil pour les familles avec des enfants était plus adapté.

Le Chilien de France terre d’asile les récupéra pour les emmener à la gare de Lyon en voiture et pendant le trajet la radio annonçait que Reagan venait de remporter les élections présidentielles aux États-Unis. Ils découvrirent la tour Eiffel dans les brumes du mois de novembre.

Huit heures plus tard, ils arrivaient à Grenoble. D’autres Uruguayens les attendaient pour les conduire au centre d’hébergement. La directrice du centre était une dame d’origine espagnole qui avait dû traverser les Pyrénées avec ses parents quand elle était enfant. Elle avait dû fuir la dictature de Franco. Elle se plaisait à raconter que ses parents lui avaient mis du vin dans son biberon pour qu’elle ne pleure pas pendant la longue traversée. « Avec Emiliano, nous n’avons pas eu besoin de faire ça, pendant toute cette période de voyages mouvementés, il n’a pas beaucoup pleuré, ce qui contrastait avec son état habituel, il a accompli son modeste devoir de révolutionnaire… »

Leurs deuxième fils, Nicolas Roberto, naquit quelques mois plus tard et une nouvelle vie commença

Skalpel

Extrait du receuil de nouvelles: « Fables de la mélancolie »

Paru en Août 2012

Collection Béton arméE

Editions BBoyKonsian

ISBN: 978-2-9538046-2-1

Disponible ici:  http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html

MES LETTRES ///

 Il y a des lettres que je n’ai pas lues et que je ne lirais jamais. Ces lettres ce sont celles que se sont écrits mon père et ma mère pendant plus de qua­tre ans. Mon père était en prison en raison de son appartenance à une organisation révolutionnaire armée et ma mère dehors survivait comme elle pou­vait. Avec ces lettres est née une relation amicale qui s’est transformée en une histoire d’amour qui con­tinue encore aujourd’hui. Ces lettres n’existent plus matériellement, ma mère les a brûlées la veille de leur départ pour un exil qui aura duré presque vingt-cinq ans. Elles existent néanmoins dans leur cœur et leur âme, elles leur appartiennent toutes entières et eux seuls savent ce qu’il y avait de gravé sur ces papiers imprégnés de souffrances, d’espoirs et d’amour. Moi, je ne peux qu’imaginer leur contenu en me basant sur ma connaissance de leur personnalité respec­tive. J’aime à penser que mon père a mieux sup­porté l’enfermement grâce à cette relation écrite, et je pense ne pas me tromper. J’admire ma mère d’avoir fait le choix de partager cet enfermement, avec ses lettres, à sa manière et de façon humble, elle est entrée en résistance.

Mes lettres les plus personnelles et sensibles je ne les ai pas écrites sur du papier blanc, je les ai gravées à l’encre indélébile sur les parois fissurées de ma mémoire. Elles se sont entremêlées avec des fils de couleur sombre, au bout desquels étaient accrochées mes douleurs, mes frustrations, mes actes manqués et mes envies refoulées. De loin, tout cela ressemblait à une rangée de pendus qui oscil­laient de façon régulière et coordonnée. On aurait pu appeler ce jeu macabre L’Oscillation morbide du « pendu-le ». Ces lettres cadavériques renvoyaient quelque chose de glauque et me plongeaient en tant qu’auteur et unique lecteur dans une ambiance angoissante et difficilement descriptible. Je n’étais pas spécialement dépressif au sens classique du terme, le côté glauque ne peut donc pas s’expliquer par d’éventuels symptômes que j’avais en moi. Cependant, ces bouts de papiers imaginaires sup­posaient l’expérimentation de moments difficiles à vivre, d’où l’angoisse qui en découlait.

Amer était le goût de ces écrits virtuels que je gardais pour moi seul. À chaque fois que mon stylo mental se mettait à écrire sur les murs sales et abîmés de mon imagination, je devais cacher mes larmes et ravaler les sanglots dont les effets secondaires, mais néanmoins palpables sur ma chair, envahissaient ma gorge dans un premier temps et ensuite mon corps tout entier. Je somatisais. Les réactions de mon enveloppe corporelle m’informaient très préci­sément de l’état émotionnel dans lequel je me trou­vais. Je fronçais les sourcils et tournait ma tête vers le côté pour ne pas croiser d’éventuels regards. Je n’avais pas envie qu’on me prenne en pitié, ni qu’on me juge. Je vivais mon expérience dans l’intimité de mes pensées. Seul, malgré l’éphémère compagnie d’inconnus aux regards perdus dans le vide qui me renvoyaient une image de corps froids et rigides. Face à ces regards pesants, j’enfilais mon masque d’expression calculée. Je faisais en sorte que mon visage exprime l’énervement et je collais ma face colérique à la vitre de mon transport du moment : bus, RER, tramway. Je faisais semblant d’être énervé pour ne pas montrer qu’en fait j’étais triste et un peu mal dans ma peau.

C’était le plus souvent assis dans les transports, en me rongeant les ongles, que je laissais mon imagi­nation divaguer. J’écrivais ces lettres au bord d’un précipice, en équilibre sur un fil et tétanisé par le vertige, en espérant secrètement qu’un jour elles se matérialiseraient. Ces entrelacements de mots imaginaires avaient pourtant une existence bien réelle. Les effets qu’ils produisaient sur moi et mon corps en étaient une preuve irréfutable. Bien sûr, cela se passait dans une réalité plus subjective que concrète, mais une réalité tout de même.

La première fois, j’ai vécu cette expérience comme quelque chose de très douloureux et l’effet de sur­prise ne me fit pas de cadeaux particuliers. Bien au contraire. J’étais assis dans le bus 617 qui relie la gare de Villepinte à la gare d’Aulnay-sous-Bois et qui traverse ma cité. À l’époque c’était le 615 A. Je devais avoir quinze ans et la lecture récente de la biographie du Che ainsi que Les veines ouvertes de l’Amérique Latine d’Edouardo Galeano m’avait bou­leversé au plus haut point, comme on peut l’être à quinze ans, de façon un peu naïve et innocente. Je vivais un fantasme à l’air libre.

Je pensais aux lettres que le Che écrivait à sa mère, à son histoire et à son engagement, je prenais con­science de l’histoire du continent où j’étais né pré­maturément en 1979.

J’essayais de comprendre pourquoi mon père était devenu un militant politique et les raisons qui l’avaient conduit dans un premier temps en prison et ensuite, avec ma mère, sur les chemins de l’exil. J’étais déjà bien endoctriné par mes expériences de scouts marxistes en Suède, mais là c’était différent, j’avais pioché les livres dans la bibliothèque de mon vieux et c’était un choix personnel et volontaire, stimulé par la curiosité, bien que conditionné par des milliers d’heures de discussion avec le paternel.

Assis dans ce bus, je rentrais, à travers mon imagi­nation, dans la peau d’un personnage qui ferait partie intégrante de ma vie pendant pas mal de temps, celui d’un militant qui s’engage dans la lutte armée et qui mène une vie clandestine qui l’oblige à couper tout contact avec sa famille, ses amis et ses proches. Je n’en devenais pas schizophrène pour autant, mais j’endossais néanmoins le rôle d’un per­sonnage imaginaire.

Ma première lettre non écrite expliquait ce choix à mes parents et à mon frère. J’imaginais ma famille en train de la lire, tous assis en cercle dans le salon. J’en étais profondément bouleversé. Je pensais qu’à la lecture de cette lettre ma famille devait ressen­tir une grande fierté. Ma mère lançait un « Quel fils incroyable que nous avons ! » à mon vieux, et mon père répondait par un « El Emi carajo quel person­nage ». Mon frère regardait dans le vide et devait sûrement se dire que son grand frère faisait preuve d’un courage extraordinaire. Moi, la joue collée à la vitre embuée du 615 A, en imaginant tout ça, je pleurais de tristesse derrière la visière de ma cas­quette Chicago Bulls. Je me dépêchais d’essuyer mes larmes pour ne pas me faire cramer par un éventuel gars du quartier qui se serait foutu de ma gueule en me voyant chialer dans le bus et je descendais plusieurs arrêts avant la gare d’Aulnay pour éviter les contrôleurs. Je marchais un peu et me calmait. Je vidais mon esprit et me concentrais sur les raisons de mon déplacement. J’esquissais un petit sourire moqueur vis-à-vis de moi-même et me trouvait un peu ridicule de me mettre dans cet état en public. Je me sentais vidé de toute énergie. J’avais rencard avec une fille. Quelle idée de rajouter du stress à une situation déjà bien angoissante. Je me mettais en retard pour des broutilles et bien évidemment je justifiais celui-ci par un mensonge proche de la vérité. Mais pas trop.

Je m’interrogeais sur ce qui venait de se passer et me surprenait de l’impact émotionnel qu’avait eu sur moi ce voyage imaginaire. Il m’était déjà arrivé de pleurer en repensant à des anecdotes que m’avaient racontées mes parents sur la prison et l’exil. Je me disais que là c’était un peu inattendu et un peu fort en terme de ressenti mais pas particulièrement exceptionnel ou original en terme de scénario. Je ressentais comme un mélange de surprise et de déjà-vu. Comme presque tout le monde j’avais déjà pleuré de douleur et de tristesse. Par contre je ne m’étais jamais laissé submerger par une expérience vécue de façon imaginaire. J’ai hérité d’une cer­taine sensibilité et l’émotivité qui en découle nous place dans la catégorie des gens qui ont la larme facile et abondante, de quoi remplir des bouteilles et épancher sa soif d’émotions fortes, mais globale­ment on pleure pour des raisons concrètes. Toute mon enfance, je vis ma mère avoir les yeux humides et verser des larmes quasi quotidiennement, épui­sée par le travail. Dans ma famille, on pleure, et ce n’est pas considéré comme une marque de faiblesse, bien au contraire. Notre sensibilité est une force. Une preuve irréfutable de notre empathie. Je crois que pour nous le fait de pleurer est un moyen de ressentir vraiment les raisons pour lesquelles on vit et agit.

Ces lettres étaient pleines d’amour et de rage. Je me suis imaginé les écrire de la même façon que Bobby Sands a écrit son journal de prisonnier gréviste de la faim sur du papier toilette, dans une cellule puante et à poil sous une couverture. Dans la dou­leur de la lutte, pour un idéal. Je m’imaginais dans une pièce sombre et humide, l’encre avait du mal à s’imprégner sur le papier rendu humide par mes mains moites. Je tremblais et me dépêchais d’écrire car je devais bouger quelques minutes après pour une action de notre cellule clandestine. Je fantas­mais beaucoup et me la racontais aussi un peu en m’imaginant être ce que je n’étais pas, et ne suis toujours pas. Ce personnage je le vivais vraiment, mon corps bouillait de rage. J’étais prêt à exploser.

Je me sentais en manque, dans l’attente de quelque chose, d’une sorte de déclic qui m’aurait per­mis de basculer dans cet univers qu’est celui de l’engagement total. Quand on a l’impression que son âme est complètement libre et que l’on a la pos­sibilité de choisir de façon certaine la cause pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie. On m’a trans­mis, je crois, une certaine attitude complaisante envers ceux qui vouent un culte à la vie de martyr et à l’existence sacrificielle. Je crois que c’est dû au fait d’avoir vu mes parents cravacher et militer jour et nuit. Les premiers arrivés et les derniers partis. Convaincus de faire ce qu’il fallait faire, même si cela était pénible et épuisant.

Je ne peux pas nier le fait que pendant longtemps j’étais sous l’influence d’une certaine forme de for­matage idéologique. Sans non plus en exagérer les conséquences. Avec le recul, je pense que cet héri­tage m’a fait moins de mal que la société de con­sommation ou la propagande ingurgitée tout au long du cursus scolaire qui a régi au moins dix-huit ans de ma vie. Je n’avais pas lu Marx mais j’étais communiste, de la même façon que les mecs de mon quartier se disaient musulmans alors qu’ils n’avaient pas lu le Coran. Ils se contentaient juste de ne pas manger de porc et de faire le ramadan. Moi, je récitais des dogmes appris par cœur et j’y croyais profondément, religieusement. J’étais convaincu de la véracité de mes propos. Ce formatage soft eut pour conséquence d’influencer le dénouement de petites histoires de science-fiction que j’écrivais étant gamin. À neuf ans, du haut de ma grande expérience, j’en écrivis une inspirée de la Guerre des étoiles dans laquelle des révolutionnaires arriv­aient sur la lune et plantaient le drapeau cubain. Ensuite ils livraient une bataille spatiale contre des impérialistes pour sauver les acquis sociaux que la révolution cubaine avait apportés aux habitants de la lune. Ça ne s’invente pas… Ma mère peut en témoigner, elle est la seule à avoir lu ma première vraie nouvelle, écrite au service de la propagande pour la révolution mondiale, et je crois qu’elle l’a conservée dans les archives familiales.

En attendant la Rencontre du troisième type mili­tante, je relatais mentalement mes fantasmes révo­lutionnaires et mettait en scène les blessures de mon esprit torturé. Je livrais mon âme, tel un vam­pire suicidaire livre son corps à la lumière du jour. Je brûlais de ce feu, un peu poétique, qui ne peut s’éteindre qu’une fois le corps physique cramé et les cendres dispersées dans la nature, ou dans un endroit symbolique.

J’ai écrit des centaines et des centaines de lettres pendant presque quinze ans, influencé par des mil­liers de lectures, d’expériences et de rencontres. Les plus marquantes et les plus nombreuses sont celles qui traduisaient un questionnement sur mon engagement humain et politique. Dans le miroir, très souvent, c’était la face de mon père que je voyais. Plus les années passaient et plus on me disait que je lui ressemblais physiquement. Ma mère nous appelait les jumeaux et cela j’en étais extrêmement fier. Néanmoins la culpabilité me rongeait de plus en plus.

« Qu’est-ce que je fais pour changer les choses ? Dans quelle mesure je ne suis pas un planqué de plus qui fantasme sur des choses qu’il ne fera jamais ? N’ai-je pas trop tendance à idéaliser la lutte armée en oubliant que la lutte peut se mener sur plusieurs fronts ? Suis-je à la hauteur de la vie de mes par­ents et de leur engagement ? J’exècre ces blancs-becs qui se la jouent rebelles ! Mais sociologiquement la majorité des guérilleros latino-américains n’étaient-ils pas issus des mêmes classes petites bourgeoises ? Etc. »

 

J’avais beaucoup d’interrogations qui ne reflétaient pas du tout ma vie du moment. C’est-à-dire que je n’étais absolument pas stressé par une activité mili­tante soutenue. J’étais un mec de cité avec tout ce que cela implique et je me prenais juste la tête tout seul, comme un fou. Mon cerveau était en ébulli­tion. Mes neurones tournaient à l’intérieur de mon crâne à toute vitesse. J’essorais mes idées mais je ne recrachais rien de propre. Au contraire, je me vidan­geais de mes angoisses et j’étendais mon linge sale et puant à la vue du reflet de ma propre personne.

Avec ces lettres je me triturais l’esprit et les nerfs mais j’encaissais et j’assumais. Je m’imaginais en Palestine, en Colombie, en Irlande du Nord, mais en réalité je n’étais nulle part ailleurs que dans ma banlieue triste. J’exprimais un peu du contenu de mes réflexions dans mes textes de rap, je lâchais des extraits de ces lettres imaginaires dans mes chan­sons. Humblement je faisais référence à des luttes et puis plus tard je prétendais en assumer l’héritage politique et l’expérience comme faisant partie inté­grante de la longue marche de l’humanité vers sa libération totale, à laquelle je rêvais de participer de quelque façon que ce fût.

Je me suis construit avec ces bouts de feuilles trans­parents et impalpables, et grâce à cet exercice je gère mes larmes beaucoup plus facilement. Je pleure au moins une fois par jour, la durée et l’intensité vari­ent selon le contexte et l’humeur, mais ça me fait du bien et ça ne veut pas forcément dire que je suis triste. Je crois que ça me vide et que ça me permet d’éliminer une partie de mes toxines émotionnelles. C’est mieux que de transpirer involontairement sous l’effet d’un relâchement de pression involon­taire. J’en suis conscient depuis peu, comme je suis conscient du fait que l’écriture de ces lettres n’était qu’une suite logique à l’évacuation d’une rage que j’avais en moi depuis mes onze ans et qui ne m’a jamais quitté.

Je suis un traumatisé qui porte une croix, ou plutôt une faucille et un marteau, qu’il n’a pas demandé à porter, et je pense que je partage cet héritage avec tous les fils ou filles de militants et d’exilés politique qui décident de s’engager à leur tour. Pour ma part je vis avec un sentiment de culpabilité qui me donne l’impression que je ne serais jamais à la hauteur, et ce quoi que je fasse.

J’ai très souvent été dans la comparaison :

« Moi, j’ai tel âge, donc au même âge, mon daron était en tôle, je ne vais pas me plaindre pour rien, j’ai quand même de la chance, sérieux, qu’est-ce que je fais de concret moi ? Et puis je n’ai jamais subi la torture, etc. »

En juillet 1991, j’avais onze ans et j’étais en Uruguay pour les vacances. C’était la deuxième fois que j’y retournais. La première fois c’était en 85 ou 86 et le voyage sur la compagnie soeur soviétique Aeroflot avait été une aventure qui mériterait d’être racontée dans les moindres détails (cinq ou six escales et plus de deux jours de voyage).

Un après-midi j’étais chez ma grand-mère Odila, la mère de mon père et je buvais du maté en mangeant des biscuits. Nous discutions ma grand-mère et moi, je lui posais plein de questions sur mon grand-père que je n’ai pas connu. Elle me lisait des lettres enflammées qu’il lui avait écrites. À un moment la discussion a dévié sur mon père et trois heures après quand elle s’est finie, l’abuela m’avait raconté dans les moindres détails comment les militaires étaient venus chercher son plus jeune fils, cette hor­rible année de 1972, les visites en prison, la torture et d’innombrables anecdotes. Je n’ai quasiment pas parlé pendant trois heures. J’ai écouté attentivement et j’ai tout absorbé comme une éponge. Je crois que ça faisait du bien à ma grand-mère d’en parler, peut-être n’avait-elle pas eu l’occasion de le faire depuis longtemps. Moi j’avais l’impression d’écouter le récit d’un film dramatique, il y avait quelque chose de surréaliste et en même temps de fascinant. J’avais du mal à croire qu’elle parlait de mon père. Mes parents m’avaient déjà beaucoup parlé de tout ça, je n’étais absolument pas dans l’ignorance, mais là, c’était différent, ma grand-mère avait rajouté beau­coup d’émotions et de détails à son récit. Je restais stoïque et muet. J’embrassais ma grand-mère sur le front pour lui dire au revoir. Ses yeux étaient pleins de larmes et les miens un peu humides. Cinq minutes après j’arrivais chez mon autre grand-mère où nous étions logés avec ma famille. Ma mère me vit arriver et dû remarquer que je n’étais pas comme d’habitude. Je ne parlais pas. Je suis parti m’isoler dans la chambre de mes parents et là j’ai explosé. J’ai commencé à cogner sur les armoires, à foutre des coups de pied et des coups de poing sur les meubles et à hurler comme un enragé. Ma mère est entrée brusquement dans la chambre et m’a demandé ce qui se passait. « Que pasa emi ? Que pasa ? Calmate ! » Je n’arrivais pas à me calmer et je criais. « Papa ! Papa ! Je vais tous les tuer ses sales bâtards de militaires ! Ces sales flics de merde assas­sins ! Esos hijos de puta de milicos de mierda ! » Mon père, qui avait entendu les cris et le boucan, est arrivé après ma mère et m’a pris dans ses bras pour me calmer. Je pleurais dans sa poitrine et je l’embrassais fort, comme si j’avais peur que quelqu’un lui fasse du mal. Je ne voulais pas le lâcher. Au bout d’un moment je me suis finalement calmé et ils m’ont demandé pourquoi je m’étais mis dans cet état. Je leur dis que j’avais passé l’après-midi avec l’abuela Odila et qu’elle m’avait tout raconté, que j’étais triste et en colère. Mon père me dit que c’était bien que je sache la vérité. C’est la première fois que je le vis verser quelques petites larmes discrètes.

Des années après, en 2001, je me souvenais de cette histoire. J’étais à Montevideo avec mon oncle Daniel, El Negro, assis sur le trottoir en face de son épicerie. Il était sorti me rejoindre et m’avait montré en poin­tant du doigt un bonhomme d’un certain âge qui marchait sur le trottoir de l’autre côté de la rue. « Lui, c’est un ancien commissaire qui a torturé des gens pendant la dictature. » Il m’avait dit ça le plus simple­ment du monde. Ce fut un choc que je camouflais comme si de rien n’était et qui me tuméfia l’esprit. Mon cerveau se mit en ébullition. J’avais envie de le tuer sur place. J’en tremblais de haine. Une bonne balle dans la nuque nette et sans bavure. J’enrageais que cet enfoiré puisse se balader tranquillement en toute impunité. Je pensais à mon vieux et à tous les disparus. Je me mis donc à imaginer la scène et à écrire la lettre imaginaire qui expliquerait ce qui s’était passé et pourquoi j’avais exécuté froidement ce vieux type qui paraissait inoffensif. Pourquoi je ne regrettais rien et pourquoi j’assumais cet acte, tout ceci, bien sûr, depuis ma cellule de prisonnier. Mais il ne se passa rien, comme d’habitude. Sauf que cette fois-ci, je ne pleurais pas. Je serrais les poings très forts et je voyageais mentalement entre les souvenirs de mon enfance et le récit de l’histoire de mes parents. La lettre, comme toutes les autres, resta gravée sur les parois fissurées de ma mémoire.

Skalpel

Extrait du recueil de nouvelles « Fables de la mélancolie ».

Paru en Août 2012

Collection Béton arméE

Editions BBoyKonsian

ISBN: 978-2-9538046-2-1

Disponible ici:  http://www.bboykonsian.com/shop/Fables-de-la-melancolie_p717.html