CAMPAMENTOS (Camps d’été/hiver) : Souvenirs d’un Pionerito

Campamentos

 

Mon fils joue à côté, sur la table de la cuisine. Je l’entends mener de vive voix une bataille sanglante entre différents chevaliers.

Que diraient les pédopsychiatres ? Est-ce bien de laisser jouer un enfant de six ans à la guerre ?

Dans mon cas, on m’a poussé à y jouer un peu plus que la normale. On m’a entraîné à être un bon petit guérillero de l’âge de six à douze ans.

Deux mois en été et quinze jours en hiver, chaque année. Ça se passait dans la forêt suédoise. Pourquoi la Suède ? Et bien parce que la majorité des militants de l’organisation politique dont faisaient partie mes parents étaient réfugiés en Suède. Plus précisément dans le Sud du pays, à Malmö, dans le quartier de Rosengard. D’ailleurs, drôle de coïncidence, au moment où j’écris, j’apprends que ce quartier a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et policiers. Décidément, il semblerait que les problèmes dont souffrent les quartiers populaires soient les mêmes partout en Europe. La France n’aurait pas l’exclusivité des bavures policières.

Il y a vingt ans j’aurais pu décrire le quartier qui m’accueillait de la sorte : Rosengard est un énorme complexe d’immeubles et de petits bâtiments qui n’a rien à envier aux 4000 de La Courneuve ou aux 3000 d’Aulnay-sous-Bois. Beaucoup d’immigrés. Des Gitans, des Arabes et des Latinos. Une forte communauté sud-américaine issue en majorité d’une vague d’immigration politique. Énormément de Chiliens qui ont fui leurs pays après le coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Et parmi cette multitude de nationalités, des Uruguayens, membres pour la plupart du 26 mars, une organisation issue du MLN-Tupamaros. Un mouvement de libération nationale qui pratiquait la lutte armée en Uruguay dans les années 60 et 70.

J’ai donc participé, étant enfant, à des campamentos. Des sortes de camps d’entraînement « scouts » mais version marxiste-guévariste, sans la religion, mais avec une forte dose de culte de la personnalité. Imaginez-vous en colonie de vacances un peu sauvage ou plutôt en petit camp militaire d’entraînement pour moins de quinze ans. Beaucoup d’activités et beaucoup de disciplines.

Rien à voir avec les colonies de vacances où l’on fait du canoë kayak. On construisait des ponts en bois pour pouvoir traverser de petites rivières et apprenions l’art de l’embuscade. Je sais, je sais, la guerre c’est mal, mais à l’inverse de ce que les militaires ont fait subir à nos parents, il n’y a pas eu de tortures, de morts, de disparus, ni d’hommes et de femmes fusillés, jetés à la mer, ou de bébés enlevés. Mes petits camarades et moi, on montait des tentes, on creusait des tranchées, on tirait à la carabine à plomb, on faisait à manger. On devait aussi se débrouiller seuls dans les bois pendant de nombreuses heures. Je me rappelle que l’on hissait les drapeaux (cubain, uruguayen) tous les matins à 8 heures et qu’on chantait l’hymne de l’organisation avec la main gauche posée sur le milieu du front.

Cela symbolisait la fraternité entre les peuples des cinq continents, c’était ce que nous disaient nos responsables. La discipline était drastique. L’heure c’était l’heure et il ne fallait pas être en retard pour la formacion.

Mon frère se souvient avec amusement de la fois où il a hissé les drapeaux en slip car il n’avait pas eu le temps de s’habiller. Il ne fallait surtout pas être en retard.

Une fois par semaine, nous faisions un grand feu au centre du campement. À un vingtaine de mètres du feu, il y avait un arbre auquel on accrochait une corde que l’on tirait jusqu’à un autre arbre situé trente mètres plus loin. La corde passait au dessus du feu et était légèrement inclinée de sorte qu’on pouvait laisser glisser des feuilles accrochées à de petits anneaux métalliques.

Un responsable grimpait sur l’arbre le plus haut et lâchait les portraits imprimés sur les feuilles, qui au bout de cinq secondes passaient sur le feu et brûlaient. À ce moment-là, nous applaudissions et crions de toutes nos forces. Nous levions le poing et nos slogans internationalistes retentissaient dans toute la forêt suédoise. « Libertad o muerte ! », « Viva la révolucion ! », « Pioneros adelante ! Por la liberacion ! ». Ça me paraissait magique. La nuit, les étoiles, le crépitement des flammes, les chants dans ma langue maternelle ainsi que les danses traditionnelles que nous pratiquions.

Sur ces feuilles il y avait différents portraits : Reagan, Pinochet, Stroessner, Pacheco, etc., une multitude de personnages qui étaient clairement désignés comme nos ennemis. Ils symbolisaient l’impérialisme américain, le fascisme, la réaction, l’exploitation du tiers-monde, la colonisation, l’asservissement et de nombreux adjectifs dont je ne connaissais pas, étant jeune, la définition exacte. Je savais que c’étaient contre toutes ces choses que nos parents avaient luttées. Et pour beaucoup, cette lutte les avait amenés en prison ou à la fosse commune.

Dans le campement, nous avions le droit de nous balader avec un couteau accroché à la ceinture. Parfois nous passions des heures à tailler des branches en pointe, celles-ci nous servaient à confectionner des pièges dignes de ceux que les Vietnamiens posaient pour lutter contre les Américains. Sinon nous jouions à un jeu, dont je ne me souviens plus le nom, mais qui consistait à planter le couteau le plus près possible du pied d’un de nos camarades. Certes, c’était dangereux mais la vérité c’est que nous étions livrés à nous-mêmes pendant de longues heures (autogestion ?).

On s’occupait de la même façon que les autres enfants « normaux », c’est-à-dire des enfants pas fils de « terroristes gauchistes » (je plaisante, Papa). Nous faisions beaucoup de conneries.

La plupart d’entre nous avaient un couteau qui ressemblait à celui que Stallone avait dans son rôle de « Rambo » au cinéma. Si ! Celui avec la boussole, les allumettes, le fil et les aiguilles rangées à l’intérieur du manche qui se dévissait. J’imagine des sourcils se froncer alors je confirme, il s’agit bien de Rambo l’impérialiste, celui qui dans ses films tuait des « Vietcongs » et des soldats soviétiques.

Je sais… Nos références cinématographiques n’étaient pas glorieuses. Un peu les mêmes que tout le monde en fait. Paradoxal, car nous apprenions à lutter contre les soldats américains et les militaires corrompus (dans la forêt, alors que la lutte révolutionnaire en Uruguay a été livrée sur un terrain urbain) de notre continent et en même temps nos héros de films préférés étaient les amis de ceux qui avaient nui à nos parents.

Je me souviens que l’on pouvait gagner des guardias. C’est-à-dire le droit d’être gardien du camp jusqu’à très tard le soir. Après manger, nous nous réunissions autour d’un grand feu et les respon156

sables annonçaient en chantant les noms des différents enfants qui avaient remporté les guardias de la soirée. Une chanson accompagnait la nomination. Y ahora vamos a ver, como Emiliano baila la conga, conga conga que siga la milonga… Quelle joie quand on entendait son nom. On se sentait fier.

Pour avoir le privilège de faire une guardia, il fallait avoir eu tout au long de la journée un comportement exemplaire. C’était en quelque sorte un apprentissage. Le passage obligatoire pour devenir un « Homme nouveau ». Un bon Compañero. Et bien sûr notre plus grand exemple était le Che.

Seremos como el che !!!

La arcilla fundamental de nuestra obra es la juventud!!!

Je me souviens d’un poème que nous avions appris :

« Trois petites gouttes d’eau sont tombés sur mes pieds

Et les montagnes pleuraient parce qu’ils ont tué le Che

Le Che est mort en Bolivie avec une étoile sur le front

En illuminant toute l’Amérique latine… »

Ça sonne mieux en espagnol.

Je sais que parmi les raisons qui nous poussaient à avoir envie de gagner une guardia, il y avait le fait que l’on pouvait se coucher tard et surtout que l’on pouvait bouffer des bonbons jusqu’à en avoir des indigestions. On pouvait aussi tirer à la carabine et ça on adorait. Ça nous paraissait incroyable.

Je suis désolé de dire que l’envie d’être gentil avec certains de nos camarades n’était motivée que par la récompense. Et non pas par l’esprit de camaraderie ou l’amour de son prochain. Dogme Chrétien que nous n’avions jamais appris d’ailleurs. Nous étions des enfants tout simplement. Avec le recul, quand j’observe la façon dont ont évolué certains de mes petits camarades, je me pose des questions sur la méthode et même sur la pertinence de ces campamentos. Au-delà du problème éthique que cela peut poser. Non pas que je sois devenu un grand révolutionnaire, ni un militant exemplaire. Mais certains parcours sont troublants. Des années après, beaucoup de ces enfants ont épousé des carrières ou ont fait des choix de vie en totale opposition avec l’éducation et les valeurs que l’on nous avait inculquées. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont des mômes peuvent s’imprégner de tout un tas d’expériences. Quand commence l’éventuel rejet ? La vérité c’est que je ne sais pas, je ne me suis absolument pas construit dans l’opposition à mes parents. J’ai presque trente ans et malgré certaines différences, je continue à partager, globalement, les mêmes idées que mon père et ma mère.

Bref.

Avant que des gens ne crient au scandale, je tiens à préciser que je garde un souvenir joyeux et nostalgique de ces moments-là. J’ai connu mes premières « amours » là-bas. Et je crois que c’est en Suède que j’ai vu une fille nue pour la première fois. D’où peut-être la conviction profonde que faire la révolution sans amour pour moi n’a pas de sens (un peu facile ça, non ?). Personne n’est parfait. N’en déplaise aux bons militants sérieux et droits dans leurs bottes.

Malgré certains moments de solitude et d’angoisse qui contrastaient avec d’autres moments de rire et de joie intense, je pense avoir conservé des souvenirs d’enfant classique.

J’ai gardé en mémoire le visage de « l’amour révolutionnaire » de mes dix ans (poésie quand tu nous tiens…). Elle s’appelait Morena. Et comme son nom ne l’indique pas elle était très blanche et très brune. Elle était Argentine.

Cette année-là, on avait la visite d’enfants d’autres organisations. Je me rappelle qu’il y avait des Chiliens, des Sahraouis du Front Polisario et des Palestiniens. Avec Morena, nous n’avons échangé guère plus de vingt mots. Mais je crois que je n’ai jamais autant communiqué avec les yeux. Je n’ai jamais oublié son regard et la chaleur de sa main que je prenais dans la mienne. J’avais froid et le feu n’arrivait pas à me réchauffer. Je la regardais pendant de longues minutes. Je crois qu’elle comprenait ce que j’essayais de lui dire sans que j’arrive à l’exprimer oralement. Moi, j’avais l’impression de tout comprendre, surtout ce qu’elle n’exprimait pas avec des mots.

Skalpel

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El Pato : Preso 4.2.4

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Le 27 juin 1973, date du coup d’état en Uruguay, il y a 44 ans. L’occasion de repartager cette nouvelle extraite de mon premier receuil de nouvelles « Fables de la mélancolie », qui retrace la periode entre laquelle mon père est sorti de prison et l’arrivée en France de notre petite famille. Bonne lecture. La lucha sigue !

El Pato, preso nø4.2.4 (Fragment d’une vie)

El Pato est sorti de prison à l’âge de vingt-cinq ans, le 20 février 1978 à 9 heures du matin. Je passe les détails de la procédure et les petites anecdotes pro­pres à de tels moments. Je crois que si vous avez eu l’occasion de lire des récits d’anciens prisonniers ou d’entendre des témoignages de détenus, vous pouvez tenter d’imaginer ce qu’il a dû ressentir et éprouver comme sensation. Dans ce cas précis, la différence principale réside dans l’interprétation imaginaire du rôle du détenu. Il aurait fallu ne pas dramatiser la scène à outrance et ne pas transformer le person­nage en héros ou martyr. Ce rôle d’acteur improvisé vous aurait placé à des milliers de kilomètres des fan­tasmes nourris par les militants qui ne voient ce genre d’événements qu’à travers le prisme de l’exotisme révolutionnaire. Avec cet œil admiratif et naïf qui fait perdre toute objectivité à l’analyse d’une scène très banale mais non moins grave et émouvante.

Cette sortie de prison fut similaire à beaucoup d’autres sorties de prison qui emplissaient les cœurs de nombreuses familles, éparpillées un peu partout dans le monde, d’une joie intense.

En Uruguay et plus largement en Amérique latine, la torture était appliquée systématiquement sur le prisonnier qui était soupçonné d’être membre d’une organisation considérée comme terroriste. Les formes d’enfermement et de traitement variaient d’un conti­nent à l’autre, mais globalement le traitement était assez inhumain. L’impression d’avoir remplacé la condamnation à un supplice physique par une « sim­ple condamnation à une peine d’emprisonnement » devait être vécu par les geôliers comme une autori­sation tacite à faire payer plus. C’est-à-dire à laisser le champ libre à la torture prétendue inexistante et condamnable par les lois internationales. La vérité c’est que la doctrine de la guerre antisubversive était appliquée scrupuleusement. Dans les prisons uruguayennes, on utilisait l’électricité de la même manière que les Français l’avaient fait en Algérie quelques années auparavant. Dans certaines parties de l’Europe, c’était la torture blanche qui prévalait. Le détenu était considéré comme un patient tombé entre les mains cruelles d’un psychiatre tortionnaire qui voyait là l‘occasion de faire des expériences sci­entifiques morbides. Les anciens prisonniers de la RAF (Fraction armée rouge) en savent quelque chose. La Guardia Civil en Espagne n’avait rien à envier non plus à ses homologues latino-américains en ce qui concerne le traitement qu’elle affligeait à ses prison­niers politiques basques. Et aujourd’hui c’est toujours une réalité qui perdure.

El Pato était un prisonnier de plus parmi des milliers d’autres qui hantaient les cachots des démocraties modernes et des dictatures qui recouvraient la pla­nète dans les années 70. Fruit d’une époque où la densité et l’activité des mouvements révolution­naires, qui voyaient en la lutte armée un outil de plus à disposition pour faire de la politique et sur­tout faire la révolution, étaient à son comble. Ce qui le différenciait des prisonniers de droit commun au fond ce n’était pas tant son statut de politique que le fait qu’il se considérait comme un prisonnier en lutte. La prison était un nouveau front dans lequel il fallait prolonger le combat mené à l’extérieur. Cela était parfois très compliqué à mettre en place et la plupart du temps il se contentait juste de survivre au quotidien.

Il était une pièce parmi des milliers d’autres qui formaient l’armature d’un mouvement et d’une organisation politico-militaire. Inutile de préciser que, sans cette armature, rien ne pouvait fonc­tionner correctement. Cependant avec le recul des années, ce constat se heurte à une réalité qui nous a démontré qu’une fois les dirigeants de l’organisation Tupamara enfermés, le mouvement s’est effondré comme un château de cartes. Comme si cette armature fondamentale n’avait pas tenu le choc sous l’effet de la pression. Si cela ne se discute pas, je pense qu’il ne faut pas négliger la valeur et l’importance de ces contingents d’anonymes qui permettaient l’existence même de l’organisation. Ce qui a contribué à l’effondrement, en plus de la machine répressive très bien organisée, c’est le type d’organisation pyramidale qui dans ce cas comme dans d’autres a court-circuité un certain esprit d’initiative et bloqué, une fois le « chef » arrêté, la chaîne de commandement. La panique l’a emporté. On ne savait plus très bien à qui l’on devait obéir et le fait d’évoluer dans des sphères très compartimen­tées avait augmenté la perte de repères. Ce n’est pas l’abnégation, ni la sincérité des militants qui était en cause. Aucun jugement de valeur ne peut être donc émis dans le cas présent. Dans ce cas comme dans d’autres, on constate que la sacralisation des chefs est un bon stimulant qui peut s’avérer efficace dans certains cas, mais qu’au final c’est un paralyseur qui laisse s’installer les pires aspects du pouvoir et de la domination au sein des organisations politiques armées.

El Pato était un anonyme, membre de la majorité silencieuse, dévoué corps et âmes à son organisa­tion politique. Ce n’était pas un héros, un leader charismatique ou un chef, c’était un jeune militant qui après six ans d’enfermement, retrouvait un peu de liberté et respirait un peu d’air frais qui empestait encore le cadavre pourri et le sang séché sur les tables de torture.

Si l’occasion se présentait, il vous dirait sûrement que « s’il y avait quelque chose à tirer de ce pas­sage en prison avec ce statut de politique, ce serait quelque chose de collectif, de la même manière que la résistance à l’intérieur de ces murs était collective ».

De cette horrible prison, il est sorti très affaibli phy­siquement. Il était très mince mais, en même temps, le sport pratiqué assidûment aidant, dans un état relativement convenable au vue de la situation dans laquelle il se trouvait. Je ne sais pas s’il portait sa moustache légendaire que je lui ai toujours con­nue et dont sa femme n’a cessé de lui demander de raser pendant ces vingt-cinq dernières années. Peut-être pour retrouver un peu de ce visage dont elle était tombée amoureuse trente ans plus tôt. J’imagine son sourire et ses yeux humides qui devait refléter cette joie et cette tristesse mêlées qui lui sont propres, et dont je suis capable d’en discerner les aspects depuis que j’ai l’âge de raisonner con­venablement.

L’ironie de l’histoire voulut que la prison qu’il occupât pendant presque six ans fut située dans une petite ville du nom de Libertad. La tôle était communé­ment appelée la prison de la Liberté. Triste contra­diction dont il vaut mieux, à l’intérieur des murs, rire doucement que de passer sa vie à en pleurer. Pour les familles et les proches qui faisaient des milliers de kilomètres chaque mois, cela ne devait pas être très drôle, c’était comme si le destin s’était chargé de leurs infliger une punition morale de plus. Je crois que l’être humain est capable de tellement de cruauté gratuite qu’il n’y a pas de hasard quant au choix géographique de l’emplacement de cette abominable tôle.

Dehors il n’était pas tout à fait libre car il devait pointer tous les lundis entre 8 heures et midi à la caserne militaire de son secteur. Il était soumis à une forme de contrôle judiciaire dans un pays où la justice n’existait pas, si ce n’est sous une forme galvaudée par les militaires et la bureaucratie d’une dictature sanglante qui faisait de l’Uruguay, tant de fois décrite comme la Suisse de l’Amérique latine et un petit havre de paix pour touristes fortunés, le pays qui avait, en pourcentage par rapport à sa pop­ulation, le plus de prisonniers politiques d’Amérique latine.

Une fois retrouvé sa liberté, il dut se mettre à cher­cher du travail pour pouvoir bouffer et ne dépendre de personne. Il n’avait pas envie de mendier quoi que ce soit. Cependant son statut d’ancien prison­nier politique n’était pas quelque chose qui facili­tait sa recherche d’emploi. Il devait compter sur les proches, d’éventuels pistons et une solidarité parfois invisible, mais néanmoins réel, compte tenu de la situation politique et de la répression qui s’exerçait à tous les niveaux de la société uruguayenne.

Le premier boulot qu’El Pato décrocha fut obtenu grâce à des liens familiaux et à son ancienne for­mation d’inséminateur artificiel. Une de ses cou­sines était mariée avec un Hollandais qui possédait beaucoup de terres et de bétails. Comme il vivait à Paysandú et que l’estancia (la propriété terri­enne) était située près d’une petite ville du nom de Greco à quatre-vingt kilomètres de distance, il dut  demander une autorisation spéciale pour pouvoir aller travailler et pointer au commissariat du village. Ce fut un petit événement en soi car les flics du vil­lage n’avaient jamais vu un Tupamaro de près, on peut donc imaginer les craintes et les fantasmes qu’ils nourrissaient à l’idée d’accueillir un terroriste communiste qui mangeait les enfants.

C’était en plein mois de juillet, il faisait froid et la coupe du monde, qui avait lieu en Argentine en par­allèle des tortures, disparitions, assassinats et exils, battait son plein. El Pato suivait les matchs à la radio et en dehors de cette unique distraction il ne pouvait tirer aucun profit de sa situation. Être le cousin de la femme du patron ne lui procurait aucun avantage si ce n’est celui d’avoir le droit de travailler comme les autres.

Le Hollandais était un radin de la pire espèce. Il gar­dait pour lui et sa femme les meilleurs jambons et les meilleurs fromages importés directement d’Europe qu’il rangeait dans un frigo cadenassé. Il était con­forté dans son attitude de pingre par sa femme qui fermait toutes les armoires et les tiroirs à clef. Elle se baladait avec un énorme trousseau de clefs à la ceinture qui faisait un bruit insupportable. La mère d’El Pato, qui pouvait faire preuve d’un cynisme à toute épreuve, l’avait surnommée Saint Pierre, du nom de celui qui possède les clefs du paradis.

Le Hollandais élevait une race de mouton Texel qui produisait une viande de très bonne qualité et qu’El Pato ne pût jamais goûter. Par contre, le soir venu, les villageois du coin ne se privaient pas pour voler des moutons et se faire d’excellents repas avec une viande de première catégorie. Des années plus tard, lors de l’un de ses voyages en Suède, il apprit qu’un de ces voleurs était aussi un des camarades de son organisation, El Padrino.

Ce boulot dura un temps puis l’aventure chez le Hollandais se termina brusquement et de façon quelque peu confuse.

Par la suite, il enchaîna d’autres jobs dans diverses entreprises où selon lui la solidarité entre ouvriers laissait un peu à désirer. On lui faisait la vie impos­sible en le laissant faire les tâches les plus dures et en se moquant de lui tout en lui faisant du chantage et en lui disant de ne pas trop la ramener car il avait déjà de la chance d’avoir un travail. À chaque fois, il se fit virer rapidement.

Un jour, grâce à une connaissance, il apprît qu’une fabrique de ciment recherchait de nouveaux employés car elle avait comme projet de s’agrandir. De plus un des bras droit du patron était un Basque qui avait été à l’école et au foot avec lui quand ils étaient plus jeunes. Cela facilita grandement son embauche. Un soir, il alla voir le Basque chez lui et il lui expliqua la situation dans laquelle il se trouvait. Le Basque lui dit de ne pas s’inquiéter car il le cou­vrirait le lundi matin lorsqu’il devrait aller pointer à la caserne. El Pato fit donc son entrée dans le monde de la métallurgie grâce à une personne qui n’était absolument pas un militant. C’était juste un ami d’enfance qui se sentait solidaire de son ancien camarade de jeux et qui trouvait normal de filer un coup de main.

« C’était cela aussi la solidarité. »

Il bossait de 6 heures du matin jusqu’à 18 heures, du lundi au samedi. Le lundi matin, il filait en douce grâce à la complicité de son ami et il essayait de revenir le plus vite possible. Malheureusement, au bout d’un certain temps, cela n’échappa pas à l’œil d’un des contremaîtres, un fasciste notoire d’origine italienne, qui commença à le surveiller de près. Un lundi matin, à l’heure où il devait s’éclipser, un inconnu vint le voir et lui proposa de lui prêter sa moto pour qu’il aille plus vite, de cette façon son absence se ferait moins remarquer. Cet acte le tou­cha profondément et plus tard lui et cet inconnu devinrent de grands amis.

« En pleine dictature, la solidarité était silencieuse et sans grand discours, elle se nourrissait de gestes sim­ples et d’attitudes qui de prime abord ne semblaient pas très spectaculaires ou héroïques, mais combien de vies furent sauvées grâce à ses petits mots et gestes de rien du tout. »

À l’heure de manger chacun sortait sa gamelle. Ça parlait foot et filles. C’est dans un moment comme celui-ci qu’El Pato fit la connaissance de celui qu’il nomme affectueusement « un grand person­nage ». Un ouvrier métallurgiste de Montevideo, qui avait atterri à Paysandú pour cause de chômage et s’était marié avec une fille du coin. Il s’appelait Nelson Gutierrez et on le surnommait Travolta. Ils sympathisèrent immédiatement et ensemble com­mencèrent à former un petit groupe dans lequel ils collectivisaient le repas du midi. Un de leurs pre­miers objectifs fut d’élever un peu le niveau intel­lectuel des conversations.

« Si on réussissait à faire descendre le pourcentage de discussion sur les filles à 70 % et qu’on injectait 30 % de politique alors c’est que nous étions en train de gagner. »

Cette période coïncidait avec la chute presque imminente de Somoza au Nicaragua, du coup ils en parlaient pendant les pauses pour voir un peu les réactions des autres ouvriers et voir qui pouvait être un allié potentiel.

« Nous nous sommes faits une spécialité de dénicher les gens de gauche qui étaient silencieux et avaient peur d’exprimer leurs opinions politiques. Il y en avait plein dans le chantier et nous communiquions par des clins d’oeil et des signes, ce qui nous permettait de fixer des rendez-vous secrets où l’on pouvait dis­cuter un peu de l‘actualité et des combats à mener. »

C’est pendant cette période qu’El Pato et sa com­pagne Susana qui était enceinte, prirent la déci­sion de se marier pour pouvoir obtenir un livret de famille, ce qui facilitait beaucoup de choses au niveau de la paperasse. De plus il ne fallait pas trop se faire remarquer, être marié était un signe de bon conformisme qui vous évitait certaines remarques et questions.

Avant de se marier, El Pato fut cité à comparaître devant le Tribunal suprême militaire, où les juges devaient statuer sur la peine prononcée à son égard. Il devait confirmer ou non la peine déjà purgée. C’était simple, à l’issue de cette audience, on pouvait soit sortir librement, soit retourné en prison pour dix ans et parfois beaucoup plus. C’était le règne de l’arbitraire qui prévalait, votre avenir était suspendu au bon vouloir et à la bonne humeur ou pas des juges qui s’occupaient de votre affaire. L’avocat ne servait à rien. Celui d’El Pato eût le mérite d’être hon­nête :

« Si tu replonges, ce n’est pas de ma faute et si tu sors, ce n’est pas grâce à moi ».

Le jour du jugement il demanda à sa compagne d’attendre sous un arbre situé à quelques rues du tribunal et lui dit que dans le cas où il ne reviendrait pas elle devrait faire le nécessaire. Mais la chance voulut que les juges soit bien lunés et qu’ils n’aient pas trop picolé pendant le déjeuner. Il ressortit « libre » du tribunal.

Ils se marièrent un jour de grand froid, le 19 juil­let 1979, à la même heure et le même jour que les Sandinistes entraient victorieux à Managua, la cap­itale du Nicaragua, et à la même heure et date à laquelle trois ans auparavant les militaires argentins avaient assassiné Roberto Santucho, le leader de l’ERP(l’Armée révolutionnaire du peuple).

« Nos vies sont sans l’ombre d’un doute liés à des évènements historiques ».

Ils vivaient à Paysandu, dans une petite maison de ville délabrée située rue Mexico où il faisait très froid l’hiver et très chaud l’été, la taule n’est pas un bon isolant, cela va s’en dire. C’est là qu’après s’être mariés à la mairie, ils rentrèrent pour manger de succulentes pâtes au thon, il y avait une offre dans le supermarché du coin, les boites de thon à cette époque représentait un luxe que peu de gens pouvaient se permettre. Cela faisait très bien l’affaire pour fêter un événement qui en soit n’en était pas un, d’autres liens plus puissants les unissaient déjà. L’amour n’avait pas besoin d’une confirmation offi­cielle pour continuer à œuvrer au fond de leur coeur, d’innombrables lettres qu’ils s’étaient écrit pen­dant qu’El Pato était en prison, avaient déjà effectué ce travail.

Le lendemain de leur mariage, ils allèrent récupérer quelques cadeaux chez leur famille respective et l’après-midi ils se reposèrent. Petit moment de calme au milieu d’un quotidien tendu et stressant.

Le 13 octobre 1979, naissait leur premier fils, Emil­iano Manuel, qu’ils nommèrent ainsi en hommage au révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata, de plus ils habitaient rue Mexico, comme quoi il y avait des hasards troublants. Il vint au monde à la mai­son, dans la douche et la voisine coupa le cordon avec des ciseaux qu’elle trouva dans un coin. C’était un grand prématuré, il pesait 1 kilo 700 et n’avait que six mois, l’aventure de la couveuse commença pour lui et puis un jour il en sortit car l’hôpital man­quait de place, il fallait tourner et laisser la place à d’autres petits bébés pressés de voir la lumière du jour. Heureusement qu’ils n’avaient pas conscience de la situation dramatique dans laquelle ils venaient au monde. Ce furent des mois difficiles car Susana fut virée de son travail et El Pato dut trouver un autre boulot. Il bossait déjà douze heures par jour et en plus il faisait de la soudure de 19 heures à minuit dans une autre entreprise. Le bébé pleurait tout le temps. Les nuits étaient courtes et difficiles.

Le responsable de la fabrique de ciment où travail­lait El Pato était un homme d’origine russe qui se disait membre du parti communiste uruguayen. Dans son bureau il y avait un portrait de Staline qui ornait l’un des murs. Un jour, El Pato et Travolta décidèrent d’aller le voir, sans trop y croire, pour réclamer une augmentation. Erreur qu’ils commi­rent, le russe s’emporta et commença à hurler dans le bureau. Ils leur dit qu’ils ne connaissaient rien à l’exploitation et qu’ils n’avaient aucune légitimité pour venir demander une augmentation de salaire, qu’ils déshonoraient les « vrais » prolétaires. Ils sor­tirent du bureau en rigolant et en se foutant de la gueule du patron communiste. Des années après, ce patron finirait dans l’aile droite du parti actuelle­ment au pouvoir, le Frente Amplio. En comparaison, on pourrait dire qu’en France il serait un camarade socialiste (sic) du prédateur Strauss-Kahn.

 

En juin 1980, El Pato fut viré de la fabrique de ciment. Il n’y avait plus de boulot et une répression féroce s’abattait sur les militants et les anciens pris­onniers. Certains étaient de nouveau emprisonnés et condamnés. Ce fut à ce moment-là qu’ils firent le choix, sa femme et lui, de s’exiler.

Ils s’enfuirent avec leur bébé dans les bras la pre­mière semaine de juillet.

Étant donné qu’El Pato devait pointer tous les lun­dis matin, ils préférèrent partir le lundi soir, ce qui leur laissait une semaine, avant que les militaires ne s’aperçoivent de son départ. L’objectif était d’atteindre le Brésil et plus précisément Rio. De Pay­sandú ils prirent un bus jusqu’ à Rivera, un départe­ment du nord de l’Uruguay qui avait une frontière avec le Brésil. Là, ils restèrent un jour chez un des frères d’El Pato. Puis ils reprirent un bus de nuit pour Porto Alegre situé à environ 750 kilomètres de là où ils étaient. Le matin ils arrivèrent à Rodoviara, la gare routière. Ils étaient angoissés et inquiets car très peu de temps auparavant un commando de l’armée uruguayenne avait enlevé un couple de militants qui s’étaient exilés et avaient emprunté le même chemin. Ils voulaient absolument prendre un bus qui soit direct pour Rio car cela était moins dangereux, chaque arrêt représentait une situation risquée où l’on pouvait se faire contrôler. Ils sup­plièrent un des employés de la station de leur ven­dre des billets pour Rio, mais celui-ci refusa prétex­ tant qu’il n’y en avait plus. Ils étaient désespérés et nerveux. Ils durent se résoudre à prendre des billets pour Sao Polo. Ils s’assirent sur un banc et se mirent à attendre le bus dans un état de stress insupport­able. Devant eux, le bus pour Rio était sur le point de partir, il était juste à quelques mètres en face. Au bout de quelques minutes, un autre vendeur qui avait assisté à la scène devant le guichet sor­tit brusquement de son poste et courut vers eux en tendant trois billets directs pour Rio. Il les leur vendit et leur dit de se dépêcher de prendre le bus, en leur souhaitant bonne chance pour la suite. Ils coururent et réussirent à attraper le bus, il y avait encore des places de libre, ils s’effondrèrent sur les banquettes du fond et regardèrent le vendeur s’éloigner par la fenêtre.

« Ce vendeur nous a peut-être sauvé la vie à tous les trois. La solidarité c’était cela encore. Les Brésiliens vivaient sous une dictature depuis 1964, sûrement que beaucoup d’entre eux avaient dû en voir de toutes les couleurs. Il y a de fortes chances pour que ce vendeur ait deviné le genre de personnes que nous étions, et qu’il ait fait le choix de nous aider consciemment. Les Brésiliens savait ce que c’était de devoir fuir son pays ».

Ils arrivèrent sains et saufs à Rio et se réfugièrent à l’ambassade des Nations unies. Une semaine après leur arrivée au Brésil, les militaires rendirent visite à la mère d’El Pato pour lui demander où se trou­vait son fils. Avec un rire sardonique, elle leur tendit une carte postale qu’elle avait reçue quelques jours auparavant. Elle savait que maintenant il était plus ou moins en sécurité. Les militaires s’en allèrent sans dire un mot.

Ils séjournèrent six mois au Brésil où ils purent se mettre en contact avec d’autres camarades de l’organisation et d’autres réfugiés uruguayens. Dans un premier temps ils demandèrent à pouvoir se réfugier au Mexique car de cette façon ils pouvaient rester en Amérique latine mais on leur donna le choix entre la Suède et la France. Ils choisirent la France car Susana était prof de français, la barrière de la langue serait un obstacle de moins à franchir, et au vu des difficultés qui les attendaient ce n’était pas négligeable.

Le 30 octobre 1980, ils atterrirent à Orly. Des gens de France terre d’asile les attendaient. Un Chilien, lui-même réfugié et membre de l’asso, les emmena dans un foyer situé à Herblay dans le 95. La majorité des occupants du foyer étaient des Asiatiques qui avaient fui une autre réalité. La majorité était des Cambodgiens qui avaient subi la cruauté du régime de Pol Pot. El Pato et sa petite famille restèrent une semaine dans le foyer puis ils eurent l’autorisation de partir pour Grenoble car l’accueil pour les familles avec des enfants était plus adapté.

Le Chilien de France terre d’asile les récupéra pour les emmener à la gare de Lyon en voiture et pen­dant le trajet la radio annonçait que Reagan venait de remporter les élections présidentielles aux États-

Unis. Ils découvrirent la tour Eiffel dans les brumes du mois de novembre.

Huit heures plus tard, ils arrivaient à Grenoble. D’autres Uruguayens les attendaient pour les con­duire au centre d’hébergement. La directrice du cen­tre était une dame d’origine espagnole qui avait dû traverser les Pyrénées avec ses parents quand elle était enfant. Elle avait dû fuir la dictature de Franco. Elle se plaisait à raconter que ses parents lui avaient mis du vin dans son biberon pour qu’elle ne pleure pas pendant la longue traversée.

« Avec Emiliano, nous n’avons pas eu besoin de faire ça, pendant toute cette période de voyages mouve­mentés, il n’a pas beaucoup pleuré, ce qui contrastait avec son état habituel, il a accompli son modeste devoir de révolutionnaire… »

Leurs deuxième fils, Nicolas Roberto, naquit quelques mois plus tard et une nouvelle vie com­mença.

Skalpel.

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INSOUMIS

Terme à la mode ces derniers temps, et quelque peu galvaudé…

Voici un exemple d’insoumission qui nous rappele les heures les plus sombres du pays ou je suis né.

C’est une histoire digne de la pire des mémoires révolutionnaires du peuple, mais à la fois c’est une histoire héroïque pour l’être humain insoumis et en lutte contre la furie fasciste.

« Le 6 juin 2003 mourrait Arturo Dubro Diaz, l’homme le plus torturé par la dictature uruguayenne. Ils n’ont jamais pu le faire « parler ». Ils ne l’ont jamais soumis.

Ce fût l’un des hommes les plus torturé de la planète, dans la tristement célèbre prison « La Isla ».L’Uruguay, un petit pays, possède beaucoup de records. Celui que nous enterrons aujourd’hui est l’un d’eux. Unique cas de torture reconnus, dans lequel tout un bataillon d’infanterie a avoué : Il nous a vaincus.

 Prisonnier dans les geôles peuplés du bataillon « Floride » (caserne militaire célèbre pour les conditions inhumaines dans lesquels étaient enfermés et torturés les militants politiques opposés à la dictature uruguayenne, notamment les Tupamaros). Il était défiguré. Son nez à peine recousu après que des coups l’aient cassé et ouvert de part en part. Pour qu’il puisse respirer et récupérer ils l’avaient allongés avec les jambes vers le haut.

Il y avait un militaire corpulent, qui venait de la campagne, et qui chaque jour dans cette geôle moribonde lui servait du Maté et lui donnait à manger avec délicatesse  de son propre aveu il témoigna « Je n’ai jamais vu autant de monde frapper une personne, et je n’ai jamais vu un homme aussi courageux ». Cas ironique ou la culpabilité du complice des bourreaux se réserve le droit ponctuel de faire preuve d’un peu d’humanité et de compassion.

 Un jour, pour obtenir une information, ils l’ont ramené dans une salle pour le torturer, avant ils lui avaient proposé de parler, ce qui lui éviterait d’être massacré.

Arturo, au bord de la mort, leurs a fait une proposition : vous continuez à me torturer, si je perds, je balance, mais si je gagne vous me payez de votre poche et de celles des officiers, une « double grappa » (Alcool italien très populaire en Uruguay).

Quelques heures plus tard, il y eut un long silence, devant se déchet humain qui leur proposait de parier sa vie. Et de la bouche même des officiers, Arturo avait gagné cette bataille. On ne sait pas comment, un véritable miracle, du coup on ordonna aux soldats d’aller chercher le verre et à l’avenir de ne plus jamais poser la main sur lui. Plus tard, dépités, on sut qu’ils ne parièrent plus jamais avec d’autres prisonniers. Il a purgé sa longue peine, comme beaucoup, impassible et fraternel avec les autres.

La phrase qu’il a choisie pour épitaphe parle d’elle-même.

« Demain quand je mourrais

Ne me pleurez pas

Et ne me cherchez pas sous terre

Je suis un souffle de liberté »

Inspiré d’un article paru dans la presse Uruguayenne, et en partie traduit1.

A mes parents…

MOURIR #ACT

MOURIR

Je ne me souviens plus de la première fois que j’ai eu envie de mourir, mais son visage, à elle, je ne l’ai pas oublié. Son sourire au coin de la bouche pendant qu’elle m’éjectait de sa vie sous un flot de paroles continues dont je ne distinguais pas très bien le sens général, j’avais seulement compris « Je te quitte »,  ses grands gestes tandis que je restais calme, sans parler, non plus, je ne les avais pas compris.

Je l’avais suivie. Elle s’était assise à une terrasse de café. Un homme l’avait rejoint et ils s’étaient pris dans les bras l’un de l’autre. Tandis que ma vie se mettait sur pause, la sienne semblait prendre un nouveau départ. Je n’étais devenu qu’UN, elle était double. Elle paraissait si heureuse. Moi je n’étais que l’ombre de moi-même. J’étais devenu invisible, et je les observais. Quand, au bout de quelques minutes, ils s’étaient levés pour partir après s’être embrassés, j’étais resté assis sur le banc en face du café. De « leur ? » café. Un bus m’avait momentanément caché la vue et en redémarrant il avait emporté avec lui leur image et leur amour débarrassé du poids de l’autre. De moi. Seul parmi des milliers que j’étais à cet instant précis. Hors du temps. Ma dernière vision d’elle, j’en bavais, serait cette chaleur insultante qui émanait de leurs corps qui ne pouvaient s’empêcher de se toucher, et ce sourire constant qui ne l’avait pas quitté. Un sourire qui ne m’était plus destiné. Sans doute avaient-ils eu envie de se dépêcher de rentrer pour faire l’amour sous les derniers rayons de soleil qui éclairaient encore sa chambre et son lit, un de nos lits, à cette heure-ci. Ou d’aller manger quelque chose en amoureux. Ou de se promener en se serrant la main très fort, pour être sûr de ne pas se perdre. Ou que sais-je ? Une de ces nombreuses choses que nous avions jadis fait tous les deux.

J’étais resté assis, là, seul, comme un con. J’avais l’impression de ne pas être assez triste. Je m’en voulais de ne pas pleurer.  De ne pas laisser exploser ma colère. De ne pas hurler de rage et d’injustice. J’avais pourtant le sentiment de m’être fait avoir, mais je ne savais pas exactement quand ni comment. J’étais sonné. Mon regard était perdu dans le vide. Mon inconscient me disait d’exploser sur place mais mon corps ne réagissait pas. Je continuais de regarder la table à laquelle elle était assise quelques minutes auparavant en espérant du fond de mon âme qu’elle réapparaîtrait, seule et un peu perdue, demandeuse de tendresse et avide de caresses. Je pourrais la rejoindre et tout recommencerait comme avant. Je la sauverais d’elle-même. Du passé nous ferions table rase en se promettant que dorénavant nous resterions ensemble pour le reste de notre vie. Malheureusement la table resta vide un long moment. Un vieillard s’y installa finalement pour siroter une menthe à l‘eau. Et je compris que tout était réellement fini. Notre amour s’était définitivement noyé dans un verre de sirop de menthe glacé.

Une fois rentré chez moi, je me fis un café et je restais debout dans la cuisine à contempler le mur. Les larmes vinrent enfin. Je pus pleurer dignement et faire honneur à mon rôle de mec largué pour un autre. J’en fus un peu soulagé. J’avais l’impression que le fait de pleurer me maintenait dans la catégorie humaine des sensibles, donc, des vivants. Je ne me souvenais même plus du visage de cet autre. Comment aurais-je pu ? Je ne l’avais même pas regardé. Je m’étais concentré sur son expression à elle. Ça aurait pu être un ami ou une connaissance, je ne l’aurais même pas reconnu. Dans mon désarroi, je fus rassuré de pouvoir partager ce sort avec des milliers d’autres personnes. Je n’étais plus tout à fait seul. Le duo était devenu solo puis multitude.

J’ouvris le tiroir à couverts et en sortis un couteau que je posais sur la table de la cuisine. J’avais pris le plus aiguisé de ma collection de petit cuisinier-amateur du vendredi soir, le soir de nos repas en amoureux. Je l’avais fait sans réfléchir mais une fois celui-ci posé je me rendis compte que l’idée de me tailler les veines ou de me planter la lame dans le bide m’avait effleuré l’esprit. Très subtilement et pour un bref instant l’image s’était installée dans ma tête. Je fus pris de panique et le remettais dans son tiroir en me coupant légèrement la paume de la main. J’étais blessé mais j’avais la vie sauve. En quinze secondes mon sort avait basculé. Ce n’était pas la première fois que de telles pensées traversaient mon esprit. J’étais pourtant incapable de me souvenir de la dernière fois où j’avais songé à ce genre de choses. Je mis ma main sous l’eau froide et constatait que ce n’était qu’une égratignure. Le sang s’arrêta de couler et je me fis un petit pansement. J’avais mal à la poitrine, elle se compressait comme sous l’effet d’une crise de spasmophilie. A défaut de me trancher la gorge, peut être qu’une crise cardiaque me terrasserait sur le champ. Il n’en fut rien. Mon cœur s’emballait dans le vide et de la mort je n’entrevoyais qu’un fantasme ou une idée abstraite.

Le soir je me couchais. Je repensais à elle. Des paroles de chansons me revenaient à l’esprit. Et je me disais que si de m’être fait larguer ne m’inspirait rien d’autre que de vulgaires chansons de variété, c’est que ça ne devait pas être si grave. En même temps elles faisaient écho à la légèreté de certains moments très agréables passés en sa compagnie. Je l’insultais de tous les noms. À aucun moment je ne me remettais en question. Elle m’avait plaqué en me disant qu’elle ne m’aimait plus. Cela devait faire un certain temps. Je me disais qu’on ne pouvait pas ne plus aimer quelqu’un du jour au lendemain, c’était impossible. Elle m’avait donc trompé, dans le vrai sens du terme. C’est à dire qu’elle avait joué la comédie en attendant le jour J pour me balancer comme une vieille chaussette. Un laps de temps s’était écoulé entre le moment où son amour avait commencé à flétrir et le jour où elle m’avait annoncé qu’elle ne m’aimait plus. Quitter quelqu’un c’était assumer le fait de l’avoir trompé, forcément. La veille de mon « drame » comme je nommais ce fameux jour, nous avions fait l’amour comme des fous. Il me semblait que c’était comme au début. Passionné et puissant. Intense. Elle méritait sans l’ombre d’un doute la palme d’or. Dans le cas contraire elle faisait forcément abstraction de son non-amour et se contentait  exclusivement du plaisir que lui procurait le sexe. Peut-être que c’était son cadeau d’adieu. Sa façon de me dire au revoir. Je devrais me vanter d’être capable de la faire jouir sans qu’elle m’aime. Je n’avais rien vu. Quand j’y repense, mon silence lors de son discours de rupture m’étonne encore. J’avais été naïf de trop d’amour, comme tout le monde.

Je chassais toutes ces mauvaises pensées. Je voulais dormir. A défaut de mourir, je voulais quitter la réalité, allongé sur mon lit deux places très confortable et devenu subitement trop grand. J’avais l’impression de dormir au bord d’une falaise. J’étendais mon bras et j’avais la sensation de tomber dans le vide. Je croisais les doigts en priant pour ne pas rêver. Je ne voulais pas me souvenir de mes rêves en me réveillant. J’avais réellement besoin de ne rien ressentir du tout.

Le lendemain je me levais en ne me souvenant pas avoir rêvé de quoi que ce soit. Bizarrement, j’en fus un peu déçu. Je ne savais pas pourquoi. La nuit s’était pourtant passée comme je le souhaitais. La tasse de la veille à moitié pleine fit office de café du matin après avoir été réchauffé au Micro-onde. Pas terrible. Disons que son goût illustrait bien l’émotion de l’instant. Fade et sans saveur. Amer. Mais un café restait un café. Le cerveau le reconnaissait tel quel et faisait passer le message. J’étais satisfait, sans plus. Sur la table de la cuisine je vis le couteau de la veille posé en plein milieu. Au début je ne réagissais pas. Je buvais petite gorgée par petite gorgée. Un peu endormi. Au bout de 5 minutes, la vue du couteau me fit un effet bizarre. J’étais sur de l’avoir rangé. J’essayais de me souvenir avec précision de tous les gestes que j’avais effectué et j’en revenais toujours à la même conclusion, je l’avais bel et bien rangé dans le tiroir à couverts. Je flippais un peu de l’absence de réponse rationnelle à la question de savoir comment ce couteau avait atterri là. Est-ce que j’avais joué au somnambule ? Peut-être. Cela m’était arrivé une fois étant plus jeune. Mais à part cette unique fois qui s’apparentait plus à un accident qu’à une habitude, cela ne s’était plus jamais produit. En tout cas pas que je sache. Le fait d’être bouleversé et triste avait sûrement poussé mon inconscient à agir de la sorte. Le message était clair. Il me faisait froid dans le dos. Si je m’étais réveillé dans la nuit et que je ne m’en souvenais pas, cela voulait dire que cet autre moi qui avait songé un court instant à la mort, avait pris le contrôle de mon être. Pourquoi n’était-il pas passé à l’acte ? Était-ce un manque de courage ou voulait-il passer un message à celui que j’étais à cet instant précis ? Moi. L’amant triste, seul et quelque peu perdu en ce matin du mois de mai. Que c’était glauque de se faire larguer pendant le plus beau mois de l’année.

J’avalais le reste de mon café fade, je rangeais le couteau dans le tiroir à couverts pour la deuxième fois, j’en étais sur, et je me préparais à aller travailler.

Arrivé au boulot, je fis la bise à Marie-Christine, ma collègue de bureau, et m’installais devant mon ordinateur. J’ouvris mes deux boites mails et je fus déçu de ne pas avoir de message de sa part. Dans le métro j’avais imaginé qu’à défaut de m’appeler au téléphone elle préférerait m’envoyer un mail pour me dire… pour me dire quoi ? Rien. Je m’accrochais à des fantasmes et des illusions. Elle ne me contacterait plus car tout était fini, pour de bon. Je vis mon reflet sur l’écran et mon visage pâle me fit pitié. Mes lèvres bougèrent toutes seules. « Passe à autre chose frère, passe à autre chose… » me disait ma sale face fatiguée. Je me servis un café, un deuxième, puis un autre et la journée passa. Mon corps me pesait, ma tête aussi. Mes pensées m’écrasaient littéralement. Je mourrais d’envie d’être un légume que l’on maintiendrait en vie artificiellement. J’enviais les comateux branchés à des machines par des fils et des tubes respiratoires.

A 19h j’étais dehors et je marchais en direction de chez moi. Il faisait un temps agréable. Je m’arrêtais au Japonais en bas de mon immeuble pour commander des sushis. Un vrai plaisir de bobo à la con que j’étais plus ou moins devenu. Même si je n’avais pas de vélo et ne triais pas mes déchets. Le cuisto faisait preuve d’une dextérité incroyable. La vue de sa lame qui tranchait le poisson et les rouleaux, me fascinait. J’eus une vision qui me fit de nouveau peur. Encore une vision de mort. La lame s’échappait de la main du cuisinier et venait se planter dans mon estomac. Je secouais la tête nerveusement en faisant une mine de dégout. Je revins à la réalité. Plus nerveux que jamais. Il finit sa besogne et je pris ma commande en sortant très rapidement.

Cinq minutes après j’étais installé sur le canapé de mon salon. J’avais les pieds sur la table basse et je dégustais mes sushis. La position de mon corps contrastait avec un état d’esprit général qui ne me faisait pas sentir le confort de ma position. Les larmes vinrent me tenir compagnie une nouvelle fois, et nous mangeâmes elles et moi, ensemble. Ma tristesse était là, elle aussi, posée confortablement à côté de moi. Je la sentais comme on sent une présence. Elle me massa le corps virtuellement et je m’endormis sur le canapé tout habillé.

Le lendemain, le réveil de mon téléphone se mit à sonner et je fus réveillé en sursaut. Je ne savais plus à quel moment je m’étais endormi. Le plateau de sushis était à moitié plein. Mes yeux étaient bouffis et gonflés parce que j’avais beaucoup pleuré. Cela m’avait fortement étourdi. Comme si j’étais tombé dans les vapes. Je me sentais angoisser et sale. Mon haleine puait le poiscaille. J’allumais la cafetière entre deux frottements d’yeux. Et je sentis le bruit de ma tasse de café qui se brisait sur le sol en même temps que je vis le couteau posé au milieu de la table de la cuisine. C’était impossible. Cette fois-ci j’étais certain de ne pas l’avoir sorti ni utilisé de toute la soirée. Je pensais devenir fou. Et l’étourdissement du réveil n’arrangeait rien. L’hypothèse d’une nouvelle crise de somnambulisme comme explication rationnelle ne me convenait plus. Mais alors comment se faisait-il que ce couteau se trouve là ou je ne l’avais pas du tout rangé. Je le pris et le mis dans mon sac à dos. Au moins s’il était avec moi je ne risquais plus de le voir chaque matin au réveil, comme depuis deux jours. Si je le jetais dans la poubelle, il serait fichu de réapparaitre.

Une fois posé en bas de mon immeuble, je décidais de ne pas aller travailler. J’appelais ma collègue et lui disait en imitant la voix d’un malade qui a la gorge en feu et tousse comme un vieillard, que j’étais souffrant et comptait aller chez le médecin. Elle m’ordonnait de me soigner comme il faut et de prendre soin de moi, sans trop de convictions. Juste avant qu’elle raccroche je l’entendis pouffer. Quelle espèce de conne. Qu’est-ce que ça pouvait lui foutre que je vienne ou pas. Sa charge de travail n’en était pas plus importante. Nous étions voisins de bureaux mais ne faisions pas le même boulot.

J’étais libre pour la journée. Habillé comme il faut, c’est-à-dire comme un employé de bureau. Avec un couteau de cuisine tranchant dans le sac à dos et une joie non dissimulée de pouvoir faire ce que j’avais envie de faire. Je décidais de me diriger vers le canal de l’Ourcq. Au niveau de la station Jaurès, à côté de la place Stalingrad. Il était 9h00 du matin et j’eus envie d’une bonne bière fraîche. J’en achetais une dans un épicier et allait m’installer le long du canal entre le cinéma MK2 et un pont vert qui servait de passerelle. D’habitude les bobos squattaient cet endroit en fin d’après-midi avec des bières et des bouteilles de vins. Quelques schlags faisaient la manche et parfois tu pouvais croiser des mecs en train de se camer et fumer du crack. J’étais installé avec les pieds qui frôlaient l’eau, en train de siroter ma bière fraiche, quand l’un de ces fameux schlags vint se poser à côté de moi. Il puait. Son haleine était insupportable. Il me l’avait soufflé à la tronche en même temps qu’il m’avait gratté une clope. Je n’en avais pas. Je le lui dis mais il insista. Une fois, deux fois, la troisième je sortis ma lame et le menaçait. Je me levais pour lui montrer que je ne rigolais pas. Il se leva, puis recula dans un premier temps. Bizarrement il n’y avait personne à proximité. Le quartier d’habitude bruyant et animé semblait vide. Après avoir reculé il tenta de me sauter dessus mais d’un geste ferme et rapide je lui plantais ma lame dans son bide dégueulasse. Il tomba dans l’eau. La lame était rouge. Je la balançais dans l’eau. Je fus pris de panique et ne réalisais pas tout à fait ce qui s’était passé. Je me mis à courir en direction de je ne sais où. Au bout de quelques minutes j’arrivais à Belleville qui était déjà noire de monde. Je m’arrêtais, respirais et décidais de rentrer dans le premier café venu. Je n’avais aucune trace de sang sur moi, rien de rien. Ouf ! Avais-je pensé, je n’étais pas grillé.

Je venais de tuer un homme.

Après avoir passé deux heures assis la tête entre les mains, je partais et décidais de rentrer chez moi. J’étais comme sonné et drogué. Je ne voyais pas très bien. Je me sentais faible et endolori. Je marchais, courais, puis marchais et courais de nouveau. Au bout d’un temps indéfinissable j’arrivais chez moi. Je me déshabillais complètement et filais dans la douche. Aucune trace de sang. Je me sentais sale. Je me dégoutais. Je me séchais et me dirigeais vers la cuisine. Je crus devenir complètement fou. Le couteau était posé sur la table de la cuisine. Je me mis à pleurer. La serviette tomba par terre. J’étais nu, assis en boule dans un coin de la cuisine et je pleurais en tenant le couteau entre les mains que je venais de prendre sans m’en rendre compte. Je ne maitrisais ni l’espace ni le temps. J’étais dans une autre dimension. Je pestais. Je me plantais la lame dans le cœur mais elle traversa mon corps sans me toucher. J’étais comme un fantôme. Je refaisais une tentative mais rien. J’en fis des dizaines et quand je fus épuisé je balançais le couteau qui se planta sur le mur. J’étais perdu. Je ne comprenais plus rien. Je voulais mourir. La porte sonna. J’étais nu mais, me dirigeai vers celle-ci pour l’ouvrir. Je crus m’évanouir. C’était elle. Elle était revenue et me souriait tendrement. Je me remis à pleurer, mais de joie. Elle me prit dans ses bras, me relâcha tout doucement et soudain je sentis le métal long et coupant me transpercer le ventre. Mon souffle fût coupé. Je ne tombais pas. Elle me retenait contre elle. Elle retira la lame de mon ventre. Je la vis et reconnu le fameux couteau de la cuisine qui n’était plus planté dans le mur. La lame était pleine de sang. Elle la jeta par terre. Elle me serra fort dans ses bras et approcha sa bouche de mon oreille gauche. J’entendis ce qu’elle me dit avant de rejoindre la nuit pour l’éternité.

Mon amour, maintenant c’est fini…

Skalpel

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Semi-Mort et résurrection

Il y a cette fois où il avait 1 an et demi. La veille je m’étais disputé avec sa mère pour la énième fois. Elle était partie. Nous ne tarderions pas à nous séparer. Une bonne chose, à la lumière du présent. Je m’étais levé. Triste comme jamais. Je me préparais un café dans la petite cuisine. Je ne l’ai pas entendu arriver. Puis soudain sur le pas de la porte d’entrée, à deux mètres, j’ai entendu sa voix : « Papa ». Je ne sais pas comment vous décrire le son de ce « papa » mais il m’a transpercé l’âme. Ses petites joues étaient rouges et il se frottait les yeux. Je l’ai pris dans mes bras, l’ai serré puis j’ai pleuré. Terrassé que j’étais.

*

Le temps passe. C’est un morpion. On met des croix sur d’anciennes amitiés, et des ronds sur de nouvelles rencontres qui vous font redémarrer. On oublie, garde quelques souvenirs et entretient sa rancœur pour ne pas sombrer dans la tristesse due aux déceptions inévitables qui vous accompagnent toute la vie. Les regrets, ça vaut son pesant d’or, on est riche de conneries et de naïvetés. On fait croire que l’on s’en fout mais en vrai ça nous travaille et nous plonge dans des prises de tête qui donnent la migraine. Une bonne grosse migraine avec aura. Paralysie faciale, engourdissement des membres, douleur à la nuque, nausées, allergies à la lumière et douleur au cœur, grosse, grosse douleur au cœur. La seule place réconfortante se trouve dans l’obscurité d’une chambre. Dans la solitude. Pendant quelques heures on meurt en étant vivant. On souffre en ressentant l’angoisse de la mort et en la désirant presque, tant la douleur est insoutenable. On goûte à la fin de la vie. On entrevoit ce que l’après pourrait être. Puis on revient d’entre les morts. On redécouvre son corps. La haine, dans le meilleur des cas, reste la même. L’aigreur fait du bien. La compassion, le pardon, l’amour… pufff, rien du tout, que du seum bien vicère ouais

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PAUSE – INSTINCT DE RESISTANCE

Une pause le temps d’un retour au pays de quelques semaines. Je reprends les publications vers fin février. Pour patienter un petit texte.Vous pouvez toujours lire les anciens trucs si ça vous branche. Big up !

INSTINCT DE RESISTANCE

Affronter le réel mais s’évader du quotidien. Franchir les frontières invisibles qui nous séparent de ceux et celles qui peuvent être nos alliés. Prendre le temps de la réflexion sans jamais négliger l’action. Agir. Ne pas fuir devant ce qui, dans un premier temps, peut nous paraître abstrait. Adapter ses sens à la réalité. Modifier sa perception et la fondre dans ses émotions. Analyser la vie sans se branler intellectuellement. Ne pas sombrer dans la lecture approfondie des choses simples. Gérer son temps sans que cela ne devienne une obsession. Redoubler d’efforts. Ne rien lâcher. Ne pas gaspiller son énergie inutilement. Rester en éveil. A l’affût. Se préparer à toute éventualité. Assumer de se perdre dans l’existence. Essayer de comprendre certains concepts. En inventer d’autres. Les partager. Basculer dans l’imaginaire sans angoisser. Avoir un flow fluide. Respirer profondément. Évacuer sa rage de la façon la plus efficace possible. Ne pas se fixer trop de règles. Ne considérer aucune vérité comme immuable et aucune certitude comme valable. Se décider. Accepter la théorie. Privilégier la pratique. Visualiser la scène. Gérer sa peur. En faire un allié redoutable. Stimuler ses sens. Faire preuve d’audace. Maitriser le courage. Le redéfinir. Le réinventer. Construire à partir des riens qu’ils nous imposent. Remplir le vide. Rêver. Croire en l’utopie. Fédérer ses sentiments. Faire confiance à la spontanéité. Danser entres les pylônes qui soutiennent la pensé. Prendre conscience de sa force. S’épanouir. Jouir. Vivre maintenant. Lutter !

Skalpel

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ÉCRIRE, ENCORE ET TOUJOURS…

Désolé Buk’, j’écris du nord et absolument pas de nulle part. Du nord de la ville, de ma périphérie urbaine, glauque et triste. Digne et fier. Ne m’en veux pas, tu m’as aidé à tenir le coup. Te rendre hommage modestement à travers ces quelques lignes chargées de mélancolie me fait du bien. Je trouve que ça pète et que ça a du style, mais ce n’est pas le plus important, j’ai une dette envers toi, inestimable. Je fantasme sur ma prétendue perdition, comme si elle avait quelque chose de commun avec celle que fut la tienne, et celle de certains de mes frères de labeur et de crasse sociale… Je repense à mon taf de merde en intérim pendant de longs mois pleins d’efforts et de peine. Une parenthèse digne d’un postier mauvais, alcoolique et grincheux. Ça reste un fantasme d’admirateur prétentieux. J’ai souvent l’impression d’être un peu perdu, et je traîne ma prétention dans un climat gris et humide. Elle est plutôt légère, ma prétention, mais je la porte comme un fardeau. Ma mère qui n’est pas croyante pour un sou, prophétisait souvent que je devrais porter ma croix, comme tout le monde. Que je sois athée et elle aussi n’y changerait rien. Jeune, je me demandais à quoi ressemblerait celle-ci. Adulte, je le découvrais à mes dépens. Je l’avais aimé, puis haï de toutes mes forces. Qu’est-ce qu’elle était lourde putain, au sens propre comme au sens figuré. Un boulet plus qu’une croix. Une gangrène. Je décidais de régler l’histoire en quelques minutes. Un coup de fil, une lettre écrite avec le sang de la haine, des insultes et un « vent » radical qui vint balayer tout ça. Plus de croix à porter. J’étais prêt à avancer dans la vie, porté par l’élan d’une nouvelle légèreté qui me laisserait maître de mes mouvements, en apparence. Elle reviendrait meurtrir mes épaules mais celles-ci seraient plus carrées et musclées qu’à l’époque de mes débuts de « martyr » sans cause.

Aujourd’hui ne subsiste que ma prétention. Légère mais suffisamment importante pour qu’elle ne reste pas dans le domaine du privé. Je la partage et la fais subir volontairement.

Quelle arrogance !

En fait, ce n’est pas tant de ma prétention qu’il s’agit, mais de « ma prétention à… », plus proche de l’idée que je me fais de mon petit poids moral avec lequel je muscle ma tête. Ma prétention c’est ce que vous êtes en train de lire, cette rencontre entre vous et moi à travers l’écriture. Les trois points à la suite de « ma prétention à… » pourraient être remplacés par « …penser que ce que j’ai à dire doit être partagé avec vous à cet instant précis ». Voilà ma seule arrogance assumée. Penser que je suis légitime et que ce que j’écris mérite d’être lu par vous, ou pas…

Je n’écris pas pour aider les gens dans quoi que ce soit. Ni pour les déprimer. Même si tout ça manque un peu de swagg. Donner de l’espoir n’est pas dans mes cordes, et si cela se produit c’est totalement involontaire de ma part. J’écris pour être lu. « Ça va pas ou quoi ? ». Il faut absolument que ces quelques lignes soient lues. J’en ai besoin, en être conscient me fait autant de bien que l’instant précis ou ces mots s’imprègnent sur des feuilles blanches, des feuilles virtuelles en vérité. J’ai imaginé des dizaines et des dizaines de fois ce que pourrait être la couverture du livre, la mise en page, l’odeur du bouquin que je tiendrais entre mes mains, et cette joie immense faite d’un mélange de crainte et de fierté en pensant aux critiques inévitables qui viendraient elles aussi. Bah ma gueule, y’a pas d’odeur du tout, c’est du papier virtuel en format PDF, ou alors une brochure imprimée en speed.

Si ce monde n’était pas aussi sombre, je crois que je n’écrirais pas autant. C’est sa noirceur et son influence sur l’existence qui m’inspirent et me donnent envie de déverser des mots qui sentent le soufre et la bière pas chère. Le tout ordonné de telle façon que cette mixture prenne un sens et qu’on puisse en goûter une petite part de l’amertume qui la compose. C’est la mélancolie qui me pousse, plus que la déprime qu’il semblerait je ne subis pas de façon violente, et dans le meilleur des mondes possibles, mon bien-être me guiderait vers des échanges humains « profonds » auxquels ma solitude d’écriteur fait écho aujourd’hui. L’instant présent est mon enfer. Ma part d’ombre joue le rôle de Satan dans l’imaginaire que je me suis construit.

Pas d’hypocrisie, lorsqu’on évolue dans une réalité par choix. Même si l’on se considère comme un résistant, on n’affronte jamais l’existence en lui faisant face. On l’a contournée, on esquive les coups qu’elle nous porte au visage et parfois on frappe. Cela porte un nom, imposer son point de vue et son unicité. Affirmer que l’on existe et que l’on n’a pas encore baissé les bras, que l’on y croit encore. La seule chose qui compte au final c’est d’être conscient de ce en quoi on veut croire.

Moi, j’écris, point barre.

Écrire après 10 heures de boulot demande un effort considérable. Le faire dans un café sympa, avec de la bonne musique en fond et une bière pas trop dégueulasse, rend la tâche moins ardue, mais cela reste tout de même une épreuve.

Je suis beaucoup plus satisfait que content, fébrile, mes nerfs ont été soumis à rude épreuve toute la journée. Je n’exagère pas. Je ne suis pas plus triste que d’habitude, mais j’ai envie de pleurer. Je me repasse le film de la journée, de mon aliénation quotidienne, et l’instant d’après celui de ma vie. Comme d’autres fois, j’ai l’impression d’avoir beaucoup plus vécu en une journée que dans toute ma vie. Dans ces moments-là, on a la certitude que le temps ne compte pas et qu’il n’est surtout pas un remède à quoi que ce soit. C’est compliqué à expliquer, alors essayez juste d’imaginer les mélodies tristes qui tournent depuis tout à l’heure et qui sont une source intarissable de samples et de boucles, et pensez à ce qui vous tourmente, et surtout au temps qui vous est nécessaire pour résoudre vos problèmes, un temps dont vous ne disposez pas. L’angoisse qui en découle se matérialise en une suite de mots qu’il faut apprendre à lire entre les lignes de son propre récit. Celui que rédigent vos émotions sur les parois votre cœur.

Il y a une heure, dans les transports (c’est fou ce que l’on peut lire dans le métro…), je repensais aux premières pages d’un bouquin écrit par un auteur que j’ai découvert il y a peu. Ne cherchez pas, je ne lui ferais pas de pub ici. J’aime beaucoup sa façon de raconter ses tribulations et ses mésaventures burlesques dans le monde de la précarité. Je me reconnais dans ses histoires et dans son personnage qui semble bloqué dans le vide, même s’il en subit les conséquences désastreuses. Un pied dans la merde et l’autre dans les soucis liés à son envie incontrôlable de ne pas être juste un mouton qui traverse le temps sans rien ressentir. J’aime ce qu’il écrit, mais je ne peux m’empêcher de prendre mes distances avec l’auteur quelques instants. C’est un réflexe. Une sorte de réaction défensive, d’auto-défense intellectuelle. Comme si à chaque fois je me préparais à être déçu. Il faut dire que dans la vie, avec les gens, je fonctionne un peu comme ça. Je réfléchis un peu à ce que je lis et du coup je m’éloigne du récit. Est-ce que je suis en train de me faire avoir ? Est-ce que c’est un type bien, ce mec qui écrit des histoires qui me touchent ? Je m’interroge, passe de la légèreté naïve qui accompagne la découverte, au jugement acerbe dont fait preuve le lecteur envieux de l’écrivain qu’il admirait quelques secondes auparavant. Cela dure quelques minutes. Puis je me replonge dans le récit. Cette réflexion m’inspire et me met en état d’écrire. Ce que je fais immédiatement. Mon approche est un peu méfiante et en même temps j’en tire une excitation qui me pousse et me motive pour le reste.

À chaque fois que j’ouvre un livre, je ne peux m’empêcher de regarder la date de naissance de l’auteur, ainsi que la date de parution du premier livre de ce même auteur. J’ai besoin de connaître l’âge auquel il a publié son premier roman, essai, ou recueil de nouvelles. Comme pour me rassurer, me dire qu’il n’est jamais trop tard pour écrire un livre. Je ne me focalise pas sur l’éventuel succès de cette première œuvre littéraire, ni sur l’accueil que lui a réservé le public au moment de sa sortie en librairie. Je fais une fixation sur l’âge. J’essaye de m’imaginer le moment où l’auteur a empoigné le stylo pour la première fois et les raisons pour lesquelles il l’a fait, ensuite je fantasme sur son parcours et j’arrive presque à ressentir la joie qu’il a dû éprouver quand ses écrits sont enfin devenus un livre à part entière. Tout cela n’a qu’un seul but, me dire et me prouver, en me comparant à un auteur que je ne connais pas, que je peux moi aussi écrire un putain de bouquin. D’ailleurs j’en ai déjà écrit un.

Quand l’auteur est très jeune, doué, original, j’angoisse. Mais quand il est très vieux et je m’aperçois qu’en fait il a commencé à écrire très tard dans sa vie, je jubile. Je me dis, ouf, j’ai encore du temps pour peaufiner mon récit. Mais il faut quand même que je m’active, car quoi qu’on en dise le temps est toujours compté. Surtout quand on est tributaire d’un ego qui ne veut absolument pas se contenter d’un statut d’auteur à titre posthume. Complexe est la relation que j’entretiens avec mes livres, mes écrits, le titre des bouquins que je croise en librairie ou ailleurs, et les gens qui les lisent. J’ai l’impression de tout analyser. Par exemple, dans le métro, quand quelqu’un lit un livre, je ne peux m’empêcher de lire le titre du bouquin et de mater la couverture. En fonction du style de la personne, de son regard, ses gestes, son attitude, j’essaye de comprendre pourquoi elle lit ce livre. J’en tire des conclusions hâtives et sans appel. En gros j’applique une sorte de maxime simple : « dis-moi ce que tu lis, je te dirais qui tu es », ce qui n’est pas tout à fait honnête et valable. Si la personne est jeune, c’est peut-être qu’elle est étudiante, du coup elle se retrouvera sûrement dans une situation où elle est obligée de se coltiner un pamphlet infect qui lui sert de matériel de recherche pour son master en philo branlette ou littérature analytique de mon cul sur la commode, ou je ne sais quoi. D’ailleurs souvent cette personne essayera de camoufler la couv, ou le titre du livre pour ne pas que l’on pense qu’elle s’identifie au discours gerbant du bouquin qu’elle étudie.

Il y a toujours le classique petit livre à succès qui cartonne en librairie et qui se retrouve dans des mains appartenant à des gens tous différents les uns des autres. La bourgeoise, le cadre, la ménagère, la vendeuse, l’ouvrier, le prof, etc… Dans ce cas je me dis que c’est dommage de perdre le peu de temps libre que cette vie de merde nous laisse, en le gâchant avec de mauvaises lectures abrutissantes et soporifiques. Quand je croise un livre que j’ai déjà lu entre les mains d’une personne qui n’est pas trop éloignée de moi physiquement, il m’arrive de lui parler et de lui dire que moi aussi j’ai lu ce livre. Parfois, la personne me répond gentiment et une conversation s’engage. D’autres fois elle me sourit et me regarde d’un air qui veut dire « je ne t’ai rien demandé cousin » ou « ok, oui et alors ? ». J’avoue que je suis un peu intrusif quand je fais cela, et si cette personne est une femme, elle peut légitimement penser qu’elle est encore tombée sur un connard qui lui fait un numéro de charme, en jouant le pseudo-intello qui bouquine beaucoup. Peu importe, ça vaut le coup d’essayer d’avoir une bonne conversation à propos d’un livre.

Pendant pas mal de temps, je me suis senti isolé, car mes potes ne lisaient pas beaucoup. J’étais en manque de remarques, d’avis, d’opinions sur n’importe quoi qui s’apparente à un livre ou un article. Cependant, je ne voulais pas squatter avec des gars de la fac, de bibliothèques ou de je ne sais quel milieu qui n’était pas le mien. À 18 ans, je me suis dit, je vais faire du rap. Je me suis barré de la fac au bout de 6 mois. La bourse en poche et sans aucun regret. Chaque fois que j’y mettais les pieds, je voulais partir. Mes potes et ma cité me manquaient terriblement. Je ne me sentais pas à ma place.

J’aime prendre le temps de parler d’un bon bouquin, d’un auteur sincère ou talentueux. Peu importe le genre. Je suis même chaud pour parler de BD et de SF. Je ne pense plus que les lecteurs de BD sont des gros bolos. C’est bon j’ai passé un cap. Aucun souci, on y va ! J’ai passé deux ans à lire de la SF, cela me faisait voyager et me rappelait mon passé d’amateur d’astronomie et de vies extraterrestres. Ça fait sourire, mais j’ai découvert un genre, ou l’on pouvait faire passer beaucoup de messages subversifs, et de concepts philosophiques qui donnent à réfléchir sur le rôle de chacun. Sur notre place dans l’univers et notre fonction. D’une certaine façon, ces lectures m’interrogeaient sur mon humilité et mon approche du vivant. Tout ceci étant purement subjectif. Je comprends que l’on puisse détester la SF. Le besoin d’ancrer un récit dans le réel et dans le terre à terre est parfois nécessaire. Mais c’est quand même le besoin de mettre des mots sur une imagination débordante qui m’a, entre autres choses, donné le goût de la lecture. L’envie d’écrire des chansons aussi. Aujourd’hui, je bouquine beaucoup et prétends écrire d’autres choses que du rap, sans pour autant me dire que j’appartiens à la grande famille des écrivains. Je veux être un écriteur, à vie !!! Classez-moi dans la catégorie des auteurs d’une littérature populaire, s’il vous plaît. Il nous reste à réinventer tellement d’histoires et de récits. Écrire sur l’avenir pour modifier l’instant est quelque chose de jouissif. Je savoure.

Deux heures après m’être posé dans ce bar, je finis d’écrire ces quelques lignes. Un groupe s’est installé et commence à faire ses balances. Il n’y a plus de soul qui tourne en fond, j’ai besoin de son FAT, et je n’ai plus de sous pour une autre bière. Pas grave, j’ai toujours mon carnet, mon stylo et des bouquins dans mon sac à dos. Je me lève et m’apprête à affronter le froid glacial de Paname. C’est cool, encore un jour ou j’ai tenu bon. J’ai fait l’effort d’écrire. J’ai résisté au charbon. J’écris. Encore !

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« T.U.E.R » (Extrait)

Tuer.

Massacrer ?

Non !

Ne pas torturer. Jamais. C’est les autres qui font ça. Il n’y a qu’un porc pour torturer quelqu’un. Faut vraiment être un enfoiré de merde pour jouir de la souffrance d’une personne qui implore ta pitié. La regarder dans les yeux. Deviner le désespoir. Rire. Argumenter intérieurement pour justifier tout ce mal. Enfouir sa culpabilité bien au fond de son cul moite. Se dire que c’est un ordre qui vient d’en haut. Se justifier. Se déresponsabiliser. Se déshumaniser le temps d’une semi-mort annoncé.

Moi ?

C’est différent.

Je vais tuer.

J’en suis certain. Je n’ai jamais été aussi sûr de moi. Mais je ne vais pas faire souffrir. Je vais jouir du passage à l’acte. Du basculement dans cet autre univers de l’action. Je vais cesser d’être une personne normale. Cesser d’être humain aux yeux de mes congénères. C’est mieux que d’être un enfoiré de merde. Je vais être excité au plus haut « poing ». Mais ça ne sera pas la souffrance d’autrui qui me fera kiffer. C’est l’acte qui va créer le plaisir. Le désespoir.

Est-ce que la personne que je vais tuer mérite de mourir ?

Pas plus qu’une autre.

Paradoxal ?

Peut-être.

Et alors ?

Qu’est-ce qui ne l’est pas dans ce monde dégueulasse ?

Je vous emmerde tous. Je vais tuer. Je vais aimer ça. Comme j’aime boire et baiser. Je vais tout analyser. Je ne vais rien rater de l’instant. Je vais ressentir quelque chose. Pour l’instant je ne peux que l’imaginer. Mon dieu. Que c’est bon d’imaginer tout ça.

Pourquoi ?

Et pourquoi pas ?

Pas de long débat philosophique. Pas d’analyse psychologique.

Ma vie ?

De la merde.

Des détails ?

Pourquoi faire ?

T’as besoin d ‘être rassuré ou quoi ?

T’as peur que ça te plaise à toi aussi ?

Me suicider après ?

Mais ça va pas ou quoi ? On n’est pas dans « Waiting period » là. Je vais tuer. J’ai pas envie de me butter moi. Après. Je vais vivre. Oui.

Une sorte de nihiliste à la con ?

Si tu veux. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute au final. Encore une histoire de haine. De la merde je te dis. Rien que de la merde tout ça. Une putain de vie de merde. Pour l’instant t’as pas besoin d’en savoir plus. Contente-toi de lire ce que j’écris.

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IKAR

IKAR

« Mais rebellez-vous contre vous-même, ne vous
rebellez pas contre l’institution jeune homme, vous allez
finir par vous brûler les ailes si vous continuez comme
ça ! » dit la principale du collège en finissant sa phrase
sans pouvoir s’empêcher de sourire. Contente qu’elle fut
d’avoir pu placer sa métaphore merdique pour la énième
fois de l’année. Pour une fois qu’elle était là et bossait, il
fallait bien qu’elle s’amuse un peu. Bizarre…aujourd’hui
pas de rendez-vous à la mairie ni de réunion de coordi-
nation avec le personnel autorisé. Ikar la regardait droit
dans les yeux et ne parlait pas. « Est-ce que vous m’avez
compris ? Si vous n’avez pas envie d’être ici nous allons
faire en sorte que vous ne puissiez plus revenir, c’est la
dernière fois que je vous préviens, cessez immédiatement
les provocations et mettez-vous au travail ! ». Ikar conti-
nuait de la regarder droit dans les yeux. Il savait qu’à un
moment ou un autre elle lâcherait prise et se lasserait de
lui répéter toujours les mêmes choses. Elle était lâche,
fuyante et pas aussi sûre d’elle malgré ce qu’elle voulait
faire croire. « Allez en permanence et que je ne vous
revoie plus » conclut-elle. Ikar se retourna et partit. Il la
méprisait de toutes ses forces. Il lui chiait dans la gueule.
Cette espèce de merde puante qui sentait les oignons et
la transpiration. Avec elle, les Français continueraient à
jouir d’une belle réputation en matière d’hygiène corpo-
relle. Il se souvint qu’une fois il avait entendu une sur-
veillante dire à une dame du personnel de nettoyage que
c’était une véritable torture de prendre l’ascenseur en
compagnie de la Dirlo. Il eut de la peine pour le person-
nel administratif avec qui il n’avait jamais eu de réel pro-
blème et qui devait supporter ça à longueur de journée,
sauf pour la grosse dinde qui faisait office de secrétaire
et qui portait une perruque blonde ridicule. Une fois il
l’avait entendu parler comme à un chien à un surveillant
qui n’était plus là et que d’autres enfants appelaient le
blédard. Elle avait gueulé dans le hall du collège qu’elle
avait besoin de sa carte de séjour temporaire pour son
dossier, le Blédard l’avait regardée d’un air consterné.
Elle, avait un air satisfait et moqueur. Cette merde aurait
sûrement été choquée si on lui avait fait le reproche de
ne pas avoir été très discrète. Du haut de sa catégorie A
de fonctionnaire de merde. Aucun tact ni finesse. Ikar
n’avait pas aimé ça, car avant que son père ne meure il
se souvenait que plusieurs fois, des flics l’avaient insulté
de sale raton et de métèque, de sale étranger. D’ailleurs,
il en avait une lui aussi, de carte de séjour, il n’avait pas
eu l’immense honneur de naître en France.
Arrivé dans la salle de permanence il s’installa à une
table du fond. Il mit sa capuche sur la tête, croisa les bras
et ferma les yeux. La surveillante lui demanda d’enlever
sa capuche mais il fit mine de ne rien entendre. Elle
n’insista pas. « Comme tu veux » dit-elle, « de toute
façon t’as ton conseil de discipline dans 2 jours, je m’en
fous ! ». Il leva la tête et la regarda avec mépris. Espèce
de conne pensa-t-il. Il ne l’aimait pas beaucoup, les autres
surveillants non plus d’ailleurs. Il les considérait comme
des matons et des collabos qui suçaient la bite du CPE
pour un salaire de merde. Une bande de cons obligés de
bosser à mi-temps pour pouvoir se payer leurs études
au lieu d’avoir le courage de faire un peu d’argent sale.
Des bolos qui voulaient faire genre les caïds alors que
ce n’étaient que des petits blancs qui se faisaient marty-
riser étant plus jeunes et qui aujourd’hui se vengeaient
à l’intérieur du collège qu’ils quittaient le soir venu la
queue entre les jambes. La seule chose qu’ils savaient
faire c’était demander les carnets pour un rien, hurler et
menacer d’aller prévenir le principal adjoint ; un autre
spécimen et un bel exemple de fainéantise odorante.
Sauf que lui c’était de la gueule qu’il puait, il clopait et
buvait du café à longueur de journée, ce qui paradoxale-
ment ne le rendait pas très speed. C’était un invisible. Un
vieux con de branleur. Une fois, assis dans son bureau, en
attendant de se faire réprimander, Ikar avait aperçu son
écran d’ordinateur et le contenu de la page internet qu’il
regardait. L’enfoiré était branché sur un site de cul dont
le titre était « Gamines de 18 ans en chaleur ». Depuis
ce jour-là, Ikar par l’intermédiaire d’un de ses camarades
qu’il savait beau parleur et adepte du téléphone arabe,
fit circuler la rumeur comme quoi le principal adjoint
était un pervers qui se branlait sur des lycéennes. Ce
qui n’était pas très éloigné de la réalité. Le collège était
infesté de ces invisibles. Comme la dame du CDI, la
documentaliste que certains élèves s’amusaient à appeler
Dieu. « La dame du CDI, elle est comme Dieu, tu sais pas
si elle existe » avait dit Ruben.
Ikar était calme mais s’ennuyait. Il ne voulait pas étu-
dier. Sa mère avait baissé les bras depuis la mort de son
père. Non pas qu’avant ce drame il eut d’excellents résul-
tats mais disons que depuis ce jour-là il s’était comme
enfermé dans une carapace qu’il ne voulait plus quitter.
Son CPE, un gars de la campagne débarqué un peu par
hasard lui avait fait le coup du conseiller paternaliste à
l’écoute de ses problèmes : « Alors mon grand, ça ne va
pas ? Je sais que tu vis un évènement difficile mais il
faut aller de l’avant, cet accident humm, enfin ce drame,
humm… », Ikar avait fini la phrase pour lui « ce meurtre
vous voulez dire ? Mon père a été tué par les flics mon-
sieur et c’est pas un accident ». Le CPE s’était senti gêné
et était passé à autre chose. « Tu dois te reprendre Ikar, il
faut que tu acceptes de travailler en classe mon grand ».
Il ne supportait pas que cet enfoiré l’appelle ainsi. Il
s’était levé et était sorti de son bureau sans autorisation.
Le CPE l’avait rappelé mais en vain. Ikar l’avait envoyé
se faire foutre.
En classe il s’installait dans le fond, croisait les bras
et ne sortait aucun cahier. Le fond, toujours le fond.
Il fermait les yeux et ruminait d’innombrables pensées.
Une idée l’obsédait plus que les autres. Il voulait venger
son père. Du haut de ses 13 ans il s’en sentait capable
mais il ne savait pas comment. Comme il ne voulait rien
faire, à chaque fois les profs se sentaient obligés de le
lui faire remarquer au lieu de le laisser tranquille dans
son coin. Il estimait qu’il ne faisait chier personne, à part
peut-être lui-même, ce qui restait à prouver. S’ensuivait
une confrontation et un rapport de force qu’il se fou-
tait d’avoir en sa faveur. Il trouvait juste drôle de voir à
quel point cela était important pour certains profs qui en
faisaient une affaire d’honneur. Il jouait avec leurs nerfs
en attendant le bon moment pour se lever et partir de
la salle tout seul. On le menaçait de rapports, d’heures
de colle, de convocations chez la principale, etc. « Vous
pensez qu’elle est dans son bureau ? » se plaisait-il à
demander en feignant l’ignorance. Il savait que boule
puante n’était jamais dispo et que les CPE étaient deux
bisounours faciles à mater. Il finissait vainqueur à chaque
fois.
Parfois il sortait du collège sans autorisation. Il s’échap-
pait par une porte située au bout d’un couloir qui vous
menait à l’infirmerie. Enfin appeler cela une infirmerie
était un compliment charitable fait à un endroit qui res-
semblait, de par son ambiance, plus à une salle de torture
psychologique qu’à un lieu de soin. L’infirmière, enfin la
dame ou le bourreau, était une hystérique caractérielle et
cyclothymique. Une gueule hostile et un caractère vrai-
ment mauvais. Quand un enfant était blessé, il était plus
inquiet de devoir aller voir l’infirmière que d’avoir mal.
Les CPE dans la naïveté qui caractérisait leur méthode
principale de travail, appelaient donc systématiquement
les parents pour venir récupérer les mômes. Il y avait
une caméra au niveau de la porte de secours, mais on se
demandait à quoi elle servait. A part à faire ressembler le
collège à Big Brother, elle ne servait à rien. Ikar passait
la porte et balançait un doigt d’honneur à chaque fois,
ce qui le faisait rire en imaginant la tête de la gardienne
qui était une fervente croyante et une Témoin de Jehova.
Ce soir, Ikar était dans sa chambre. Allongé sur son lit,
il regardait la télé. Sa mère était dans la cuisine en train
d’écouter la radio, son grand frère était dehors, comme
d’habitude, et sa sœur squattait son ordinateur et face-
book. Il regardait Fight Club. Il en était au moment où le
héros est convoqué dans le bureau de son chef pour dis-
cuter et apprendre qu’il va sûrement être licencié, quand
celui-ci commence à se mettre des coups sur la gueule
et se cogner la tête et le corps contre les meubles du
bureau. « Mais pourquoi vous me frappez ? » demande-
t-il à son chef qui est soudainement pris de panique. Il
menace son chef de dire à tout le monde qu’il l’a frappé
s’il ne le laisse pas tranquille.
Ikar fut fasciné par cette scène, il se dit que c’était un
bon moyen d’obtenir ce qu’il voulait, c’est à dire qu’on
le laisse tranquille au collège. Il aurait du temps pour
penser à venger son père. Il avait un plan peu précis mais
assez clair pour qu’il arrive à ses fins. Il pourrait se faire
convoquer dans le bureau du CPE et là, avec un schlass il
se tailladerait les bras, le visage et menacerait le CPE de
dire à tout le monde que c’était lui qui lui avait fait ça.
Celui-ci serait pris de panique et dans la crainte d’être
accusé à tort et voir sa carrière de larbin compromise, il
le couvrirait et ne lui casserait plus les couilles. C’était
un bon plan. Son conseil de discipline était dans deux
jours. Hors de question de se faire virer. Il ne voulait pas
que sa mère soit privée d’allocations familiales à cause
de ses conneries. Il devait passer à l’action sans tarder.
Il se leva de son lit et alla chercher dans une boite de
Air Max rangée sous un de ses meubles, un cran d’arrêt
que son père lui avait offert il y a quelques années. Son
père l’avait utilisé quelques fois lors d’altercations qu’il
avait eues avec d’autres bonhommes dans des bars qu’il
fréquentait. Un soir il était rentré bourré et le lui avait
donné en lui disant que c’était pour se défendre de tous
les démons qui lui voulaient du mal. Ikar, du haut de ses
10 ans, lui avait rétorqué que c’était surtout ses démons à
lui qu’il devait combattre. Son père avait insisté et pleuré.
Il avait accepté le présent. Aujourd’hui il ne regrettait
pas. Le cran d’arrêt allait servir.
Le lendemain matin il se leva, se prépara, prit son sac
et partit en direction du collège avec son schlass dans la
poche arrière de son jean. Arrivé au collège il montra
son carnet et constata qu’aucun des CPE n’était posté
à la porte d’entrée. Il n’y avait que deux surveillants. Il
demanda pourquoi à celui qui se tenait debout devant
la porte des toilettes des garçons, un poste stratégique
selon le CPE, car les garçons fumaient en cachette, ce
qu’il fallait éviter à tout prix. Le surveillant lui dit que
les deux CPE étaient en stage. Son plan était quelque
peu compromis et il devait absolument se dépêcher car
demain il passait en conseil de discipline. « Et la direc-
trice elle est là, elle ? » demanda-t-il sur un ton narquois.
« Oui » répondit le surveillant « pour une fois elle est
là ». Ikar se dit que dans ce cas s’il était exclu de la classe
pour une raison importante, il serait envoyé directement
chez la principale. Il se chargerait de lui faire son chan-
tage, il n’aurait qu’à se boucher le nez.
La sonnerie retentit. Il alla se ranger. Il avait physique-
chimie avec Mme Feuck, une autre hystérique dépres-
sive qui ne serait pas difficile à faire sortir de ses gonds.
Arrivé en classe il s’installa dans le fond, encore, et sortit
son portable qu’il fit sonner volontairement pour que
tout le monde entende bien. Elle réagit au quart de tour.
Elle hurla sur Ikar qui la regarda en souriant. Elle récla-
mait son portable qu’elle donnerait à l’adjoint pour qu’il
le récupère dans trois semaines. Il fit non de la tête et
engagea le combat. Elle hurla de plus belle. Son sourire
sur son visage s’élargit d’autant plus. Il refit sonner le
portable et les yeux de Mme Feuck faillirent sortir de
leur orbite. « Dégage ! Dégage ! » Cria-t-elle. « Toi là,
emmène-le chez la principale!!!! ». Il se leva, toujours en
souriant et juste avant de sortir de la salle il lui cracha
un mollard dans la gueule. Elle se mit à pleurer, la classe
se mit à rire aux éclats. Il se dirigeait tranquillement
vers le bureau de la principale, accompagné d’une de
ses camarades de classe à qui il n’avait jamais adressé la
parole. Encore une Invisible pensa-t-il. Maintenant il allait
réellement passer à l’action.
Une fois dans le bureau il respira l’inévitable odeur
de sueur et d’oignons crus qui empestait l’air chaud. Il
s’assit sur une chaise en face de la principale, de l’autre
côté du bureau en joli bois verni. La principale lisait la
feuille d’exclusion en faisant des mouvements négatifs
de la tête. « Qu’est-ce qu’on va faire de vous Ikar ? Il
faut éteindre l’incendie et vite mon garçon » dit-elle sur
un ton compatissant qui ne lui ressemblait pas. Encore
un jeu de mot merdique. Elle ne put s’empêcher de sou-
rire. Ikar, le feu, l’incendie… Ikar ne se laissa pas ama-
douer, cela ne marcherait pas avec lui. Cette garce était
l’ennemi, le mal absolu. « Ce qu’on va faire c’est que
vous allez arrêter de me casser les couilles à partir de
maintenant » répondit Ikar. Le visage de la directrice se
crispa. « Pardon ? » demanda-t-elle choquée. Ikar sortit
le schlass de son jean. Il appuya sur le cran d’arrêt et la
lame se fit voir. La principale du collège Victor Hugo,
payée 3 500 euros net par mois avec appartement de
fonction se fit pipi sur elle. Sa bouche était ouverte mais
aucun son ne sortait de celle-ci, pourtant elle faisait des
efforts inouïs pour prononcer des mots qui ne venaient
pas. Ikar se leva, enleva sa veste, son pull et son t-shirt
et une fois torse nu, il se fit une longue entaille sur la
poitrine. « Mais pourquoi vous me faites ça » dit-il en
souriant, « je ne vous ai rien fait madame, ne me coupez
pas comme ça avec cet horrible couteau » ajouta-t-il.
La pisse de la Dirlo puait. Elle pleurait. Toujours aucun
son. Il recommença et se refit une autre entaille qui fit
apparaître une croix sur sa poitrine. « Arrêtez madame »
dit-il en imitant un enfant apeuré. Elle se fit caca dessus.
Au même instant on frappa à la porte et on entra. C’était
l’adjoint. « Mais qu’est-ce qui se passe ici bordel ? » dit-
il en voyant Ikar torse nu et saignant de la poitrine. « Il
est fou !!!!! » réussit à hurler la principale. « Ta gueule
sale pute ! » rétorqua Ikar. L’adjoint referma la porte et
on l’entendit dévaler l’escalier en criant au secours. Ikar
s’avança vers le bureau et demanda les clefs à la princi-
pale qui le lui tendit en continuant à pleurer et à se pisser
dessus. Ikar ferma la porte du bureau à clef. Putain elle a
une infection urinaire ou quoi cette salope ! pensa-t-il. Il s’as-
sit et dit « On va attendre tranquillement que le police
vienne connasse ». Ikar ne pensait plus à son chantage
ni rien. Il se sentait fort. Un nouveau plan s’était formé
dans sa tête. Quand les flics viendraient il ferait l’enfant
traumatisé et pleurerait des litres de larmes. Quand le
flic se pencherait pour l’aider il le planterait comme un
couteau rentre dans le beurre. Il aurait sa vengeance.
Les porcs avaient fait très vite. Dix minutes s’étaient
écoulées et ils étaient déjà là, derrière la porte à deman-
der qu’on ouvre. Il mit le couteau dans la poche et
commença à pleurer à chaudes larmes. « Au secours, au
secours, elle est folle » hurla Ikar. « Ouvre mon garçon »
cria le flic. Ce qu’il fit immédiatement. Le flic pénétra
dans le bureau et Ikar s’aperçu de la légère mine de
dégoût qu’il eut. Ça puait vraiment. « Elle m’a agressé
avec un couteau » dit Ikar en pleurant. Le flic prit Ikar
dans ses bras et le sortit du bureau en courant. Un autre
flic entra et s’empara de la principale qui était tétanisée
et ressemblait à une statue de marbre qui ne comprend
pas ce qui lui arrive. La scène était surréaliste. Arrivé en
bas des escaliers le flic relâcha Ikar et lui demanda si ça
allait. « Ca va sale porc, ça va, mais toi maintenant tu
vas plus aller » répondit Ikar. Il sortir son cran d’arrêt
et deux secondes après il était planté dans le bide du
flic qui cria de douleur en se tordant avant de tomber
par terre. Ikar se mit à courir en direction de la porte
d’entrée du collège et après avoir menacé la concierge il
arriva dans la rue. Trois fics attendaient leurs collègues.
Il s’arrêta net devant les trois porcs. Ceux -ci virent sa
lame, le sang et n’hésitèrent pas une seconde. Ils sau-
tèrent sur lui. Ikar ne résista pas. Il lâcha le cran d’arrêt et
se laissa emmener. Il fût menotté, embarqué et une fois
au commissariat, emmené dans un bureau ou l’attendait
un inspecteur qui allait s’occuper de lui. Entre temps,
la nouvelle que le collègue qui s’était fait planter était
mort arriva au comico. Ikar s’assit sur la chaise en face
de l’inspecteur. On lui avait enlevé les menottes, soi-
gné les plaies et refoutu son sweat à capuche sur le dos.
Après tout ce n’était qu’un enfant de treize ans. Il mit
sa capuche, croisa les bras et ferma les yeux. « Faites ce
que vous voulez de moi, je m’en fous, maintenant mon
père est vengé ».
Un sourire vint se poser au coin de sa bouche…

Nouvelle issue du livre-album « A Couteaux-tirés »

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MA CITE #7

MA CITE #7

J’ai haï ma passivité, pas sur le moment mais des années plus tard. Devant ces baises collectives qui ne fonctionnaient que dans un sens. Dix mecs pour une meuf, ou dans le meilleur des cas cinq mecs et deux meufs, jamais l’inverse. Dans les caves, au parc urbain ou dans un hôtel bon marché. Je me donnais bonne conscience en me disant que je n’y participais pas, mais au fond je savais et nous savions que ces meufs étaient perdues et paumées. On leur donnait un surnom, Crasse Putain et hop, comme par magie, elle se transformait en un bout de viande. Ce n’était plus qu’un bout de chair dont les gars pouvaient disposer à leur guise. On se focalisait sur son corps sale de ne pas avoir pris de douches depuis trois jours, mais on ne disait rien des dizaines de bites puantes qu’elle recevait pour avoir le droit de dormir dans un hôtel Formule 1, fumer de l’herbe gratos et manger de la pizza froide. Certains gars s’échangeaient même des capotes usées quand ils n’en avaient plus.

Qui sont les crasseux ?

Perdue qu’elle était. Un objet sexuel. Elle nous dégoûtait. Mais pas les dix porcs qui jouait à la poupée chacun leur tour.

Quand elle venait vers nous, on lui parlait avec mépris. Comme si c’était une merde qui ne vaut rien et n’a pas honte de se laisser traiter de la sorte. Comme si elle avait vraiment le choix d’agir différemment.

Quand elle tombait amoureuse d’un des dix crasseux, on se foutait de la gueule du mec et on la trouvait pathétique et dingue. Parfois elle se rebiffait, alors elle se mangeait une balayette. Le jour où ce fut un coup de tête d’un grand de la cité, sous prétexte qu’elle l’avait touché avec ses mains de putes, tout le monde a rigolé. Elle est partie en boitant, menaçante. La bouche pleine d’insultes et les yeux pleins de larmes de sang.

Un pote m’avait raconté une histoire concernant une meuf que j’avais croisée rapidement à une époque dans les rues de ma cité et qui illustre bien la glauquerie de ses rapports entre certains mecs et certaines meufs.

Un jour, les flics débarquèrent dans quatre appartements de la cité et emmenèrent quatre gars parmi la dizaine qui la baisaient régulièrement depuis deux semaines. Elle avait porté plainte pour viol.

Dans le commissariat chaque mec disait que c’était faux, qu’elle était consentante, que c’était une Crasse Putain, une salope. Les flics disaient en rigolant qu’ils y étaient allés un peu fort, que son trou du cul selon le médecin avait été élargi de deux centimètres. Elle était dans les bureaux et je ne sais par quel hasard, elle s’était retrouvée à côté des cages à poules. Elle disait à celui qu’elle aimait, que c’était un enfoiré de merde. Lui, il l’insultait de tous les noms à travers les barreaux. Il lui hurlait dessus en disant que c’était une sale menteuse de merde. Ensuite elle s’en prit aux keufs et commença à crier.

« En vérité, c’est toi sale flic qui m’a violé ! Vous m’avez tous violée bandes de chiens de la casse ! Pédés ! Ordures ! »

Deux heures après tout le monde était libre. Verdict des flics : « Elle était complètement folle et mythomane. De plus, elle s’était enfuie de son foyer. »

Quinze jours auparavant, trois mecs de la cité l’avait draguée et ramassée aux Halles à Châtelet. Elle n’avait pas où dormir. Ils lui avaient proposé de venir aux 3 keus sur Aulnay. Elle avait dit oui.

Elle avait le choix, non ? Elle a dit oui, elle était consentante, avait dit un des gars du quartier.

J’ai eu le sentiment d’étouffer entre ces bâtiments tristes. J’ai vu des choses glauques, sales et morbides. Mais j’y ai vu aussi l’espoir, la solidarité, la dignité, la joie, l’entraide et la résistance. J’en veux à la société, de ne pas permettre aux mômes de nos quartiers de vivre l’innocence de certains instants de la vie. De ne pas les laisser profiter de l’insouciance de l’enfance. De les obliger à s’endurcir pour affronter le quotidien. De se construire dans une banalisation des rapports de forces existants. D’obliger certaines sœurs à être des mères et certains frères à êtres des pères de substitution pour les petits frères et les petites sœurs. D’avoir entassé toute une génération dans des cages à lapins. D’avoir habitué cette génération à ressentir l’impression d’être enfermé, même dehors, pour mieux la préparer aux cellules dont elle sera la principale occupante du fait de son appartenance à une classe sociale exploitée.

Les critiques sur cette relation passionnelle que j’ai entretenue avec ma cité, je ne les accepte que de la part de ceux qui ont partagé notre quotidien, nos joies, nos souffrances, nos rires, nos larmes et au final notre existence dans ce que l’on peut appeler les ghettos de l’Europe. Le meilleur dico de la banlieue ne vous serait d’aucune utilité pour évoluer dans ces quartiers. Ne le prenez pas mal, ce n’est pas par mépris, ni sentiment de supériorité, c’est juste que pour donner un avis objectif, ce qui n’existe d’ailleurs pas car tout est subjectif, il faut avoir vécu entre ces murs. Vous ne pouvez pas comprendre, pour beaucoup, que derrière une certaine violence il y a une forme de révolte, derrière certains mots brutaux il y a l’expression d’une souffrance enfouie qui ne peut s’exprimer que par des attitudes que vous trouveriez choquantes. Même s’il m’arrive de douter, je fais partie de ceux qui pensent qu’aucun changement radical dans cette société ne se fera sans les habitants des quartiers populaires, des cités et des taudis modernes. Le potentiel révolutionnaire, pour l’appeler d’une façon, se trouve entre ces dalles de béton. Les émeutes de 2005, même si elles n’ont pas pris la forme et les pratiques que certains auraient aimé voir, en sont la preuve. Il ne s’agit pas non plus d’idéaliser quoi que ce soit. Il faut que les liens se retissent entre pratiques militantes et quartiers populaires, il n’ y a pas d’autres choix et la situation est urgente. Nous sommes dans un état de guerre latent à l’intérieur des quartiers populaires. J’ai quitté définitivement ma cité il y a environ un an, je n’y suis pas retourné une seule fois, par manque de temps, officiellement. Je crois que j’avais besoin de couper brutalement avec un endroit qui génère en moi des sentiments confus et intenses. Je n’ai pas, tout à fait, fait le deuil de mon quartier. Nous avons vidé mon père et moi l’appartement et nous n’avons pas beaucoup parlé non plus de ce que cela nous faisait intérieurement. Que dire de plus ?

Habitants des 3000, anciens et nouveaux, pour la grande majorité d’entre vous, sachez que je vous aime. Vive le 93 !

Frères et sœurs des quartiers populaires !

Si des gens viennent vous voir pour vous demander de militer pour telle ou telle cause, exigez d’eux, de la cohérence, du suicide social, de la rupture familiale et du partage des difficultés de votre quotidien. Si c’est pour des élections, giflez-les, quelque soit leur couleur politique, et dites-leur que c’est toute l’année que vous galérez et pas seulement lors des échéances électorales. S’ils ont pitié de vous, dépouillez-les et laissez-les à poil. S’ils vous parlent en modifiant leur accent et en prenant des tournures banlieusardes pour faire plus street crachez-leur à la gueule. Si, quand ils vous serrent la main, ils la pose sur leur cœur en disant wesh , alors qu’ils ne le font jamais et que ce n’est pas naturel, rigolez un bon coup pour les humilier et coupez-leur un doigt. N’attendez rien des partis. Soyez le plus autonome possible dans la gestion de votre révolte, votre rage, votre haine et votre colère. Ne laissez personne vous dire que vos sentiments ne sont pas légitimes. C’est votre rage qui dans le monde d’aujourd’hui est la plus porteuse de changement pour un bouleversement radical de la société. Quelle forme prendra celui-ci ? J’avoue que je ne sais pas, mais est-ce vraiment important quand il s’agit de se libérer de la pire des prisons ? Trouvez d’autres frères et sœurs comme vous et bougez-vous le cul. 

Nous sommes nombreux et eux, ils sont si peu.

Skalpel

FIN

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