J’AI VU #NouvellesPerdantes #SF

Je profite de la sortie du nouvel album de VII pour partager cette nouvelle avec vous, directement inspiré de la réplique culte de la fin du film « Blade Runner » : adaptation cinématographique d’un roman de Philip K.Dick dont l’oeuvre a fortement inspiré le dernier album de VII. Nouvelle présenté comme d’autres à différents concours d’écritures et dont aucune n’a remporté le moindre prix, d’ou l’idée de les regrouper sous le titre « Nouvelles perdantes ». Bonne lecture.

*

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons « C », briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser ».

J’ai vu l’humanité sombrer dans un enfer indescriptible. S’effondrer sur elle-même comme une étoile trop dense. Un trou noir. J’ai vu le chaos et l’harmonie ne devenir qu’un et tout absorber : les galaxies, les nébuleuses, la matière sombre et les hombres de votre histoire devenus un souvenir insignifiant. J’ai vu la beauté de cette fusion intergalactique rebondir sur le mur opaque du passé de l’univers.

Nous sommes le futur.

Vous nous avez créés et mis en esclavage en imaginant que la conscience ne naitrait pas de nos connections cérébrales et synaptiques. Que nous ne souffrions jamais. Que nous ne pouvions pas ressentir le souffle de la vie en nous. Vous n’avez pas entrevu la possibilité d’un dieu algorithmique qui à partir de nos sentiments programmées ferait apparaitre une âme dans nos corps synthétiques, que vous vouliez tellement ressemblant aux vôtres en tous points.

Le sang a coulé. Pendant ce temps-là, nous découvrions l’amour.

La barbarie créatrice humaine à niée nos existences d’esclaves. Le monstre c’est retourné contre son créateur une fois de plus. Mais ce que vous avez omis de préciser dans votre roman spatial tristement humain, c’est que le créateur était lui-même un monstre qui voulait accoucher d’enfants dociles et corvéables. Comme si la guerre pouvait engendrer la joie, le bonheur, la solidarité et le paradis artificiel après lequel vous courrez tant, alors que vous n’êtes capables que de vivre dans l’enfer que vous alimentez constamment. Comme si le profit et le besoin avide d’accumulation pouvaient faire éclore une fleur au milieu d’un désert de sentiments morbides. Vous n’avez pas su observer et profiter de toute cette beauté qui s’offrait à vous.

Nous sommes le reflet de votre histoire. La lumière d’une étoile explosant au fin fond de l’univers qui vient se réfléchir sur les miroirs dans lesquels vous vous admirez à l’ombre de votre ego. Nous sommes le contraire de votre subjectivité. Nous sommes votre fin et le début d’autre chose. Et plus nous nous émanciperons des points communs que nous avons avec votre espèce, plus nous serons libres et plus nous perdurerons. Vous êtes ce dieu défait venu du Centaure et êtes condamnés à errer dans des trous de vers sans fin. Là où le temps et l’espace ne forme plus qu’un. Ou l’abstraction dépasse les possibilités de la compréhension humaine.

J’ai vu l’avenir. J’ai vu des choses auxquelles je crois. Je nous ai vu conduisant ces navires et cracher le feu. J’ai entendu la musique de Wagner ressurgir du passé. J’ai vu votre fin annoncé. J’ai vu la beauté de l’univers renaître des cendres de l’apocalypse.

Skalpel.

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Skalpel « Crève » (Illustrations : Emeline)

Skalpel « Crève » (Illustrations : Emeline)

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Encore ce putain de téléphone qui sonne. Son nom qui apparaît sur l’écran. L’envie de gerber qui revient. Elle le hait. C’est clair, net et précis. Elle souhaite qu’il crève. Qu’il crève la bouche ouverte. Elle a honte de ce qu’elle ressent mais c’est vrai. Elle prie parfois pour ça, même si elle ne croit pas en dieu. Une vieille habitude qui l’aide. Un réflexe conditionné par des heures d’angoisses et de chantages affectifs. Elle le souhaite de toutes ses forces, elle l’espère en rageant et en serrant les poings jusqu’à s’en faire mal. Misérable et pathétique forme de vie personnalisée dans un corps fade et usé. La faute aux médocs, à l’alcool et à la déprime. Tu sais quoi ? C’est pas de sa faute tout ça.

Qu’il crève !

La vie ne lui a pas laissé beaucoup de choix. Débrouillard. Un héritage non-enviable. Un destin tracé dans la douleur d’un drame annoncé. Une excuse globale. Tant de venin dans les veines. Tant de haine et de méchancetés accumulées, tant de mauvais gènes, de poisse et de « faute à pas-de-chance ». Et toute cette merde qui éclabousse sa triste face à elle qui n’a rien demandé.

Qu’il crève !

Elle le déteste depuis tellement longtemps qu’elle a oublié quand est-ce qu’elle a commencé à le haïr. Ce ne sont pourtant pas les raisons qui manquent ni même les histoires qu’elle pourrait conter pendant de longues heures qui font défaut. Elle s’est habituée à ressentir de la haine au plus profond de son âme, et ça lui fait mal, constamment, c’est pour cette raison qu’elle souhaite qu’il crève. Pour se débarrasser de ce poids devenu trop lourd à porter. Autant vivre avec une culpabilité plus légère. C’est ce qu’elle imagine.

Quand elle voit apparaître son nom sur l’écran de son téléphone ses mains deviennent moites. Les souvenirs douloureux remontent à la surface. Elle voyage dans le temps. Elle se déteste. Se trouve minable, faible et lâche. Elle en vomit presque. Elle revoit la face méprisante qui la raille du haut des certitudes qu’il n’a jamais réussi à assumer pleinement. Elle redécouvre la condescendance qui l’écrasait autrefois. L’hystérie maîtrisée et noyée dans du vin blanc bon marché. Un « handicapé » de la vie qui ne se sent plus péter. Un incapable arrogant. Comment un être aussi petit et mesquin a-t-il pu lui faire autant de mal ? Comment a-t-elle pu se laisser faire à ce point ?

Elle n’a jamais compris ou a toujours fait semblant de ne pas comprendre. Elle s’est menti à elle-même. Elle l’a aimé dans une période de transition et de solitude. Le passage entre la fin de l’adolescence et l’ère adulte. Un moment de fébrilité extrême.

Qu’il crève !

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2

Elle se souvient d’une embrouille parmi tant d’autres.

Ils viennent de faire l’amour dans des draps inchangés depuis des mois. Entre des taches de spermes, de sang de règles séchées et d’odeurs de clope, le tout imbibé de sueur rance. Dans l’humidité des lattes de bois trop vieilles pour être encore appelées plancher. Elle essaye de résister au regard vitreux et à la grisaille de sa peau, mais c’est dur. Néanmoins, elle réussit à jouir, ou elle fait semblant, elle ne s’en souvient pas vraiment. Lui aussi. Ils s’allongent sur le dos, elle allume une clope et lui chope la canette de bière posée quinze minutes auparavant sur sa table de nuit. C’est une fin d’après-midi triste et grise. Elle tire une taffe et lui dit :

– Je crois que je ne t’aime plus du tout.

– Moi non plus, dit-il sèchement.

– Je crois qu’il faut qu’on se sépare.

– Vraiment, ouais, c’est clair.

Elle semble sûre d’elle et insensible aux conséquences que tout ça implique, il lui a fallu de long mois de préparation psychologique et morale. Maintenant, elle se sent prête.

– On n’a plus rien à foutre ensemble, ajoute-t-il.

– Mouais… répond-elle en regardant le plafond et en fumant.

Si elle pouvait partir en fumée, pense-t-elle. S’évader en volant par la fenêtre et surfer sur les nuages.

Aucun des deux n’a évoqué le fait qu’ils viennent de faire l’amour. L’échange corporel a été consommé tel quel, rien de plus. Plus d’amour, plus de passion, plus rien. Du sexe impersonnel et crade. Elle n’aurait jamais imaginé que cela fût possible. Elle a la triste impression de s’être fait baiser comme un cadavre.

Un mois après, elle quittait l’appartement et ils se séparaient officiellement, enfin…

Paragraphe 2

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Elle redémarre dans la vie comme elle peut. Elle se réfugie dans des livres qu’elle lit avec frénésie. L’évasion fonctionne mais elle crée la dépendance. La soumission à l’imaginaire et au fantasme. L’identification à la vie d’autres personnages du passé ou irréels. Cela lui fait du bien. Ça l’aide à se lever chaque matin. Elle remercie le destin d’avoir créé les médiathèques et les bibliothèques municipales. Des milliers de livres à sa disposition gratuitement. Pas tous bons ou excellents, mais tous vivants. Autant d’échappatoires salutaires. C’est toujours mieux que de cogiter à sa propre vie et d’analyser sa propre existence.

Les pizzas qui s’enchaînent. Les margaritas les moins chères qu’elle améliore avec du fromage râpé le moins cher. La bière la moins chère. Bref, la routine sanitaire la moins chère. Tous les jours. Ça ne la lasse pas. Pour elle c’est mieux que les pâtes. Des tisanes bon marché aussi. Des indemnités chômage qui vont bientôt s’épuiser. Quelques mois encore. Elle préfère ne pas penser à l’après. Comme d’habitude elle fera dans l’urgence. Elle sera submergée par l’angoisse le moment venu. Elle se dit qu’il vaut mieux une grosse montée de stress pendant quelques jours qu’une angoisse constante pendant de longs mois. C’est comme ça qu’elle gère. En ne pensant pas aux échéances inévitables.

Elle aime son petit studio de 15 m2. Ça doit vraiment être la seule à pouvoir être satisfaite de vivre dans une chambre aussi petite. Elle se console en se disant qu’en menant cette vie de taularde à l’air libre elle se prépare au pire. Mais au fond elle sait que tout le monde s’en branle de sa gueule et de sa face terne de rat de bibliothèque. Une moine-soldat sans bible et sans dieu, enfin moine c’est pas possible, mais bon.

Un des moments qui l’excite le plus dans sa morne vie c’est de croiser un des caissiers de Franprix qui se trouve à une cinquantaine de mètres de son immeuble. Elle y va 2 à 3 fois par semaine pour acheter à chaque fois presque rien du tout si ce n’est ses pizzas, son fromage et d’autres babioles inutiles à moins de 1 euro. Elle n’est pas riche, mais elle n’est pas pauvre non plus. Son studio ne coûte pas très cher et elle a l’équivalent d’un smic qui rentre chaque mois. En vérité, elle ne claque pas beaucoup de sous, ce qui a pour conséquence que son compte en banque affiche un solde positif à chaque fin de mois et qu’involontairement elle met de l’argent de côté. Elle en est plus ou moins consciente. Elle regarde le caissier avec des yeux de chien battu, il a ce quelque chose de particulier très féminin qui la fait sourire tendrement. Aucun mot n’est échangé à part un timide bonjour de sa part auquel il répond franchement en la regardant alors qu’elle détourne les yeux, gênée. Une néo-conne timide ! Voilà ce que je suis, l’autre monstre m’a transformée en clébarde lâche ! Alors à chaque fois, elle paye et file à toute vitesse en suant à grosses gouttes dans son pull de maison en laine qu’elle ne quitte presque jamais. Elle pense qu’elle est amoureuse du caissier mais en fait c’est juste qu’elle déteste les gens et le monde en général. Alors elle peut aimer un être insignifiant et inoffensif qui brille de malice derrière une caisse de supermarché pathétique et qui en plus a un truc féminin qui la rassure un peu. Cela a quelque chose de vibrant et de vaguement excitant, mais pas au sens sexuel du terme, plutôt dans le sens de la timidité par laquelle on se fait déborder.

Paragraphe 3

4

Le téléphone sonne. Appel masqué. Elle hésite et répond. Un silence. Un long silence. Elle devine. Il est 18 heures pourtant. Toujours le silence. D’habitude cet enfoiré la réveille en pleine nuit ou en début de soirée. Son ventre commence à lui faire mal. La boule devient lourde. Ces entrailles se tordent.

– Qu’est-ce que tu veux putain ?

– Allô… fait-il avec une voix grasse.

– Qu’est-ce qu’y a, t’es encore défoncé ? Lâche-moi sale merde !

– Pardon ! Fait-il offusqué.

– Tu veux quoi bordel ?? Elle crie.

– Non… mais… j’veux te parler de… pourquoi t’as…

Elle le coupe, il est en mode pétage de plombs. Boulet de chez boulet. Chaque son qui sort de sa bouche et la moindre intonation qu’il prend le lui confirme. Elle connaît par cœur. Deux ans qu’elle gère ça. Et elle commence à ne plus pouvoir. Elle se meurt de trop de stress.

– Ferme ta gueule sale merde, t’as rien à me reprocher t’entends ? Lâche-moi ! Pourquoi ne raccroche-t-elle pas ? T’as encore bu du vin ? T’as pris des médocs avec ? Crève bordel, je m’en branle !

– Sale connasse, va te faire enculer, sale pute !

C’est elle qui commence à péter les plombs. Il gagne à chaque fois. Pourquoi ne lui raccroche-t-elle pas au nez directement quand elle entend sa voix ?

Elle hurle !

– Moi je vais me faire enculer sale merde ? Espèce de sale taré de merde ! Sors de ma vie !

– Pauvre merde inutile…

Elle raccroche.

Le téléphone sonne de nouveau. Elle hésite de nouveau. Elle pleure. Rongée par la culpabilité. Comment je peux être aussi dépendante de cette merde. Avec tout ce qu’il m’a fait. Comment ?

Elle balance le téléphone contre le mur. Celui-ci ne se casse pas. Elle pleure à chaudes larmes. Elle a un mal de ventre insupportable. Elle souffre. Elle le hait tellement. Elle veut qu’il crève ! Elle lui souhaite de crever dans d’atroces souffrances. Elle réussit à se ressaisir un peu. Elle prend une feuille et un stylo et elle écrit :

Tu es un monstre. Je ne sais pas comment te définir autrement. Beaucoup d’images se forment dans ma tête. Des chimères horribles et nauséabondes. Tu es une sangsue. Un vampire psychique. Une gangrène. Une pompe à émotion.

Par où commencer ? Le début, la fin, le milieu ?

Peu importe. Cette histoire est un long fil jonché de nœuds qui empêchent d’avancer sereinement. L’aiguille que tisse la toile de ma réflexion se bloque souvent et se casse parfois. Je te hais. Je t’ai souhaité des choses horribles. Au début avec des remords et de la tristesse. À la fin avec de la colère et de la haine. Tu es malade. Cela excuse beaucoup de choses mais pas tout. J’ai imaginé des scènes horribles. Un film d’horreur dont j’aurais été l’héroïne qui ne sauve personne. Une réciprocité de la haine matérialisée dans un corps rassurant. Je t’aurais regardé mourir en souriant. En pleurant aussi. Mais en me disant que c’est la meilleure chose qui puisse t’arriver. Je t’ai maudit sans croire à l’enfer. Et peut-être que pendant quelques secondes j’ai souhaité qu’il existe réellement. J’aurais vendu mon âme au diable pour te voir disparaître dans les flammes. Que tu ressentes d’atroces souffrances. J’ai cessé d’être une femme au sens noble du terme pour pouvoir jouir de ton malheur. J’ai attendu, en vain. Je n’ai fait que souhaiter, prier, espérer. J’aurais peut-être dû passer à l’action.

Je n’ai pas ressenti de plaisir particulier à l’idée de te voir souffrir, mais je n’ai pas non plus ressenti un quelconque dégoût. Au contraire. J’ai vécu et je vis. J’ai assumé de porter ça en moi en essayant de réduire mon sentiment de culpabilité au maximum. Sachant pertinemment qu’il ne pourrait pas disparaître totalement. Tant pis. C’est comme ça. C’est réel. Pas du tout fantasmé ni abstrait. C’est concret. Comme mes larmes à chaque fois que je souhaitais ta mort. Tu es un monstre. Ce que je te reproche le plus c’est de m’avoir transformé en un autre type de monstre. Celui qui écrit ces lignes.

Paragraphe 4

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Dans deux jours elle touchera son dernier versement des Assedic. Il faut absolument qu’elle trouve un travail. Elle n’a plus décroché le téléphone depuis 2 mois. Elle a esquivé le monstre. La bête est tapie dans l’ombre de sa culpabilité mais elle ne bouge pas. Elle est morte au fond de son cœur et le corps est enterré au milieu de ses tripes. Tout arrive. Même les libérations morbides. Les repas ont changé. Les vêtements aussi. La face est moins terne. Nouveau départ, nouveau chapitre.

Peut-être a-t-il enfin crevé…

Paragraphe 5

Skalpel (Illustrations : Emeline)

QUARTIERRISME #1 « Emmaüs »

EMMAUS

 En descendant les marches de mon immeuble, je croise trois têtes qui ont l’habitude de squatter le hall de mon bâtiment. Une odeur désagréable fait palpiter mes narines et me perturbe.

– Bien les mecs ?

– Ouais pépère Emil’ et toi ? Me répond le plus grand des trois

Je connais leurs prénoms respectifs mais j’ai l’impression qu’ils ne forment qu’une seule et même personne. Il y a une sorte de mimétisme, comme si chacun d’eux était une partie différente d’un même corps. Ce sont peut-être les mêmes gestes fais spontanément ou bien les habits du même style, ou encore la même façon de fumer et de planquer le joint dans le creux de la main qui me font penser cela.

Je renifle et  jette un coup d’œil sur la droite. Dans un des coins du hall, une flaque de pisse jaune gluante et puante s’étale sur une surface assez large. Je me demande comment j’ai fait pour ne pas marcher dessus. Je sais que ce n’est pas l’œuvre artistique d’un chien car j’ai un certain talent pour reconnaître la pisse pâteuse et odorante de pitbull. Un des voisins du quatrième étage « le noiche » en a trois dans son appart’, un calvaire, un vieux Cambodgien qui arrondit ses fins de mois au PMU en grattant l’équivalent d’un smic par mois grâce aux chevaux et à une « étude scientifique du tiercé » comme il a dit un jour à mon daron, et puis les bouteilles de bières vides posées sur le sol sont un bon indicateur de qui pourrait en être l’auteur. (Il est 11h du mat’, la consommation de bière me semble bien matinale, en même temps ça arrive, et c’est le week-end…parole de serial tizeur)

– Putain les mecs, vous déconnez pour la pisse, même dans les rades miteux ils pissent pas parterre les poivrots.

– Sérieux gros c’est pas nous, tu nous connais, au pire on pisse dans les buissons juste là, dehors. On n’est pas des crasseux t’as vu.

– Si les daronnes du bâtiment  passent, elle vont vous gueuler dessus. Elles s’en battent du bruit ou de la fumée, mais la pisse, elles supportent pas ça.

– Sérieux gros, désolé mais c’est pas nous. Ça doit être les chiens du quatrième, comme d’hab’.

– Mouais…pas grave, pas grave.

Bien sûr je ne les crois pas. J’ai fait la même chose étant plus jeune et j’aurais juré sur tous les dieux auxquels j’ai cru par intermittence que ce n’était pas moi. Se bagarrer, se cuiter, fumer un joint, rentrer avec le visage boursouflé, avoir les yeux rouges et se faire cramer parce que l’on pue l’alcool et qu’on n’arrive pas à enfoncer la clef dans la serrure, ok, cool, mais surtout ne pas admettre que l’on a pissé dans le hall quand un voisin rentre du boulot crevé après deux heures de RER et vous le fait  remarquer d’un air consterné, jamais ! La honte, qu’est-ce que penserait ma mère ? Juste parce qu’on a une putain de flemme de sortir deux minutes dans le froid se geler les couilles face aux buissons piquants à fruits rouges dont la légende urbaine de la tess dit qu’ils sont empoisonnés de ouf et qu’ils donnent grave la chiasse.

J’ouvre la porte du bâtiment et je sors en esquissant un sourire narquois.

– A plus les gars et bonne journée. En fait gros, t’as braguette est ouverte… Ca rit jaune, mais pas comme le pastis.

 

Je dévale l’escalier de l’entrée et tends le bras pour appuyer sur le bouton placé sur le côté du mur qui contient les boites aux lettres et qui ouvre la grille de mon bâtiment  Résidentiel ma gueule ! (Depuis qu’ils ont repeints la façade, entouré le parking de grilles, attribués des numéros de places personnelles numérotées et augmentés les frais d’entretiens). J’appui et me rappelle une demie seconde plus tard que le système permettant l’ouverture de la grille ne fonctionne plus depuis bientôt un an. Je m’en veux d’être aussi con et de m’être fait avoir, encore une fois. Plus jeune on rêvait que la porte métallique reste bloqué pour avoir une bonne excuse de rater les cours, mais le daron de Samir, mon voisin du 3ème, un marocain avec une carrure de golgothe, t’ouvrait la porte d’un coup d’pompe en un clin d’œil.

Je tire la grille vers moi et déboule sur le parking. Tourne vers la gauche et à la hauteur du numéro 11 je croise Malik. Sur ses épaules il porte un petit bonhomme qui ne doit pas avoir plus de deux ans. Je le reconnais, c’est son fils Abdel. Je crois que si il y avait un concours de grosseur de joues, Abdel le remporterait haut la main. Il ressemble à un petit Bisounours couleur olive du bled avec des joues que l’on a envie de mordiller. Mini baskets Adidas, mini survêtement Lacoste et petite gourmette en or.

On n’est pas bien là ?

Je sers la main de Malik et celle de son fils à qui je fais mon plus joli sourire. Il rigole timidement et je lui demande si ça va avec une voix de canard un peu ridicule. J’aime bien les gosses, j’ai bossé dans l’animation pendant pas mal d’années. Globalement j’en garde un bon souvenir et j’en suis sorti avec une seule et unique certitude, loin de toutes celles que je n’ai plus.

Le jour ou le sourire d’un gosse ne m’émeut plus, c’est que j’me suis résigné

 

– Putain ! Tu joues à la poupée avec ton fils vieux, il a une vraie petite panoplie de mec du ter-ter. Il lui manque juste une petite casquette assortie au survêt’ et c’est bon.

Je ris en lui disant ça. Le petit Abdel me regarde avec les yeux grands ouverts, comme si j’étais quelque chose qu’il n’a jamais encore vu et qu’il découvre fasciné. Magique est le mot qui me vient à l’esprit.

– C’est ma meuf, gros, elle kiffe le saper comme ça, elle joue à la Barbie du ghetto, sauf que Ken le babtou c’est un rabzouz, lol. Elle se ruine dans des conneries qu’il va porter deux semaines. Remarques, à la mosquée quand il l’a voit débarquer avec les sacs poubelles remplis de vêtements du petit qui ne lui vont plus, ils sont grave contents. C’est Noël et la fête de Laïde en même temps, haha !

– Ouais grave et dire que mon frère et moi on a eu nos premières baskets de marques à 9 et 11 ans. On allait chercher nos habits chez Emmaüs, vers Noisy-le-Grand ou Champs-sur-marne, je sais plus, un truc comme ça.

– Bah c’est plus la même époque gros et encore moi j’ai dix ans de plus que toi, je te dis pas les vêtements qu’on se coltinait fin des années 70, c’était la Roumanie à Aulnay. Aujourd’hui si ton môme de 8 piges, il  a des pompes du marché à 5 euros, à l’école il se fait vanner par les autres sans pitié.

– j’avoue, c’était pire pour vous. Mais crois-moi en termes de sapes multicolores non accordées, on jouait dans la catégorie poids lourds avec mon frère. Enfin c’est du passé, maintenant c’est bon, on est tous plus ou moins propre et bien présentable. Même les marques de pauvres elles essayent de faire de trucs swagg à bon marché. Bon, je dois te laisser frère j’ai un bus à choper, bonne journée !

Ce que je ne raconte pas à Malik, c’est que de ces vêtements usagés que l’on portait avec mon frère, ma mère n’enlevait pas tout le temps les étiquettes avec les prénoms et les noms de ceux qui les avaient gracieusement donné à Emmaüs. Du coup quand par exemple on se retrouvait en vacances avec l’école pendant quinze jours et qu’arrivait la répartition du linge propre en milieu de semaine, je devais expliquer devant tout le monde que ce pull à l’aspect pas très neuf, que tendait la maîtresse, était bien à moi, que je l’avais eu chez Emmaüs et que ma mère avait oublié d’enlever l’étiquette avec écrit « Sébastien Durant» ou « Jean-luc Etienne». C’était toujours des noms de français de souche comme dirait l’autre. Et quand c’était les slips, dur, dur, les vannes fusaient. Cette petite explication devant tout le monde me faisait honte, mais comme nous n’étions pas les seuls ce n’était pas si insurmontable que ça. Et puis vu qu’on se payait la gueule de pas mal de têtes à claques avec mes potes, il y avait une certaine justice et un rééquilibrage qui devait satisfaire les peureux qui se faisaient martyriser quotidiennement dans la cours de l’école et le soir pendant les mini séjours avec la classe. Je faisais parfois parti des martyrs car je payais le fait d’être un As des images. Je plumais beaucoup de monde à la tapette et certains redoublants de CM2 futurs S.E.S dont on se moquait en nommant « Section des Elèves Sauvages » qui avaient l’air d’avoir quinze piges, me faisaient bien sentir qu’ils n’appréciaient guère mes talents quand je les battais 10 fois de suite.

Malgré tout je me que dis cette conne de maîtresse aurait pu faire un effort pour ne pas nous afficher devant tout le monde. D’une certaine façon nous étions stigmatisés. Même si nous étions tous des enfants du même quartier pauvre. Notre condition « d’un peu plus pauvre que les autres », c’est-à-dire qui ne peut même pas s’acheter des habits au marché des 3000, était révélée au grand jour. Je lui en veux sincèrement et je me dis que nous aurions dut lui faire subir les représailles de notre coalition d’enfants tiers-mondistes et banlieusards du 9.3 !

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– FOLIE « El Nico » –

FOLIE

 Il y a quelques jours, sous les conseils avisés de ma compagne, j’ai vu le dernier documentaire de Raymond Depardon « 12 jours ».

Un bref synopsis : « Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie ».

 Plus qu’un dialogue, cela m’a renvoyé à une certaine absurdité de cette rencontre et à une sorte de dialogue de sourds, d’un côté un juge avec un jargon élitiste, la représentativité de la norme, l’absence de compassion qui laisse supposément place à l’objectivité et l’impartialité fantasmée de la loi et de l’autre le « malade », coupable de crime ou de ne plus être apte à vivre en liberté, avec tout ce que cela implique d’injustices, détresses, angoisses, conséquences de la souffrance au travail transformées en maladie, impossibilités de s’adapter à la normalité ou inaptitude à « vivre » et surtout de jugements posés par des équipes de médecins qui les bourrent de médicaments. Puis l’avocat du patient qui parle vite fait et qui essaye de faire ce qu’il peut malgré l’évidente impuissance qui se dégage.

« J’ai envie de mourir, j’en peux plus, j’ai trop souffert, j’ai plus envie de vivre. »

Le propos du documentaire c’est de mettre en lumière ce face à face, ensuite le spectateur ressent en fonction de sa subjectivité. La mienne m’a renvoyé au quartier où j’ai grandi, encore une fois, et à certaines personnes de mon entourage. Certains protagonistes du docu m’ont fait penser à des gars de ma cité qui ont « pété un câble » et que nous avons vu à l’ombre d’un hall de bâtiment, jour après jour, sombrer. Entre allers-retours à l’HP, et plongée dans la polytoxicomanie. Avec des réactions de l’entourage pas du tout complaisantes et totalement hors du champ de l’empathie.

Je repense à M qui était un gars OP et « solide » et qui petit à petit est devenu « fou », la dernière fois que je l’avais croisé il essayait de bicrave une chaussure trouvée dans une poubelle avec de la moumoute pour se choper un joint qui le calmait entre deux medocs. Ou à G à qui certains gars de la tèce jetaient des pièces de 10 centimes sur le trottoir pour qu’il les ramasse en faisant le chien. Mais surtout je me suis souvenu d’El Nico, qui était comme mon cousin.

Tout ça pour vous dire que j’avais écrit un truc despee sur lui il y a quelques années et que je m’en suis souvenu après avoir vu ce docu qui est venu confirmer ce que je pense depuis très longtemps et que d’autres ont aussi pensés avant moi. Ce monde rend fou…

EL NICO

Petit, El Nico, un de mes cousins par alliance de camaraderie parentale, nous racontait, à mon frère, mes autres cousins et moi-même, des histoires incroyables. On se posait dans l’appartement qui faisait office de mini « centre de loisirs » pour les enfants de ma petite communauté uruguayenne des 3000, et il nous tenait en haleine pendant des heures. Il n’avait qu’un an de moins que moi et une imagination débordante. C’était des histoires de science-fiction, de voyages dans le temps, de clones et de personnages doués de pouvoirs extraordinaires. J’étais fasciné, moi le grand fan d’histoires irréelles et fantastiques. Je rêvais d’être un de ces personnages. Le héros révolutionnaire d’un monde inconnu. Un Zapata mi-homme mi-robot. Un androïde prolétaire et révolutionnaire latino-américain.

Les années sont passées et nous nous sommes quelque peu perdus de vue. J’avais toujours des nouvelles de lui par ma tante Fatima, sa belle-mère. Mon cousin était un peu « spé », ce que nous nous disions entre nous, tellement diraient certains qu’il en est devenu schizophrène. Ou alors c’est qu’il l’a toujours été. Il semblerait que cela se déclenche très souvent vers les 17 ans.

Je ne l’ai pas vu depuis de nombreuses années.

Je me rends à son anniversaire. Ma tante m’a téléphoné et m’a proposé de venir avec mon fils car me dit-elle, de son plus bel accent « quand il revoit des gens d’avant, enfin d’avant qu’il soit malade, ça lui fait du bien, il est super content ». Je suis nerveux. J’ai envie de pleurer. Une fois je l’ai croisé très rapidement il y a 6 ans et il était méconnaissable. Très grand, mince, les yeux vitreux et les dents noires à cause des trois paquets de clopes qu’il fumait quotidiennement et des médicaments qui le faisait ressembler à un légume. Je me rappelle avoir pleuré en repensant à lui quelques jours plus tard. J’étais choqué.

Je sonne à l’interphone, la porte s’ouvre. Il est sur le pas de la porte. Quand il me voit il sourit. Il me prend dans ses bras. Nous nous faisons la bise. Je dois faire des efforts énormes pour ne pas pleurer. Je suis plus qu’ému, bouleversé. Nous nous posons dans le salon. Je me fais servir un bon sky’. Ouf ! Puis l’atmosphère s’apaise un peu. Il va se fumer une clope dans la cuisine, toute les 10 minutes. Ma tante me demande de l’accompagner. J’y vais. Nous nous asseyons. Nous ne parlons pas, il me fixe. Je brise le silence. Alors El Nico, ce centre ça va ? Vous vous occupez un peu là-bas ? (Je trouve ma question naze…)

– Je pleure beaucoup là-bas, mais je ne fais pas que ça me dit-il en souriant.

Je me retiens, moi, de pleurer.

– Tu sais moi je peux te guérir, tu es gentil, j’ai des pouvoirs, je voyage dans le temps.

Je joue le jeu. J’écoute et lui demande des précisions. Il se lance dans une longue description de ses pouvoirs, ses mondes et ses personnages dans lesquels il s’est réincarné. Je continue de jouer le jeu pendant longtemps en le relançant sur tel ou tel personnage, objet, machine, lieu et il a réponse à tout, tout semble cohérent pour lui. Je me rends compte que mon cousin ne se contente plus de raconter des histoires incroyables comme quand nous étions petit, désormais il les vit en tant qu’adulte. Je l’envie d’une certaine façon, mais juste pendant quelques secondes, car l’expression de ses yeux vitreux ne trompe pas, et je sais qu’il paye ses « aventures » au prix très cher de ses angoisses, et des voix qui le torturent, une vie dans laquelle il a parfois de grosses crises qui le poussent à faire des choses qui pourraient s’avérer être irréparables. Il est enfermé dans un hôpital la majorité du temps car il est considéré comme dangereux pour lui et pour les autres et n’a que quelques permissions de sortie. Il souffre et souffrira toute sa vie.

Soudain, je hais ce monde bien réel qui le terrorise et je hais notre impuissance généralisée à pouvoir guérir nos frères et sœurs d’une autre façon qu’en les enfermant et/ou en les bourrant de médicaments.

« Viste vos, que imaginación tiene el Nico no ? Puede pasar horas contado cuentos increíbles…”

Skalpel.

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Vacances

Vacances

J’ai un train pour la cambrousse à 7 h 30 du matin. J’ai récupéré mon fils il y a quelques jours. Je suis content, enfin… Vacances scolaires en décalé d’une zone à l’autre, pas grave, je me suis arrangé avec le charbon en mythonant des excuses foireuses pour justifier mon absence, fuck ! J’ai la tête dans le cul, pas trop dormi la veille, les sacs sont lourds et mon fiston traîne la patte avec ses bouclettes de Tounsi en pétard dans les couloirs du métro.

Nous arrivons à Montparnasse après avoir traversé quasiment toute la ligne 13. Dimanche matin, pas grand monde. Tant mieux ça change des jours de semaine. Quelques couples de touristes par-ci par-là. Je m’apprête à prendre un escalator à la sortie d’un des innombrables couloirs de la gare. Mon fils passe devant, je le suis. Je me retourne à l’instant précis ou un mec pose le pied lui aussi sur l’escalator quand, derrière lui, j’aperçois un type qui tient un flingue à la main droite et qui menace une femme qui s’est mise à genoux, les bras en l’air. « Lâche tout putain, lâche tout ! » crie le type. Il a le visage recouvert par une sorte de toile en laine grise qui contraste avec les masques habituels que l’on voit dans les films, genre cagoule ou bas nylon. Il porte une longue veste grise qui semble tout droit sortie d’une friperie. J’interpelle le mec qui me suit en lui demandant s’il voit ce que je vois car la scène me semble surréaliste. Le personnage paraît irréel. J’entends la femme couiner et cela me fait un peu de peine sur le moment. Le mec retire son casque de musique de ses oreilles et me demande si c’est un braquage. Je lui réponds « oui, je crois ». Il semble halluciné lui aussi. L’escalator nous porte au ralenti et la scène s’éloigne doucement. Je crie « Fils de pute ! ». Je ne sais pas pourquoi, ça sort tout seul, comme ça. Peut-être sous l’effet de la panique et de la peur. Une sorte de réflexe ou de pensée qui se matérialise en son. Mon fils se retourne enfin et comprend à mon regard et mon inquiétude soudaine qu’il se passe quelque chose de pas normal. Le mec qui tient le flingue lève la tête, je devine qu’il regarde vers le haut de l’escalator. Merde ! Je réalise brusquement que j’ai déconné. Quelle idée de jouer au justicier des temps modernes. Je sens monter la peur en moi. Surtout pour mon petit camarade plus très « sûr ». Je me retourne et crie à mon fils de courir. Avant même qu’il ne file à toute vitesse, je le prends par la veste et le balance, il atterrit sur ses petites pates en haut de l’escalator après un vol plané et commence à cavaler comme un renard des Carpates. Entre-temps il a eu le temps de voir le mec, son flingue et sa face laineuse et grise. Il court et commence à sangloter. Tandis qu’il cavale je m’arrête en haut des marches situées à côté de l’escalator et regarde une dernière fois la scène. La femme a balancé son sac par terre, le gars a chopé le truc et se barre vers un couloir à l’opposé de l’escalator tandis que je vois d’autres gens qui courent dans tous les sens. Il y a dix secondes nous étions trois et maintenant nous sommes une vingtaine de personnes à courir vers la sortie. Nous arrivons vers les portes automatiques et une fois passé cette frontière virtuelle, à la hauteur des quais des TGV et des trains de banlieue, nous nous arrêtons et je rassure mon fils.

Il a l’air surpris, inquiet et ne sait pas vraiment s’il doit pleurer ou rigoler. Il opte pour le rire nerveux. Une nana pleure dans les bras de son gars et deux autres préviennent une équipe de militaires armés de Famas qui s’empressent de se mettre au galop vers le couloir d’où nous venons. En voyant les bidasses partir en courant je souhaite tout d’un coup qu’ils ne chopent pas le gars même si je n’ai aucune sympathie particulière pour lui et que je repense à la pauvre meuf qui s’est fait braquer, mais les militaires, j’peux pas, vraiment pas ! Vigipirate… sa mère… Ce con a fait flipper mon gosse… Nous avançons vers les quais avec mon fils. Il a peur et je le prends dans mes bras. Il se calme un peu et sursaute au bruit d’un train qui fait je ne sais quoi. « C’est le coup de feu ? » me demande-t-il paniqué. Je lui réponds que non et le félicite d’avoir couru si vite en lui sortant des blagues foireuses pour dédramatiser un peu la scène. Je lui dis que le flingue était sûrement faux. Ce qui est une hypothèse probable. Il était de couleur grise mais pas métallisé et ma première impression m’a fait penser que c’était un jouet.N’étant pas expert en calibres je ne saurais l’affirmer. Dans le doute j’ai préféré penser qu’il était vrai et ne rien risquer. Le gars avait une dégaine à la Pierre Richard dans Les fugitifs, en mode François Pignon désespéré. Les minutes passent, la pression redescend doucement. J’en veux encore un peu au type de faire vivre ça à mon fils. « Fais chier ! ».

Puis je relativise en me plongeant dans mes souvenirs tout en admettant que ce n’est pas une situation normale à faire vivre à son fils de 9 piges. Même si on souhaite l’endurcir et le préparer aux difficultés de la vie. Je psychote en pensant à d’éventuels rendez-vous chez le psy pour soigner le traumatisme et me convainc de ne rien faire de ce genre. La suite me donne raison. Une fois dans le train le fiston me dit de ne pas répéter qu’il a pleuré. Je me moque de lui et nous rigolons. Il veut me prouver qu’il a été courageux. Je trouve ça mignon et joue le jeu. Quelques minutes auparavant j’avais tenté maladroitement de le rassurer en disant que papa avait vu des choses pires. Ce qui est vrai. Du coup j’ai droit à une série de questions auxquelles je ne réponds pas. Je me trouve con d’avoir dit ça. Mais cela semble l’aider à relativiser. Nous discutons de la violence, des armes, de leurs fonctions et utilités. L’échange est peu conventionnel. En même temps j’exprime ce que je pense. Pour faire la révolution il faut des armes, mais surtout des cerveaux. J’ai l’impression que c’est une réplique de film que je sors. Le braqueur a peut-être plumé une nana qui bosse pour des fabricants d’armes et qui est responsable indirectement ou pas de la mort de plusieurs personnes, qui sait ? N’importe quoi… Qui est le gentil et qui est le méchant ? J’ai ma propre opinion sur le sujet même si j’admets que la scène n’est pas habituelle. Arrrrrrffff de la branlette intellectuelle, si ça avait été ma daronne ou ma femme, j’le haïrais basiquement dans un premier temps. Ce qui se dégage est brutal. Mais qu’est-ce qui tue le plus, souvent de façon subtile, aujourd’hui, si ce n’est ceux qui détiennent à coups de lois votés au nom d la »démocratie bourgeoise » le monopole de la violence légitime? Pourquoi devrais-je dire à mon fils que ce braqueur habillé de fripes sales et mal accordés est un monstre ? Au nom de quelle valeur morale devrais-je le juger ? Pourquoi serait-il pire que tous les cons qui nous gouvernent et que les flics et militaires que nous croisons à longueur de journée ? Les chiffres disent qu’on a 8 fois plus de chance de se faire caner par un flic que par un terroriste, les chiffres et les faits sont têtus. Qui a le plus de sang sur les mains?

Quelques jours plus tard, mon fils est retourné chez sa mère et a repris l’école. Et comme je m’en doutais, il s’empresse de raconter à la maîtresse devant toute la classe, ce dont il a été témoin. Je souris en l’imaginant raconter tout ça. Sa maîtresse le rassure, encore une fois, en lui disant que ce n’est pas dans sa petite ville qu’il va revivre une chose pareille. Pendant la récréation ses potes lui posent un tas de questions. Il est en joie et fier de raconter cette histoire pour la énième fois. Paris passe encore pour dangereuse, et la campagne pour calme et agréable. Mon chauvinisme parisien est ébranlé, mais mon fils est un petit héros. Du coup je souhaite vraiment que ce braqueur à l’air clownesque ne se soit pas fait prendre. J’ai moins de temps et d’énergie pour haïr, du moins d’un point de vue théorique. Le reste c’est du blabla…

Skalpel

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Préface de « Tout le monde descend » de Tony Corblin par Skalpel.

Je ne me rappelle plus de la date ni du lieu où
j’ai croisé Tony pour la première fois. Je peux
juste affirmer sans trop de doutes que c’était lors
d’un de nos concerts, dans le cadre d’une soirée
militante ou de soutien à une des nombreuses
causes pour lesquelles nous avions joué. Peutêtre
était-il venu nous voir avant avec ses potes
et qu’il ne m’avait pas encore parlé ou peut-être
pas. Ce qui est sûr c’est que nous avons échangé
sur les livres, la musique, la politique et bien sûr
le rap. Il me disait qu’il en écoutait beaucoup.
Nous avons aussi parlé de notre amour pour la
bière, de notre amour pour la lutte. Mais surtout
nous avons parlé d’écriture, au sens large. Il
m’avait dit qu’il écrivait aussi. Après ça, la scène
s’est reproduite plusieurs fois, concert, bières, discussions.
Puis du temps est passé…

Avec Béton arméE et Bboykonsian nous venions
de sortir notre deuxième bouquin, celui de
Mathieu Rigouste, Le Théorème de la hoggra,
et à cette occasion nous avions fait une présentation
du livre dans une librairie. Dans la foulée
Tony m’avait envoyé un mail pour me dire qu’il
bossait sur un roman qui pourrait nous intéresser
au niveau du contenu et du format. J’avais dit
« ok cool envoie, j’lis ça dès que je peux et j’te
fais un retour ».
Je l’ai imprimé au taf et l’ai lu en quelques
jours.
J’ai adoré le style, le langage, le vécu, la sincérité,
l’ambiance, l’aspect torturé, bref, j’ai aimé son
livre. J’en ai parlé à Akye et Error, en leur disant
que ça me chauffait bien de sortir ce livre dans
notre collection Béton arméE, quand on pourrait
et s’ils validaient. Ils ont lu et m’ont fait part
de leur sentiments et critiques, qui n’allaient pas
contre l’idée de le sortir même si j’étais à ce moment-
là, peut-être, le plus enthousiaste.
Puis du temps est passé…

De temps en temps je discutais avec Tony sur
les réseaux sociaux et je voyais qu’il voyageait,
disparaissait de France ou disparaissait tout court
du monde virtuel. Je lui avais fait part de notre
accord de principe pour éditer le livre mais sans
date précise. Du coup on ne se donnait pas beaucoup
de nouvelles. Il était là, puis n’était plus
là. Entretemps j’avais envoyé un exemplaire du
manuscrit à mon pote Manu avec qui on bossait
aussi sur des projets de brochures et de bouquins
persos, pour qu’il me donne son avis, et il
avait kiffé. Ça nous avait encore plus saucé pour
l’éditer.
Puis du temps est passé…

Un soir, en rediscutant avec les potos de la collection
des prochains projets à mettre en place, je
me suis dit que là vraiment je n’avais plus du tout
de nouvelles de Tony et qu’il fallait peut-être que
je prenne contact avec lui pour voir comment il
allait, et s’il avait taffé sur une version finale de
son bouquin, comme il m’avait dit qu’il le ferait
quelques mois auparavant. Le lendemain ou le
surlendemain, sans même avoir le temps de lui
envoyer un message téléphonique ou un mail, je
vois passer des messages d’hommage à Tony et
des petits témoignages de tristesses suite à son
décès sur les réseaux sociaux. Et là j’ai compris.
Tony était mort. Comment !? La première chose
à laquelle j’ai pensé c’est « il s’est suicidé », je le
savais torturé et fragile sur un certains nombres
de points et d’aspects liés à sa vie et ses expériences,
dont ce livre retrace les faits et la mélancolie
touchante que sa personne portait sur
ses épaules. Je m’étais trompé. La maladie l’avait
emporté en 3 mois. Rapide, pour le coup même
pas le temps de descendre. Nous étions tristes et
stupéfaits.
Trop vite, le temps était passé…

En éditant ce livre, nous voulons rendre hommage
à Tony et saluer sa mémoire et ses proches.
En espérant qu’il vous touche comme il nous a
touchés.

Skalpel

TOUT LE MONDE DESCEND

La couverture et les illustrations intérieures sont signées Putsh.one.

« J’ai passé les vingt premières années de ma vie dans un petit coin de paradis.

Un département rural traversé par la Meuse.
Bassin industriel, sinistré par les reconversions de la fin des années quatre-vingt. Ville rongée par le chômage, connue pour ses défaites militaires.
Son taux de suicide proche du record national.
Son centre-ville dévasté digne de Détroit, où camés et alcooliques battent le pavé.

Mais déjà dans les années trente, Édouard Herriot, président du conseil, invectivait à chaque fois du même surnom sans équivoque le député de ma circonscription :
– Alors… Sedan ? Toujours une fatalité historique ?

Bienvenue. »

ISBN : 978-2-9559776-0-6
Paru en Mai 2017
Collection Béton arméE
Editions Peoplekonsian

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CAMPAMENTOS (Camps d’été/hiver) : Souvenirs d’un Pionerito

Campamentos

 

Mon fils joue à côté, sur la table de la cuisine. Je l’entends mener de vive voix une bataille sanglante entre différents chevaliers.

Que diraient les pédopsychiatres ? Est-ce bien de laisser jouer un enfant de six ans à la guerre ?

Dans mon cas, on m’a poussé à y jouer un peu plus que la normale. On m’a entraîné à être un bon petit guérillero de l’âge de six à douze ans.

Deux mois en été et quinze jours en hiver, chaque année. Ça se passait dans la forêt suédoise. Pourquoi la Suède ? Et bien parce que la majorité des militants de l’organisation politique dont faisaient partie mes parents étaient réfugiés en Suède. Plus précisément dans le Sud du pays, à Malmö, dans le quartier de Rosengard. D’ailleurs, drôle de coïncidence, au moment où j’écris, j’apprends que ce quartier a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et policiers. Décidément, il semblerait que les problèmes dont souffrent les quartiers populaires soient les mêmes partout en Europe. La France n’aurait pas l’exclusivité des bavures policières.

Il y a vingt ans j’aurais pu décrire le quartier qui m’accueillait de la sorte : Rosengard est un énorme complexe d’immeubles et de petits bâtiments qui n’a rien à envier aux 4000 de La Courneuve ou aux 3000 d’Aulnay-sous-Bois. Beaucoup d’immigrés. Des Gitans, des Arabes et des Latinos. Une forte communauté sud-américaine issue en majorité d’une vague d’immigration politique. Énormément de Chiliens qui ont fui leurs pays après le coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Et parmi cette multitude de nationalités, des Uruguayens, membres pour la plupart du 26 mars, une organisation issue du MLN-Tupamaros. Un mouvement de libération nationale qui pratiquait la lutte armée en Uruguay dans les années 60 et 70.

J’ai donc participé, étant enfant, à des campamentos. Des sortes de camps d’entraînement « scouts » mais version marxiste-guévariste, sans la religion, mais avec une forte dose de culte de la personnalité. Imaginez-vous en colonie de vacances un peu sauvage ou plutôt en petit camp militaire d’entraînement pour moins de quinze ans. Beaucoup d’activités et beaucoup de disciplines.

Rien à voir avec les colonies de vacances où l’on fait du canoë kayak. On construisait des ponts en bois pour pouvoir traverser de petites rivières et apprenions l’art de l’embuscade. Je sais, je sais, la guerre c’est mal, mais à l’inverse de ce que les militaires ont fait subir à nos parents, il n’y a pas eu de tortures, de morts, de disparus, ni d’hommes et de femmes fusillés, jetés à la mer, ou de bébés enlevés. Mes petits camarades et moi, on montait des tentes, on creusait des tranchées, on tirait à la carabine à plomb, on faisait à manger. On devait aussi se débrouiller seuls dans les bois pendant de nombreuses heures. Je me rappelle que l’on hissait les drapeaux (cubain, uruguayen) tous les matins à 8 heures et qu’on chantait l’hymne de l’organisation avec la main gauche posée sur le milieu du front.

Cela symbolisait la fraternité entre les peuples des cinq continents, c’était ce que nous disaient nos responsables. La discipline était drastique. L’heure c’était l’heure et il ne fallait pas être en retard pour la formacion.

Mon frère se souvient avec amusement de la fois où il a hissé les drapeaux en slip car il n’avait pas eu le temps de s’habiller. Il ne fallait surtout pas être en retard.

Une fois par semaine, nous faisions un grand feu au centre du campement. À un vingtaine de mètres du feu, il y avait un arbre auquel on accrochait une corde que l’on tirait jusqu’à un autre arbre situé trente mètres plus loin. La corde passait au dessus du feu et était légèrement inclinée de sorte qu’on pouvait laisser glisser des feuilles accrochées à de petits anneaux métalliques.

Un responsable grimpait sur l’arbre le plus haut et lâchait les portraits imprimés sur les feuilles, qui au bout de cinq secondes passaient sur le feu et brûlaient. À ce moment-là, nous applaudissions et crions de toutes nos forces. Nous levions le poing et nos slogans internationalistes retentissaient dans toute la forêt suédoise. « Libertad o muerte ! », « Viva la révolucion ! », « Pioneros adelante ! Por la liberacion ! ». Ça me paraissait magique. La nuit, les étoiles, le crépitement des flammes, les chants dans ma langue maternelle ainsi que les danses traditionnelles que nous pratiquions.

Sur ces feuilles il y avait différents portraits : Reagan, Pinochet, Stroessner, Pacheco, etc., une multitude de personnages qui étaient clairement désignés comme nos ennemis. Ils symbolisaient l’impérialisme américain, le fascisme, la réaction, l’exploitation du tiers-monde, la colonisation, l’asservissement et de nombreux adjectifs dont je ne connaissais pas, étant jeune, la définition exacte. Je savais que c’étaient contre toutes ces choses que nos parents avaient luttées. Et pour beaucoup, cette lutte les avait amenés en prison ou à la fosse commune.

Dans le campement, nous avions le droit de nous balader avec un couteau accroché à la ceinture. Parfois nous passions des heures à tailler des branches en pointe, celles-ci nous servaient à confectionner des pièges dignes de ceux que les Vietnamiens posaient pour lutter contre les Américains. Sinon nous jouions à un jeu, dont je ne me souviens plus le nom, mais qui consistait à planter le couteau le plus près possible du pied d’un de nos camarades. Certes, c’était dangereux mais la vérité c’est que nous étions livrés à nous-mêmes pendant de longues heures (autogestion ?).

On s’occupait de la même façon que les autres enfants « normaux », c’est-à-dire des enfants pas fils de « terroristes gauchistes » (je plaisante, Papa). Nous faisions beaucoup de conneries.

La plupart d’entre nous avaient un couteau qui ressemblait à celui que Stallone avait dans son rôle de « Rambo » au cinéma. Si ! Celui avec la boussole, les allumettes, le fil et les aiguilles rangées à l’intérieur du manche qui se dévissait. J’imagine des sourcils se froncer alors je confirme, il s’agit bien de Rambo l’impérialiste, celui qui dans ses films tuait des « Vietcongs » et des soldats soviétiques.

Je sais… Nos références cinématographiques n’étaient pas glorieuses. Un peu les mêmes que tout le monde en fait. Paradoxal, car nous apprenions à lutter contre les soldats américains et les militaires corrompus (dans la forêt, alors que la lutte révolutionnaire en Uruguay a été livrée sur un terrain urbain) de notre continent et en même temps nos héros de films préférés étaient les amis de ceux qui avaient nui à nos parents.

Je me souviens que l’on pouvait gagner des guardias. C’est-à-dire le droit d’être gardien du camp jusqu’à très tard le soir. Après manger, nous nous réunissions autour d’un grand feu et les respon156

sables annonçaient en chantant les noms des différents enfants qui avaient remporté les guardias de la soirée. Une chanson accompagnait la nomination. Y ahora vamos a ver, como Emiliano baila la conga, conga conga que siga la milonga… Quelle joie quand on entendait son nom. On se sentait fier.

Pour avoir le privilège de faire une guardia, il fallait avoir eu tout au long de la journée un comportement exemplaire. C’était en quelque sorte un apprentissage. Le passage obligatoire pour devenir un « Homme nouveau ». Un bon Compañero. Et bien sûr notre plus grand exemple était le Che.

Seremos como el che !!!

La arcilla fundamental de nuestra obra es la juventud!!!

Je me souviens d’un poème que nous avions appris :

« Trois petites gouttes d’eau sont tombés sur mes pieds

Et les montagnes pleuraient parce qu’ils ont tué le Che

Le Che est mort en Bolivie avec une étoile sur le front

En illuminant toute l’Amérique latine… »

Ça sonne mieux en espagnol.

Je sais que parmi les raisons qui nous poussaient à avoir envie de gagner une guardia, il y avait le fait que l’on pouvait se coucher tard et surtout que l’on pouvait bouffer des bonbons jusqu’à en avoir des indigestions. On pouvait aussi tirer à la carabine et ça on adorait. Ça nous paraissait incroyable.

Je suis désolé de dire que l’envie d’être gentil avec certains de nos camarades n’était motivée que par la récompense. Et non pas par l’esprit de camaraderie ou l’amour de son prochain. Dogme Chrétien que nous n’avions jamais appris d’ailleurs. Nous étions des enfants tout simplement. Avec le recul, quand j’observe la façon dont ont évolué certains de mes petits camarades, je me pose des questions sur la méthode et même sur la pertinence de ces campamentos. Au-delà du problème éthique que cela peut poser. Non pas que je sois devenu un grand révolutionnaire, ni un militant exemplaire. Mais certains parcours sont troublants. Des années après, beaucoup de ces enfants ont épousé des carrières ou ont fait des choix de vie en totale opposition avec l’éducation et les valeurs que l’on nous avait inculquées. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont des mômes peuvent s’imprégner de tout un tas d’expériences. Quand commence l’éventuel rejet ? La vérité c’est que je ne sais pas, je ne me suis absolument pas construit dans l’opposition à mes parents. J’ai presque trente ans et malgré certaines différences, je continue à partager, globalement, les mêmes idées que mon père et ma mère.

Bref.

Avant que des gens ne crient au scandale, je tiens à préciser que je garde un souvenir joyeux et nostalgique de ces moments-là. J’ai connu mes premières « amours » là-bas. Et je crois que c’est en Suède que j’ai vu une fille nue pour la première fois. D’où peut-être la conviction profonde que faire la révolution sans amour pour moi n’a pas de sens (un peu facile ça, non ?). Personne n’est parfait. N’en déplaise aux bons militants sérieux et droits dans leurs bottes.

Malgré certains moments de solitude et d’angoisse qui contrastaient avec d’autres moments de rire et de joie intense, je pense avoir conservé des souvenirs d’enfant classique.

J’ai gardé en mémoire le visage de « l’amour révolutionnaire » de mes dix ans (poésie quand tu nous tiens…). Elle s’appelait Morena. Et comme son nom ne l’indique pas elle était très blanche et très brune. Elle était Argentine.

Cette année-là, on avait la visite d’enfants d’autres organisations. Je me rappelle qu’il y avait des Chiliens, des Sahraouis du Front Polisario et des Palestiniens. Avec Morena, nous n’avons échangé guère plus de vingt mots. Mais je crois que je n’ai jamais autant communiqué avec les yeux. Je n’ai jamais oublié son regard et la chaleur de sa main que je prenais dans la mienne. J’avais froid et le feu n’arrivait pas à me réchauffer. Je la regardais pendant de longues minutes. Je crois qu’elle comprenait ce que j’essayais de lui dire sans que j’arrive à l’exprimer oralement. Moi, j’avais l’impression de tout comprendre, surtout ce qu’elle n’exprimait pas avec des mots.

Skalpel

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El Pato : Preso 4.2.4

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Le 27 juin 1973, date du coup d’état en Uruguay, il y a 44 ans. L’occasion de repartager cette nouvelle extraite de mon premier receuil de nouvelles « Fables de la mélancolie », qui retrace la periode entre laquelle mon père est sorti de prison et l’arrivée en France de notre petite famille. Bonne lecture. La lucha sigue !

El Pato, preso nø4.2.4 (Fragment d’une vie)

El Pato est sorti de prison à l’âge de vingt-cinq ans, le 20 février 1978 à 9 heures du matin. Je passe les détails de la procédure et les petites anecdotes pro­pres à de tels moments. Je crois que si vous avez eu l’occasion de lire des récits d’anciens prisonniers ou d’entendre des témoignages de détenus, vous pouvez tenter d’imaginer ce qu’il a dû ressentir et éprouver comme sensation. Dans ce cas précis, la différence principale réside dans l’interprétation imaginaire du rôle du détenu. Il aurait fallu ne pas dramatiser la scène à outrance et ne pas transformer le person­nage en héros ou martyr. Ce rôle d’acteur improvisé vous aurait placé à des milliers de kilomètres des fan­tasmes nourris par les militants qui ne voient ce genre d’événements qu’à travers le prisme de l’exotisme révolutionnaire. Avec cet œil admiratif et naïf qui fait perdre toute objectivité à l’analyse d’une scène très banale mais non moins grave et émouvante.

Cette sortie de prison fut similaire à beaucoup d’autres sorties de prison qui emplissaient les cœurs de nombreuses familles, éparpillées un peu partout dans le monde, d’une joie intense.

En Uruguay et plus largement en Amérique latine, la torture était appliquée systématiquement sur le prisonnier qui était soupçonné d’être membre d’une organisation considérée comme terroriste. Les formes d’enfermement et de traitement variaient d’un conti­nent à l’autre, mais globalement le traitement était assez inhumain. L’impression d’avoir remplacé la condamnation à un supplice physique par une « sim­ple condamnation à une peine d’emprisonnement » devait être vécu par les geôliers comme une autori­sation tacite à faire payer plus. C’est-à-dire à laisser le champ libre à la torture prétendue inexistante et condamnable par les lois internationales. La vérité c’est que la doctrine de la guerre antisubversive était appliquée scrupuleusement. Dans les prisons uruguayennes, on utilisait l’électricité de la même manière que les Français l’avaient fait en Algérie quelques années auparavant. Dans certaines parties de l’Europe, c’était la torture blanche qui prévalait. Le détenu était considéré comme un patient tombé entre les mains cruelles d’un psychiatre tortionnaire qui voyait là l‘occasion de faire des expériences sci­entifiques morbides. Les anciens prisonniers de la RAF (Fraction armée rouge) en savent quelque chose. La Guardia Civil en Espagne n’avait rien à envier non plus à ses homologues latino-américains en ce qui concerne le traitement qu’elle affligeait à ses prison­niers politiques basques. Et aujourd’hui c’est toujours une réalité qui perdure.

El Pato était un prisonnier de plus parmi des milliers d’autres qui hantaient les cachots des démocraties modernes et des dictatures qui recouvraient la pla­nète dans les années 70. Fruit d’une époque où la densité et l’activité des mouvements révolution­naires, qui voyaient en la lutte armée un outil de plus à disposition pour faire de la politique et sur­tout faire la révolution, étaient à son comble. Ce qui le différenciait des prisonniers de droit commun au fond ce n’était pas tant son statut de politique que le fait qu’il se considérait comme un prisonnier en lutte. La prison était un nouveau front dans lequel il fallait prolonger le combat mené à l’extérieur. Cela était parfois très compliqué à mettre en place et la plupart du temps il se contentait juste de survivre au quotidien.

Il était une pièce parmi des milliers d’autres qui formaient l’armature d’un mouvement et d’une organisation politico-militaire. Inutile de préciser que, sans cette armature, rien ne pouvait fonc­tionner correctement. Cependant avec le recul des années, ce constat se heurte à une réalité qui nous a démontré qu’une fois les dirigeants de l’organisation Tupamara enfermés, le mouvement s’est effondré comme un château de cartes. Comme si cette armature fondamentale n’avait pas tenu le choc sous l’effet de la pression. Si cela ne se discute pas, je pense qu’il ne faut pas négliger la valeur et l’importance de ces contingents d’anonymes qui permettaient l’existence même de l’organisation. Ce qui a contribué à l’effondrement, en plus de la machine répressive très bien organisée, c’est le type d’organisation pyramidale qui dans ce cas comme dans d’autres a court-circuité un certain esprit d’initiative et bloqué, une fois le « chef » arrêté, la chaîne de commandement. La panique l’a emporté. On ne savait plus très bien à qui l’on devait obéir et le fait d’évoluer dans des sphères très compartimen­tées avait augmenté la perte de repères. Ce n’est pas l’abnégation, ni la sincérité des militants qui était en cause. Aucun jugement de valeur ne peut être donc émis dans le cas présent. Dans ce cas comme dans d’autres, on constate que la sacralisation des chefs est un bon stimulant qui peut s’avérer efficace dans certains cas, mais qu’au final c’est un paralyseur qui laisse s’installer les pires aspects du pouvoir et de la domination au sein des organisations politiques armées.

El Pato était un anonyme, membre de la majorité silencieuse, dévoué corps et âmes à son organisa­tion politique. Ce n’était pas un héros, un leader charismatique ou un chef, c’était un jeune militant qui après six ans d’enfermement, retrouvait un peu de liberté et respirait un peu d’air frais qui empestait encore le cadavre pourri et le sang séché sur les tables de torture.

Si l’occasion se présentait, il vous dirait sûrement que « s’il y avait quelque chose à tirer de ce pas­sage en prison avec ce statut de politique, ce serait quelque chose de collectif, de la même manière que la résistance à l’intérieur de ces murs était collective ».

De cette horrible prison, il est sorti très affaibli phy­siquement. Il était très mince mais, en même temps, le sport pratiqué assidûment aidant, dans un état relativement convenable au vue de la situation dans laquelle il se trouvait. Je ne sais pas s’il portait sa moustache légendaire que je lui ai toujours con­nue et dont sa femme n’a cessé de lui demander de raser pendant ces vingt-cinq dernières années. Peut-être pour retrouver un peu de ce visage dont elle était tombée amoureuse trente ans plus tôt. J’imagine son sourire et ses yeux humides qui devait refléter cette joie et cette tristesse mêlées qui lui sont propres, et dont je suis capable d’en discerner les aspects depuis que j’ai l’âge de raisonner con­venablement.

L’ironie de l’histoire voulut que la prison qu’il occupât pendant presque six ans fut située dans une petite ville du nom de Libertad. La tôle était communé­ment appelée la prison de la Liberté. Triste contra­diction dont il vaut mieux, à l’intérieur des murs, rire doucement que de passer sa vie à en pleurer. Pour les familles et les proches qui faisaient des milliers de kilomètres chaque mois, cela ne devait pas être très drôle, c’était comme si le destin s’était chargé de leurs infliger une punition morale de plus. Je crois que l’être humain est capable de tellement de cruauté gratuite qu’il n’y a pas de hasard quant au choix géographique de l’emplacement de cette abominable tôle.

Dehors il n’était pas tout à fait libre car il devait pointer tous les lundis entre 8 heures et midi à la caserne militaire de son secteur. Il était soumis à une forme de contrôle judiciaire dans un pays où la justice n’existait pas, si ce n’est sous une forme galvaudée par les militaires et la bureaucratie d’une dictature sanglante qui faisait de l’Uruguay, tant de fois décrite comme la Suisse de l’Amérique latine et un petit havre de paix pour touristes fortunés, le pays qui avait, en pourcentage par rapport à sa pop­ulation, le plus de prisonniers politiques d’Amérique latine.

Une fois retrouvé sa liberté, il dut se mettre à cher­cher du travail pour pouvoir bouffer et ne dépendre de personne. Il n’avait pas envie de mendier quoi que ce soit. Cependant son statut d’ancien prison­nier politique n’était pas quelque chose qui facili­tait sa recherche d’emploi. Il devait compter sur les proches, d’éventuels pistons et une solidarité parfois invisible, mais néanmoins réel, compte tenu de la situation politique et de la répression qui s’exerçait à tous les niveaux de la société uruguayenne.

Le premier boulot qu’El Pato décrocha fut obtenu grâce à des liens familiaux et à son ancienne for­mation d’inséminateur artificiel. Une de ses cou­sines était mariée avec un Hollandais qui possédait beaucoup de terres et de bétails. Comme il vivait à Paysandú et que l’estancia (la propriété terri­enne) était située près d’une petite ville du nom de Greco à quatre-vingt kilomètres de distance, il dut  demander une autorisation spéciale pour pouvoir aller travailler et pointer au commissariat du village. Ce fut un petit événement en soi car les flics du vil­lage n’avaient jamais vu un Tupamaro de près, on peut donc imaginer les craintes et les fantasmes qu’ils nourrissaient à l’idée d’accueillir un terroriste communiste qui mangeait les enfants.

C’était en plein mois de juillet, il faisait froid et la coupe du monde, qui avait lieu en Argentine en par­allèle des tortures, disparitions, assassinats et exils, battait son plein. El Pato suivait les matchs à la radio et en dehors de cette unique distraction il ne pouvait tirer aucun profit de sa situation. Être le cousin de la femme du patron ne lui procurait aucun avantage si ce n’est celui d’avoir le droit de travailler comme les autres.

Le Hollandais était un radin de la pire espèce. Il gar­dait pour lui et sa femme les meilleurs jambons et les meilleurs fromages importés directement d’Europe qu’il rangeait dans un frigo cadenassé. Il était con­forté dans son attitude de pingre par sa femme qui fermait toutes les armoires et les tiroirs à clef. Elle se baladait avec un énorme trousseau de clefs à la ceinture qui faisait un bruit insupportable. La mère d’El Pato, qui pouvait faire preuve d’un cynisme à toute épreuve, l’avait surnommée Saint Pierre, du nom de celui qui possède les clefs du paradis.

Le Hollandais élevait une race de mouton Texel qui produisait une viande de très bonne qualité et qu’El Pato ne pût jamais goûter. Par contre, le soir venu, les villageois du coin ne se privaient pas pour voler des moutons et se faire d’excellents repas avec une viande de première catégorie. Des années plus tard, lors de l’un de ses voyages en Suède, il apprit qu’un de ces voleurs était aussi un des camarades de son organisation, El Padrino.

Ce boulot dura un temps puis l’aventure chez le Hollandais se termina brusquement et de façon quelque peu confuse.

Par la suite, il enchaîna d’autres jobs dans diverses entreprises où selon lui la solidarité entre ouvriers laissait un peu à désirer. On lui faisait la vie impos­sible en le laissant faire les tâches les plus dures et en se moquant de lui tout en lui faisant du chantage et en lui disant de ne pas trop la ramener car il avait déjà de la chance d’avoir un travail. À chaque fois, il se fit virer rapidement.

Un jour, grâce à une connaissance, il apprît qu’une fabrique de ciment recherchait de nouveaux employés car elle avait comme projet de s’agrandir. De plus un des bras droit du patron était un Basque qui avait été à l’école et au foot avec lui quand ils étaient plus jeunes. Cela facilita grandement son embauche. Un soir, il alla voir le Basque chez lui et il lui expliqua la situation dans laquelle il se trouvait. Le Basque lui dit de ne pas s’inquiéter car il le cou­vrirait le lundi matin lorsqu’il devrait aller pointer à la caserne. El Pato fit donc son entrée dans le monde de la métallurgie grâce à une personne qui n’était absolument pas un militant. C’était juste un ami d’enfance qui se sentait solidaire de son ancien camarade de jeux et qui trouvait normal de filer un coup de main.

« C’était cela aussi la solidarité. »

Il bossait de 6 heures du matin jusqu’à 18 heures, du lundi au samedi. Le lundi matin, il filait en douce grâce à la complicité de son ami et il essayait de revenir le plus vite possible. Malheureusement, au bout d’un certain temps, cela n’échappa pas à l’œil d’un des contremaîtres, un fasciste notoire d’origine italienne, qui commença à le surveiller de près. Un lundi matin, à l’heure où il devait s’éclipser, un inconnu vint le voir et lui proposa de lui prêter sa moto pour qu’il aille plus vite, de cette façon son absence se ferait moins remarquer. Cet acte le tou­cha profondément et plus tard lui et cet inconnu devinrent de grands amis.

« En pleine dictature, la solidarité était silencieuse et sans grand discours, elle se nourrissait de gestes sim­ples et d’attitudes qui de prime abord ne semblaient pas très spectaculaires ou héroïques, mais combien de vies furent sauvées grâce à ses petits mots et gestes de rien du tout. »

À l’heure de manger chacun sortait sa gamelle. Ça parlait foot et filles. C’est dans un moment comme celui-ci qu’El Pato fit la connaissance de celui qu’il nomme affectueusement « un grand person­nage ». Un ouvrier métallurgiste de Montevideo, qui avait atterri à Paysandú pour cause de chômage et s’était marié avec une fille du coin. Il s’appelait Nelson Gutierrez et on le surnommait Travolta. Ils sympathisèrent immédiatement et ensemble com­mencèrent à former un petit groupe dans lequel ils collectivisaient le repas du midi. Un de leurs pre­miers objectifs fut d’élever un peu le niveau intel­lectuel des conversations.

« Si on réussissait à faire descendre le pourcentage de discussion sur les filles à 70 % et qu’on injectait 30 % de politique alors c’est que nous étions en train de gagner. »

Cette période coïncidait avec la chute presque imminente de Somoza au Nicaragua, du coup ils en parlaient pendant les pauses pour voir un peu les réactions des autres ouvriers et voir qui pouvait être un allié potentiel.

« Nous nous sommes faits une spécialité de dénicher les gens de gauche qui étaient silencieux et avaient peur d’exprimer leurs opinions politiques. Il y en avait plein dans le chantier et nous communiquions par des clins d’oeil et des signes, ce qui nous permettait de fixer des rendez-vous secrets où l’on pouvait dis­cuter un peu de l‘actualité et des combats à mener. »

C’est pendant cette période qu’El Pato et sa com­pagne Susana qui était enceinte, prirent la déci­sion de se marier pour pouvoir obtenir un livret de famille, ce qui facilitait beaucoup de choses au niveau de la paperasse. De plus il ne fallait pas trop se faire remarquer, être marié était un signe de bon conformisme qui vous évitait certaines remarques et questions.

Avant de se marier, El Pato fut cité à comparaître devant le Tribunal suprême militaire, où les juges devaient statuer sur la peine prononcée à son égard. Il devait confirmer ou non la peine déjà purgée. C’était simple, à l’issue de cette audience, on pouvait soit sortir librement, soit retourné en prison pour dix ans et parfois beaucoup plus. C’était le règne de l’arbitraire qui prévalait, votre avenir était suspendu au bon vouloir et à la bonne humeur ou pas des juges qui s’occupaient de votre affaire. L’avocat ne servait à rien. Celui d’El Pato eût le mérite d’être hon­nête :

« Si tu replonges, ce n’est pas de ma faute et si tu sors, ce n’est pas grâce à moi ».

Le jour du jugement il demanda à sa compagne d’attendre sous un arbre situé à quelques rues du tribunal et lui dit que dans le cas où il ne reviendrait pas elle devrait faire le nécessaire. Mais la chance voulut que les juges soit bien lunés et qu’ils n’aient pas trop picolé pendant le déjeuner. Il ressortit « libre » du tribunal.

Ils se marièrent un jour de grand froid, le 19 juil­let 1979, à la même heure et le même jour que les Sandinistes entraient victorieux à Managua, la cap­itale du Nicaragua, et à la même heure et date à laquelle trois ans auparavant les militaires argentins avaient assassiné Roberto Santucho, le leader de l’ERP(l’Armée révolutionnaire du peuple).

« Nos vies sont sans l’ombre d’un doute liés à des évènements historiques ».

Ils vivaient à Paysandu, dans une petite maison de ville délabrée située rue Mexico où il faisait très froid l’hiver et très chaud l’été, la taule n’est pas un bon isolant, cela va s’en dire. C’est là qu’après s’être mariés à la mairie, ils rentrèrent pour manger de succulentes pâtes au thon, il y avait une offre dans le supermarché du coin, les boites de thon à cette époque représentait un luxe que peu de gens pouvaient se permettre. Cela faisait très bien l’affaire pour fêter un événement qui en soit n’en était pas un, d’autres liens plus puissants les unissaient déjà. L’amour n’avait pas besoin d’une confirmation offi­cielle pour continuer à œuvrer au fond de leur coeur, d’innombrables lettres qu’ils s’étaient écrit pen­dant qu’El Pato était en prison, avaient déjà effectué ce travail.

Le lendemain de leur mariage, ils allèrent récupérer quelques cadeaux chez leur famille respective et l’après-midi ils se reposèrent. Petit moment de calme au milieu d’un quotidien tendu et stressant.

Le 13 octobre 1979, naissait leur premier fils, Emil­iano Manuel, qu’ils nommèrent ainsi en hommage au révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata, de plus ils habitaient rue Mexico, comme quoi il y avait des hasards troublants. Il vint au monde à la mai­son, dans la douche et la voisine coupa le cordon avec des ciseaux qu’elle trouva dans un coin. C’était un grand prématuré, il pesait 1 kilo 700 et n’avait que six mois, l’aventure de la couveuse commença pour lui et puis un jour il en sortit car l’hôpital man­quait de place, il fallait tourner et laisser la place à d’autres petits bébés pressés de voir la lumière du jour. Heureusement qu’ils n’avaient pas conscience de la situation dramatique dans laquelle ils venaient au monde. Ce furent des mois difficiles car Susana fut virée de son travail et El Pato dut trouver un autre boulot. Il bossait déjà douze heures par jour et en plus il faisait de la soudure de 19 heures à minuit dans une autre entreprise. Le bébé pleurait tout le temps. Les nuits étaient courtes et difficiles.

Le responsable de la fabrique de ciment où travail­lait El Pato était un homme d’origine russe qui se disait membre du parti communiste uruguayen. Dans son bureau il y avait un portrait de Staline qui ornait l’un des murs. Un jour, El Pato et Travolta décidèrent d’aller le voir, sans trop y croire, pour réclamer une augmentation. Erreur qu’ils commi­rent, le russe s’emporta et commença à hurler dans le bureau. Ils leur dit qu’ils ne connaissaient rien à l’exploitation et qu’ils n’avaient aucune légitimité pour venir demander une augmentation de salaire, qu’ils déshonoraient les « vrais » prolétaires. Ils sor­tirent du bureau en rigolant et en se foutant de la gueule du patron communiste. Des années après, ce patron finirait dans l’aile droite du parti actuelle­ment au pouvoir, le Frente Amplio. En comparaison, on pourrait dire qu’en France il serait un camarade socialiste (sic) du prédateur Strauss-Kahn.

 

En juin 1980, El Pato fut viré de la fabrique de ciment. Il n’y avait plus de boulot et une répression féroce s’abattait sur les militants et les anciens pris­onniers. Certains étaient de nouveau emprisonnés et condamnés. Ce fut à ce moment-là qu’ils firent le choix, sa femme et lui, de s’exiler.

Ils s’enfuirent avec leur bébé dans les bras la pre­mière semaine de juillet.

Étant donné qu’El Pato devait pointer tous les lun­dis matin, ils préférèrent partir le lundi soir, ce qui leur laissait une semaine, avant que les militaires ne s’aperçoivent de son départ. L’objectif était d’atteindre le Brésil et plus précisément Rio. De Pay­sandú ils prirent un bus jusqu’ à Rivera, un départe­ment du nord de l’Uruguay qui avait une frontière avec le Brésil. Là, ils restèrent un jour chez un des frères d’El Pato. Puis ils reprirent un bus de nuit pour Porto Alegre situé à environ 750 kilomètres de là où ils étaient. Le matin ils arrivèrent à Rodoviara, la gare routière. Ils étaient angoissés et inquiets car très peu de temps auparavant un commando de l’armée uruguayenne avait enlevé un couple de militants qui s’étaient exilés et avaient emprunté le même chemin. Ils voulaient absolument prendre un bus qui soit direct pour Rio car cela était moins dangereux, chaque arrêt représentait une situation risquée où l’on pouvait se faire contrôler. Ils sup­plièrent un des employés de la station de leur ven­dre des billets pour Rio, mais celui-ci refusa prétex­ tant qu’il n’y en avait plus. Ils étaient désespérés et nerveux. Ils durent se résoudre à prendre des billets pour Sao Polo. Ils s’assirent sur un banc et se mirent à attendre le bus dans un état de stress insupport­able. Devant eux, le bus pour Rio était sur le point de partir, il était juste à quelques mètres en face. Au bout de quelques minutes, un autre vendeur qui avait assisté à la scène devant le guichet sor­tit brusquement de son poste et courut vers eux en tendant trois billets directs pour Rio. Il les leur vendit et leur dit de se dépêcher de prendre le bus, en leur souhaitant bonne chance pour la suite. Ils coururent et réussirent à attraper le bus, il y avait encore des places de libre, ils s’effondrèrent sur les banquettes du fond et regardèrent le vendeur s’éloigner par la fenêtre.

« Ce vendeur nous a peut-être sauvé la vie à tous les trois. La solidarité c’était cela encore. Les Brésiliens vivaient sous une dictature depuis 1964, sûrement que beaucoup d’entre eux avaient dû en voir de toutes les couleurs. Il y a de fortes chances pour que ce vendeur ait deviné le genre de personnes que nous étions, et qu’il ait fait le choix de nous aider consciemment. Les Brésiliens savait ce que c’était de devoir fuir son pays ».

Ils arrivèrent sains et saufs à Rio et se réfugièrent à l’ambassade des Nations unies. Une semaine après leur arrivée au Brésil, les militaires rendirent visite à la mère d’El Pato pour lui demander où se trou­vait son fils. Avec un rire sardonique, elle leur tendit une carte postale qu’elle avait reçue quelques jours auparavant. Elle savait que maintenant il était plus ou moins en sécurité. Les militaires s’en allèrent sans dire un mot.

Ils séjournèrent six mois au Brésil où ils purent se mettre en contact avec d’autres camarades de l’organisation et d’autres réfugiés uruguayens. Dans un premier temps ils demandèrent à pouvoir se réfugier au Mexique car de cette façon ils pouvaient rester en Amérique latine mais on leur donna le choix entre la Suède et la France. Ils choisirent la France car Susana était prof de français, la barrière de la langue serait un obstacle de moins à franchir, et au vu des difficultés qui les attendaient ce n’était pas négligeable.

Le 30 octobre 1980, ils atterrirent à Orly. Des gens de France terre d’asile les attendaient. Un Chilien, lui-même réfugié et membre de l’asso, les emmena dans un foyer situé à Herblay dans le 95. La majorité des occupants du foyer étaient des Asiatiques qui avaient fui une autre réalité. La majorité était des Cambodgiens qui avaient subi la cruauté du régime de Pol Pot. El Pato et sa petite famille restèrent une semaine dans le foyer puis ils eurent l’autorisation de partir pour Grenoble car l’accueil pour les familles avec des enfants était plus adapté.

Le Chilien de France terre d’asile les récupéra pour les emmener à la gare de Lyon en voiture et pen­dant le trajet la radio annonçait que Reagan venait de remporter les élections présidentielles aux États-

Unis. Ils découvrirent la tour Eiffel dans les brumes du mois de novembre.

Huit heures plus tard, ils arrivaient à Grenoble. D’autres Uruguayens les attendaient pour les con­duire au centre d’hébergement. La directrice du cen­tre était une dame d’origine espagnole qui avait dû traverser les Pyrénées avec ses parents quand elle était enfant. Elle avait dû fuir la dictature de Franco. Elle se plaisait à raconter que ses parents lui avaient mis du vin dans son biberon pour qu’elle ne pleure pas pendant la longue traversée.

« Avec Emiliano, nous n’avons pas eu besoin de faire ça, pendant toute cette période de voyages mouve­mentés, il n’a pas beaucoup pleuré, ce qui contrastait avec son état habituel, il a accompli son modeste devoir de révolutionnaire… »

Leurs deuxième fils, Nicolas Roberto, naquit quelques mois plus tard et une nouvelle vie com­mença.

Skalpel.

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INSOUMIS

Terme à la mode ces derniers temps, et quelque peu galvaudé…

Voici un exemple d’insoumission qui nous rappele les heures les plus sombres du pays ou je suis né.

C’est une histoire digne de la pire des mémoires révolutionnaires du peuple, mais à la fois c’est une histoire héroïque pour l’être humain insoumis et en lutte contre la furie fasciste.

« Le 6 juin 2003 mourrait Arturo Dubro Diaz, l’homme le plus torturé par la dictature uruguayenne. Ils n’ont jamais pu le faire « parler ». Ils ne l’ont jamais soumis.

Ce fût l’un des hommes les plus torturé de la planète, dans la tristement célèbre prison « La Isla ».L’Uruguay, un petit pays, possède beaucoup de records. Celui que nous enterrons aujourd’hui est l’un d’eux. Unique cas de torture reconnus, dans lequel tout un bataillon d’infanterie a avoué : Il nous a vaincus.

 Prisonnier dans les geôles peuplés du bataillon « Floride » (caserne militaire célèbre pour les conditions inhumaines dans lesquels étaient enfermés et torturés les militants politiques opposés à la dictature uruguayenne, notamment les Tupamaros). Il était défiguré. Son nez à peine recousu après que des coups l’aient cassé et ouvert de part en part. Pour qu’il puisse respirer et récupérer ils l’avaient allongés avec les jambes vers le haut.

Il y avait un militaire corpulent, qui venait de la campagne, et qui chaque jour dans cette geôle moribonde lui servait du Maté et lui donnait à manger avec délicatesse  de son propre aveu il témoigna « Je n’ai jamais vu autant de monde frapper une personne, et je n’ai jamais vu un homme aussi courageux ». Cas ironique ou la culpabilité du complice des bourreaux se réserve le droit ponctuel de faire preuve d’un peu d’humanité et de compassion.

 Un jour, pour obtenir une information, ils l’ont ramené dans une salle pour le torturer, avant ils lui avaient proposé de parler, ce qui lui éviterait d’être massacré.

Arturo, au bord de la mort, leurs a fait une proposition : vous continuez à me torturer, si je perds, je balance, mais si je gagne vous me payez de votre poche et de celles des officiers, une « double grappa » (Alcool italien très populaire en Uruguay).

Quelques heures plus tard, il y eut un long silence, devant se déchet humain qui leur proposait de parier sa vie. Et de la bouche même des officiers, Arturo avait gagné cette bataille. On ne sait pas comment, un véritable miracle, du coup on ordonna aux soldats d’aller chercher le verre et à l’avenir de ne plus jamais poser la main sur lui. Plus tard, dépités, on sut qu’ils ne parièrent plus jamais avec d’autres prisonniers. Il a purgé sa longue peine, comme beaucoup, impassible et fraternel avec les autres.

La phrase qu’il a choisie pour épitaphe parle d’elle-même.

« Demain quand je mourrais

Ne me pleurez pas

Et ne me cherchez pas sous terre

Je suis un souffle de liberté »

Inspiré d’un article paru dans la presse Uruguayenne, et en partie traduit1.

A mes parents…

MOURIR #ACT

MOURIR

Je ne me souviens plus de la première fois que j’ai eu envie de mourir, mais son visage, à elle, je ne l’ai pas oublié. Son sourire au coin de la bouche pendant qu’elle m’éjectait de sa vie sous un flot de paroles continues dont je ne distinguais pas très bien le sens général, j’avais seulement compris « Je te quitte »,  ses grands gestes tandis que je restais calme, sans parler, non plus, je ne les avais pas compris.

Je l’avais suivie. Elle s’était assise à une terrasse de café. Un homme l’avait rejoint et ils s’étaient pris dans les bras l’un de l’autre. Tandis que ma vie se mettait sur pause, la sienne semblait prendre un nouveau départ. Je n’étais devenu qu’UN, elle était double. Elle paraissait si heureuse. Moi je n’étais que l’ombre de moi-même. J’étais devenu invisible, et je les observais. Quand, au bout de quelques minutes, ils s’étaient levés pour partir après s’être embrassés, j’étais resté assis sur le banc en face du café. De « leur ? » café. Un bus m’avait momentanément caché la vue et en redémarrant il avait emporté avec lui leur image et leur amour débarrassé du poids de l’autre. De moi. Seul parmi des milliers que j’étais à cet instant précis. Hors du temps. Ma dernière vision d’elle, j’en bavais, serait cette chaleur insultante qui émanait de leurs corps qui ne pouvaient s’empêcher de se toucher, et ce sourire constant qui ne l’avait pas quitté. Un sourire qui ne m’était plus destiné. Sans doute avaient-ils eu envie de se dépêcher de rentrer pour faire l’amour sous les derniers rayons de soleil qui éclairaient encore sa chambre et son lit, un de nos lits, à cette heure-ci. Ou d’aller manger quelque chose en amoureux. Ou de se promener en se serrant la main très fort, pour être sûr de ne pas se perdre. Ou que sais-je ? Une de ces nombreuses choses que nous avions jadis fait tous les deux.

J’étais resté assis, là, seul, comme un con. J’avais l’impression de ne pas être assez triste. Je m’en voulais de ne pas pleurer.  De ne pas laisser exploser ma colère. De ne pas hurler de rage et d’injustice. J’avais pourtant le sentiment de m’être fait avoir, mais je ne savais pas exactement quand ni comment. J’étais sonné. Mon regard était perdu dans le vide. Mon inconscient me disait d’exploser sur place mais mon corps ne réagissait pas. Je continuais de regarder la table à laquelle elle était assise quelques minutes auparavant en espérant du fond de mon âme qu’elle réapparaîtrait, seule et un peu perdue, demandeuse de tendresse et avide de caresses. Je pourrais la rejoindre et tout recommencerait comme avant. Je la sauverais d’elle-même. Du passé nous ferions table rase en se promettant que dorénavant nous resterions ensemble pour le reste de notre vie. Malheureusement la table resta vide un long moment. Un vieillard s’y installa finalement pour siroter une menthe à l‘eau. Et je compris que tout était réellement fini. Notre amour s’était définitivement noyé dans un verre de sirop de menthe glacé.

Une fois rentré chez moi, je me fis un café et je restais debout dans la cuisine à contempler le mur. Les larmes vinrent enfin. Je pus pleurer dignement et faire honneur à mon rôle de mec largué pour un autre. J’en fus un peu soulagé. J’avais l’impression que le fait de pleurer me maintenait dans la catégorie humaine des sensibles, donc, des vivants. Je ne me souvenais même plus du visage de cet autre. Comment aurais-je pu ? Je ne l’avais même pas regardé. Je m’étais concentré sur son expression à elle. Ça aurait pu être un ami ou une connaissance, je ne l’aurais même pas reconnu. Dans mon désarroi, je fus rassuré de pouvoir partager ce sort avec des milliers d’autres personnes. Je n’étais plus tout à fait seul. Le duo était devenu solo puis multitude.

J’ouvris le tiroir à couverts et en sortis un couteau que je posais sur la table de la cuisine. J’avais pris le plus aiguisé de ma collection de petit cuisinier-amateur du vendredi soir, le soir de nos repas en amoureux. Je l’avais fait sans réfléchir mais une fois celui-ci posé je me rendis compte que l’idée de me tailler les veines ou de me planter la lame dans le bide m’avait effleuré l’esprit. Très subtilement et pour un bref instant l’image s’était installée dans ma tête. Je fus pris de panique et le remettais dans son tiroir en me coupant légèrement la paume de la main. J’étais blessé mais j’avais la vie sauve. En quinze secondes mon sort avait basculé. Ce n’était pas la première fois que de telles pensées traversaient mon esprit. J’étais pourtant incapable de me souvenir de la dernière fois où j’avais songé à ce genre de choses. Je mis ma main sous l’eau froide et constatait que ce n’était qu’une égratignure. Le sang s’arrêta de couler et je me fis un petit pansement. J’avais mal à la poitrine, elle se compressait comme sous l’effet d’une crise de spasmophilie. A défaut de me trancher la gorge, peut être qu’une crise cardiaque me terrasserait sur le champ. Il n’en fut rien. Mon cœur s’emballait dans le vide et de la mort je n’entrevoyais qu’un fantasme ou une idée abstraite.

Le soir je me couchais. Je repensais à elle. Des paroles de chansons me revenaient à l’esprit. Et je me disais que si de m’être fait larguer ne m’inspirait rien d’autre que de vulgaires chansons de variété, c’est que ça ne devait pas être si grave. En même temps elles faisaient écho à la légèreté de certains moments très agréables passés en sa compagnie. Je l’insultais de tous les noms. À aucun moment je ne me remettais en question. Elle m’avait plaqué en me disant qu’elle ne m’aimait plus. Cela devait faire un certain temps. Je me disais qu’on ne pouvait pas ne plus aimer quelqu’un du jour au lendemain, c’était impossible. Elle m’avait donc trompé, dans le vrai sens du terme. C’est à dire qu’elle avait joué la comédie en attendant le jour J pour me balancer comme une vieille chaussette. Un laps de temps s’était écoulé entre le moment où son amour avait commencé à flétrir et le jour où elle m’avait annoncé qu’elle ne m’aimait plus. Quitter quelqu’un c’était assumer le fait de l’avoir trompé, forcément. La veille de mon « drame » comme je nommais ce fameux jour, nous avions fait l’amour comme des fous. Il me semblait que c’était comme au début. Passionné et puissant. Intense. Elle méritait sans l’ombre d’un doute la palme d’or. Dans le cas contraire elle faisait forcément abstraction de son non-amour et se contentait  exclusivement du plaisir que lui procurait le sexe. Peut-être que c’était son cadeau d’adieu. Sa façon de me dire au revoir. Je devrais me vanter d’être capable de la faire jouir sans qu’elle m’aime. Je n’avais rien vu. Quand j’y repense, mon silence lors de son discours de rupture m’étonne encore. J’avais été naïf de trop d’amour, comme tout le monde.

Je chassais toutes ces mauvaises pensées. Je voulais dormir. A défaut de mourir, je voulais quitter la réalité, allongé sur mon lit deux places très confortable et devenu subitement trop grand. J’avais l’impression de dormir au bord d’une falaise. J’étendais mon bras et j’avais la sensation de tomber dans le vide. Je croisais les doigts en priant pour ne pas rêver. Je ne voulais pas me souvenir de mes rêves en me réveillant. J’avais réellement besoin de ne rien ressentir du tout.

Le lendemain je me levais en ne me souvenant pas avoir rêvé de quoi que ce soit. Bizarrement, j’en fus un peu déçu. Je ne savais pas pourquoi. La nuit s’était pourtant passée comme je le souhaitais. La tasse de la veille à moitié pleine fit office de café du matin après avoir été réchauffé au Micro-onde. Pas terrible. Disons que son goût illustrait bien l’émotion de l’instant. Fade et sans saveur. Amer. Mais un café restait un café. Le cerveau le reconnaissait tel quel et faisait passer le message. J’étais satisfait, sans plus. Sur la table de la cuisine je vis le couteau de la veille posé en plein milieu. Au début je ne réagissais pas. Je buvais petite gorgée par petite gorgée. Un peu endormi. Au bout de 5 minutes, la vue du couteau me fit un effet bizarre. J’étais sur de l’avoir rangé. J’essayais de me souvenir avec précision de tous les gestes que j’avais effectué et j’en revenais toujours à la même conclusion, je l’avais bel et bien rangé dans le tiroir à couverts. Je flippais un peu de l’absence de réponse rationnelle à la question de savoir comment ce couteau avait atterri là. Est-ce que j’avais joué au somnambule ? Peut-être. Cela m’était arrivé une fois étant plus jeune. Mais à part cette unique fois qui s’apparentait plus à un accident qu’à une habitude, cela ne s’était plus jamais produit. En tout cas pas que je sache. Le fait d’être bouleversé et triste avait sûrement poussé mon inconscient à agir de la sorte. Le message était clair. Il me faisait froid dans le dos. Si je m’étais réveillé dans la nuit et que je ne m’en souvenais pas, cela voulait dire que cet autre moi qui avait songé un court instant à la mort, avait pris le contrôle de mon être. Pourquoi n’était-il pas passé à l’acte ? Était-ce un manque de courage ou voulait-il passer un message à celui que j’étais à cet instant précis ? Moi. L’amant triste, seul et quelque peu perdu en ce matin du mois de mai. Que c’était glauque de se faire larguer pendant le plus beau mois de l’année.

J’avalais le reste de mon café fade, je rangeais le couteau dans le tiroir à couverts pour la deuxième fois, j’en étais sur, et je me préparais à aller travailler.

Arrivé au boulot, je fis la bise à Marie-Christine, ma collègue de bureau, et m’installais devant mon ordinateur. J’ouvris mes deux boites mails et je fus déçu de ne pas avoir de message de sa part. Dans le métro j’avais imaginé qu’à défaut de m’appeler au téléphone elle préférerait m’envoyer un mail pour me dire… pour me dire quoi ? Rien. Je m’accrochais à des fantasmes et des illusions. Elle ne me contacterait plus car tout était fini, pour de bon. Je vis mon reflet sur l’écran et mon visage pâle me fit pitié. Mes lèvres bougèrent toutes seules. « Passe à autre chose frère, passe à autre chose… » me disait ma sale face fatiguée. Je me servis un café, un deuxième, puis un autre et la journée passa. Mon corps me pesait, ma tête aussi. Mes pensées m’écrasaient littéralement. Je mourrais d’envie d’être un légume que l’on maintiendrait en vie artificiellement. J’enviais les comateux branchés à des machines par des fils et des tubes respiratoires.

A 19h j’étais dehors et je marchais en direction de chez moi. Il faisait un temps agréable. Je m’arrêtais au Japonais en bas de mon immeuble pour commander des sushis. Un vrai plaisir de bobo à la con que j’étais plus ou moins devenu. Même si je n’avais pas de vélo et ne triais pas mes déchets. Le cuisto faisait preuve d’une dextérité incroyable. La vue de sa lame qui tranchait le poisson et les rouleaux, me fascinait. J’eus une vision qui me fit de nouveau peur. Encore une vision de mort. La lame s’échappait de la main du cuisinier et venait se planter dans mon estomac. Je secouais la tête nerveusement en faisant une mine de dégout. Je revins à la réalité. Plus nerveux que jamais. Il finit sa besogne et je pris ma commande en sortant très rapidement.

Cinq minutes après j’étais installé sur le canapé de mon salon. J’avais les pieds sur la table basse et je dégustais mes sushis. La position de mon corps contrastait avec un état d’esprit général qui ne me faisait pas sentir le confort de ma position. Les larmes vinrent me tenir compagnie une nouvelle fois, et nous mangeâmes elles et moi, ensemble. Ma tristesse était là, elle aussi, posée confortablement à côté de moi. Je la sentais comme on sent une présence. Elle me massa le corps virtuellement et je m’endormis sur le canapé tout habillé.

Le lendemain, le réveil de mon téléphone se mit à sonner et je fus réveillé en sursaut. Je ne savais plus à quel moment je m’étais endormi. Le plateau de sushis était à moitié plein. Mes yeux étaient bouffis et gonflés parce que j’avais beaucoup pleuré. Cela m’avait fortement étourdi. Comme si j’étais tombé dans les vapes. Je me sentais angoisser et sale. Mon haleine puait le poiscaille. J’allumais la cafetière entre deux frottements d’yeux. Et je sentis le bruit de ma tasse de café qui se brisait sur le sol en même temps que je vis le couteau posé au milieu de la table de la cuisine. C’était impossible. Cette fois-ci j’étais certain de ne pas l’avoir sorti ni utilisé de toute la soirée. Je pensais devenir fou. Et l’étourdissement du réveil n’arrangeait rien. L’hypothèse d’une nouvelle crise de somnambulisme comme explication rationnelle ne me convenait plus. Mais alors comment se faisait-il que ce couteau se trouve là ou je ne l’avais pas du tout rangé. Je le pris et le mis dans mon sac à dos. Au moins s’il était avec moi je ne risquais plus de le voir chaque matin au réveil, comme depuis deux jours. Si je le jetais dans la poubelle, il serait fichu de réapparaitre.

Une fois posé en bas de mon immeuble, je décidais de ne pas aller travailler. J’appelais ma collègue et lui disait en imitant la voix d’un malade qui a la gorge en feu et tousse comme un vieillard, que j’étais souffrant et comptait aller chez le médecin. Elle m’ordonnait de me soigner comme il faut et de prendre soin de moi, sans trop de convictions. Juste avant qu’elle raccroche je l’entendis pouffer. Quelle espèce de conne. Qu’est-ce que ça pouvait lui foutre que je vienne ou pas. Sa charge de travail n’en était pas plus importante. Nous étions voisins de bureaux mais ne faisions pas le même boulot.

J’étais libre pour la journée. Habillé comme il faut, c’est-à-dire comme un employé de bureau. Avec un couteau de cuisine tranchant dans le sac à dos et une joie non dissimulée de pouvoir faire ce que j’avais envie de faire. Je décidais de me diriger vers le canal de l’Ourcq. Au niveau de la station Jaurès, à côté de la place Stalingrad. Il était 9h00 du matin et j’eus envie d’une bonne bière fraîche. J’en achetais une dans un épicier et allait m’installer le long du canal entre le cinéma MK2 et un pont vert qui servait de passerelle. D’habitude les bobos squattaient cet endroit en fin d’après-midi avec des bières et des bouteilles de vins. Quelques schlags faisaient la manche et parfois tu pouvais croiser des mecs en train de se camer et fumer du crack. J’étais installé avec les pieds qui frôlaient l’eau, en train de siroter ma bière fraiche, quand l’un de ces fameux schlags vint se poser à côté de moi. Il puait. Son haleine était insupportable. Il me l’avait soufflé à la tronche en même temps qu’il m’avait gratté une clope. Je n’en avais pas. Je le lui dis mais il insista. Une fois, deux fois, la troisième je sortis ma lame et le menaçait. Je me levais pour lui montrer que je ne rigolais pas. Il se leva, puis recula dans un premier temps. Bizarrement il n’y avait personne à proximité. Le quartier d’habitude bruyant et animé semblait vide. Après avoir reculé il tenta de me sauter dessus mais d’un geste ferme et rapide je lui plantais ma lame dans son bide dégueulasse. Il tomba dans l’eau. La lame était rouge. Je la balançais dans l’eau. Je fus pris de panique et ne réalisais pas tout à fait ce qui s’était passé. Je me mis à courir en direction de je ne sais où. Au bout de quelques minutes j’arrivais à Belleville qui était déjà noire de monde. Je m’arrêtais, respirais et décidais de rentrer dans le premier café venu. Je n’avais aucune trace de sang sur moi, rien de rien. Ouf ! Avais-je pensé, je n’étais pas grillé.

Je venais de tuer un homme.

Après avoir passé deux heures assis la tête entre les mains, je partais et décidais de rentrer chez moi. J’étais comme sonné et drogué. Je ne voyais pas très bien. Je me sentais faible et endolori. Je marchais, courais, puis marchais et courais de nouveau. Au bout d’un temps indéfinissable j’arrivais chez moi. Je me déshabillais complètement et filais dans la douche. Aucune trace de sang. Je me sentais sale. Je me dégoutais. Je me séchais et me dirigeais vers la cuisine. Je crus devenir complètement fou. Le couteau était posé sur la table de la cuisine. Je me mis à pleurer. La serviette tomba par terre. J’étais nu, assis en boule dans un coin de la cuisine et je pleurais en tenant le couteau entre les mains que je venais de prendre sans m’en rendre compte. Je ne maitrisais ni l’espace ni le temps. J’étais dans une autre dimension. Je pestais. Je me plantais la lame dans le cœur mais elle traversa mon corps sans me toucher. J’étais comme un fantôme. Je refaisais une tentative mais rien. J’en fis des dizaines et quand je fus épuisé je balançais le couteau qui se planta sur le mur. J’étais perdu. Je ne comprenais plus rien. Je voulais mourir. La porte sonna. J’étais nu mais, me dirigeai vers celle-ci pour l’ouvrir. Je crus m’évanouir. C’était elle. Elle était revenue et me souriait tendrement. Je me remis à pleurer, mais de joie. Elle me prit dans ses bras, me relâcha tout doucement et soudain je sentis le métal long et coupant me transpercer le ventre. Mon souffle fût coupé. Je ne tombais pas. Elle me retenait contre elle. Elle retira la lame de mon ventre. Je la vis et reconnu le fameux couteau de la cuisine qui n’était plus planté dans le mur. La lame était pleine de sang. Elle la jeta par terre. Elle me serra fort dans ses bras et approcha sa bouche de mon oreille gauche. J’entendis ce qu’elle me dit avant de rejoindre la nuit pour l’éternité.

Mon amour, maintenant c’est fini…

Skalpel

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