PAUSE – INSTINCT DE RESISTANCE

Une pause le temps d’un retour au pays de quelques semaines. Je reprends les publications vers fin février. Pour patienter un petit texte.Vous pouvez toujours lire les anciens trucs si ça vous branche. Big up !

INSTINCT DE RESISTANCE

Affronter le réel mais s’évader du quotidien. Franchir les frontières invisibles qui nous séparent de ceux et celles qui peuvent être nos alliés. Prendre le temps de la réflexion sans jamais négliger l’action. Agir. Ne pas fuir devant ce qui, dans un premier temps, peut nous paraître abstrait. Adapter ses sens à la réalité. Modifier sa perception et la fondre dans ses émotions. Analyser la vie sans se branler intellectuellement. Ne pas sombrer dans la lecture approfondie des choses simples. Gérer son temps sans que cela ne devienne une obsession. Redoubler d’efforts. Ne rien lâcher. Ne pas gaspiller son énergie inutilement. Rester en éveil. A l’affût. Se préparer à toute éventualité. Assumer de se perdre dans l’existence. Essayer de comprendre certains concepts. En inventer d’autres. Les partager. Basculer dans l’imaginaire sans angoisser. Avoir un flow fluide. Respirer profondément. Évacuer sa rage de la façon la plus efficace possible. Ne pas se fixer trop de règles. Ne considérer aucune vérité comme immuable et aucune certitude comme valable. Se décider. Accepter la théorie. Privilégier la pratique. Visualiser la scène. Gérer sa peur. En faire un allié redoutable. Stimuler ses sens. Faire preuve d’audace. Maitriser le courage. Le redéfinir. Le réinventer. Construire à partir des riens qu’ils nous imposent. Remplir le vide. Rêver. Croire en l’utopie. Fédérer ses sentiments. Faire confiance à la spontanéité. Danser entres les pylônes qui soutiennent la pensé. Prendre conscience de sa force. S’épanouir. Jouir. Vivre maintenant. Lutter !

Skalpel

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ÉCRIRE, ENCORE ET TOUJOURS…

Désolé Buk’, j’écris du nord et absolument pas de nulle part. Du nord de la ville, de ma périphérie urbaine, glauque et triste. Digne et fier. Ne m’en veux pas, tu m’as aidé à tenir le coup. Te rendre hommage modestement à travers ces quelques lignes chargées de mélancolie me fait du bien. Je trouve que ça pète et que ça a du style, mais ce n’est pas le plus important, j’ai une dette envers toi, inestimable. Je fantasme sur ma prétendue perdition, comme si elle avait quelque chose de commun avec celle que fut la tienne, et celle de certains de mes frères de labeur et de crasse sociale… Je repense à mon taf de merde en intérim pendant de longs mois pleins d’efforts et de peine. Une parenthèse digne d’un postier mauvais, alcoolique et grincheux. Ça reste un fantasme d’admirateur prétentieux. J’ai souvent l’impression d’être un peu perdu, et je traîne ma prétention dans un climat gris et humide. Elle est plutôt légère, ma prétention, mais je la porte comme un fardeau. Ma mère qui n’est pas croyante pour un sou, prophétisait souvent que je devrais porter ma croix, comme tout le monde. Que je sois athée et elle aussi n’y changerait rien. Jeune, je me demandais à quoi ressemblerait celle-ci. Adulte, je le découvrais à mes dépens. Je l’avais aimé, puis haï de toutes mes forces. Qu’est-ce qu’elle était lourde putain, au sens propre comme au sens figuré. Un boulet plus qu’une croix. Une gangrène. Je décidais de régler l’histoire en quelques minutes. Un coup de fil, une lettre écrite avec le sang de la haine, des insultes et un « vent » radical qui vint balayer tout ça. Plus de croix à porter. J’étais prêt à avancer dans la vie, porté par l’élan d’une nouvelle légèreté qui me laisserait maître de mes mouvements, en apparence. Elle reviendrait meurtrir mes épaules mais celles-ci seraient plus carrées et musclées qu’à l’époque de mes débuts de « martyr » sans cause.

Aujourd’hui ne subsiste que ma prétention. Légère mais suffisamment importante pour qu’elle ne reste pas dans le domaine du privé. Je la partage et la fais subir volontairement.

Quelle arrogance !

En fait, ce n’est pas tant de ma prétention qu’il s’agit, mais de « ma prétention à… », plus proche de l’idée que je me fais de mon petit poids moral avec lequel je muscle ma tête. Ma prétention c’est ce que vous êtes en train de lire, cette rencontre entre vous et moi à travers l’écriture. Les trois points à la suite de « ma prétention à… » pourraient être remplacés par « …penser que ce que j’ai à dire doit être partagé avec vous à cet instant précis ». Voilà ma seule arrogance assumée. Penser que je suis légitime et que ce que j’écris mérite d’être lu par vous, ou pas…

Je n’écris pas pour aider les gens dans quoi que ce soit. Ni pour les déprimer. Même si tout ça manque un peu de swagg. Donner de l’espoir n’est pas dans mes cordes, et si cela se produit c’est totalement involontaire de ma part. J’écris pour être lu. « Ça va pas ou quoi ? ». Il faut absolument que ces quelques lignes soient lues. J’en ai besoin, en être conscient me fait autant de bien que l’instant précis ou ces mots s’imprègnent sur des feuilles blanches, des feuilles virtuelles en vérité. J’ai imaginé des dizaines et des dizaines de fois ce que pourrait être la couverture du livre, la mise en page, l’odeur du bouquin que je tiendrais entre mes mains, et cette joie immense faite d’un mélange de crainte et de fierté en pensant aux critiques inévitables qui viendraient elles aussi. Bah ma gueule, y’a pas d’odeur du tout, c’est du papier virtuel en format PDF, ou alors une brochure imprimée en speed.

Si ce monde n’était pas aussi sombre, je crois que je n’écrirais pas autant. C’est sa noirceur et son influence sur l’existence qui m’inspirent et me donnent envie de déverser des mots qui sentent le soufre et la bière pas chère. Le tout ordonné de telle façon que cette mixture prenne un sens et qu’on puisse en goûter une petite part de l’amertume qui la compose. C’est la mélancolie qui me pousse, plus que la déprime qu’il semblerait je ne subis pas de façon violente, et dans le meilleur des mondes possibles, mon bien-être me guiderait vers des échanges humains « profonds » auxquels ma solitude d’écriteur fait écho aujourd’hui. L’instant présent est mon enfer. Ma part d’ombre joue le rôle de Satan dans l’imaginaire que je me suis construit.

Pas d’hypocrisie, lorsqu’on évolue dans une réalité par choix. Même si l’on se considère comme un résistant, on n’affronte jamais l’existence en lui faisant face. On l’a contournée, on esquive les coups qu’elle nous porte au visage et parfois on frappe. Cela porte un nom, imposer son point de vue et son unicité. Affirmer que l’on existe et que l’on n’a pas encore baissé les bras, que l’on y croit encore. La seule chose qui compte au final c’est d’être conscient de ce en quoi on veut croire.

Moi, j’écris, point barre.

Écrire après 10 heures de boulot demande un effort considérable. Le faire dans un café sympa, avec de la bonne musique en fond et une bière pas trop dégueulasse, rend la tâche moins ardue, mais cela reste tout de même une épreuve.

Je suis beaucoup plus satisfait que content, fébrile, mes nerfs ont été soumis à rude épreuve toute la journée. Je n’exagère pas. Je ne suis pas plus triste que d’habitude, mais j’ai envie de pleurer. Je me repasse le film de la journée, de mon aliénation quotidienne, et l’instant d’après celui de ma vie. Comme d’autres fois, j’ai l’impression d’avoir beaucoup plus vécu en une journée que dans toute ma vie. Dans ces moments-là, on a la certitude que le temps ne compte pas et qu’il n’est surtout pas un remède à quoi que ce soit. C’est compliqué à expliquer, alors essayez juste d’imaginer les mélodies tristes qui tournent depuis tout à l’heure et qui sont une source intarissable de samples et de boucles, et pensez à ce qui vous tourmente, et surtout au temps qui vous est nécessaire pour résoudre vos problèmes, un temps dont vous ne disposez pas. L’angoisse qui en découle se matérialise en une suite de mots qu’il faut apprendre à lire entre les lignes de son propre récit. Celui que rédigent vos émotions sur les parois votre cœur.

Il y a une heure, dans les transports (c’est fou ce que l’on peut lire dans le métro…), je repensais aux premières pages d’un bouquin écrit par un auteur que j’ai découvert il y a peu. Ne cherchez pas, je ne lui ferais pas de pub ici. J’aime beaucoup sa façon de raconter ses tribulations et ses mésaventures burlesques dans le monde de la précarité. Je me reconnais dans ses histoires et dans son personnage qui semble bloqué dans le vide, même s’il en subit les conséquences désastreuses. Un pied dans la merde et l’autre dans les soucis liés à son envie incontrôlable de ne pas être juste un mouton qui traverse le temps sans rien ressentir. J’aime ce qu’il écrit, mais je ne peux m’empêcher de prendre mes distances avec l’auteur quelques instants. C’est un réflexe. Une sorte de réaction défensive, d’auto-défense intellectuelle. Comme si à chaque fois je me préparais à être déçu. Il faut dire que dans la vie, avec les gens, je fonctionne un peu comme ça. Je réfléchis un peu à ce que je lis et du coup je m’éloigne du récit. Est-ce que je suis en train de me faire avoir ? Est-ce que c’est un type bien, ce mec qui écrit des histoires qui me touchent ? Je m’interroge, passe de la légèreté naïve qui accompagne la découverte, au jugement acerbe dont fait preuve le lecteur envieux de l’écrivain qu’il admirait quelques secondes auparavant. Cela dure quelques minutes. Puis je me replonge dans le récit. Cette réflexion m’inspire et me met en état d’écrire. Ce que je fais immédiatement. Mon approche est un peu méfiante et en même temps j’en tire une excitation qui me pousse et me motive pour le reste.

À chaque fois que j’ouvre un livre, je ne peux m’empêcher de regarder la date de naissance de l’auteur, ainsi que la date de parution du premier livre de ce même auteur. J’ai besoin de connaître l’âge auquel il a publié son premier roman, essai, ou recueil de nouvelles. Comme pour me rassurer, me dire qu’il n’est jamais trop tard pour écrire un livre. Je ne me focalise pas sur l’éventuel succès de cette première œuvre littéraire, ni sur l’accueil que lui a réservé le public au moment de sa sortie en librairie. Je fais une fixation sur l’âge. J’essaye de m’imaginer le moment où l’auteur a empoigné le stylo pour la première fois et les raisons pour lesquelles il l’a fait, ensuite je fantasme sur son parcours et j’arrive presque à ressentir la joie qu’il a dû éprouver quand ses écrits sont enfin devenus un livre à part entière. Tout cela n’a qu’un seul but, me dire et me prouver, en me comparant à un auteur que je ne connais pas, que je peux moi aussi écrire un putain de bouquin. D’ailleurs j’en ai déjà écrit un.

Quand l’auteur est très jeune, doué, original, j’angoisse. Mais quand il est très vieux et je m’aperçois qu’en fait il a commencé à écrire très tard dans sa vie, je jubile. Je me dis, ouf, j’ai encore du temps pour peaufiner mon récit. Mais il faut quand même que je m’active, car quoi qu’on en dise le temps est toujours compté. Surtout quand on est tributaire d’un ego qui ne veut absolument pas se contenter d’un statut d’auteur à titre posthume. Complexe est la relation que j’entretiens avec mes livres, mes écrits, le titre des bouquins que je croise en librairie ou ailleurs, et les gens qui les lisent. J’ai l’impression de tout analyser. Par exemple, dans le métro, quand quelqu’un lit un livre, je ne peux m’empêcher de lire le titre du bouquin et de mater la couverture. En fonction du style de la personne, de son regard, ses gestes, son attitude, j’essaye de comprendre pourquoi elle lit ce livre. J’en tire des conclusions hâtives et sans appel. En gros j’applique une sorte de maxime simple : « dis-moi ce que tu lis, je te dirais qui tu es », ce qui n’est pas tout à fait honnête et valable. Si la personne est jeune, c’est peut-être qu’elle est étudiante, du coup elle se retrouvera sûrement dans une situation où elle est obligée de se coltiner un pamphlet infect qui lui sert de matériel de recherche pour son master en philo branlette ou littérature analytique de mon cul sur la commode, ou je ne sais quoi. D’ailleurs souvent cette personne essayera de camoufler la couv, ou le titre du livre pour ne pas que l’on pense qu’elle s’identifie au discours gerbant du bouquin qu’elle étudie.

Il y a toujours le classique petit livre à succès qui cartonne en librairie et qui se retrouve dans des mains appartenant à des gens tous différents les uns des autres. La bourgeoise, le cadre, la ménagère, la vendeuse, l’ouvrier, le prof, etc… Dans ce cas je me dis que c’est dommage de perdre le peu de temps libre que cette vie de merde nous laisse, en le gâchant avec de mauvaises lectures abrutissantes et soporifiques. Quand je croise un livre que j’ai déjà lu entre les mains d’une personne qui n’est pas trop éloignée de moi physiquement, il m’arrive de lui parler et de lui dire que moi aussi j’ai lu ce livre. Parfois, la personne me répond gentiment et une conversation s’engage. D’autres fois elle me sourit et me regarde d’un air qui veut dire « je ne t’ai rien demandé cousin » ou « ok, oui et alors ? ». J’avoue que je suis un peu intrusif quand je fais cela, et si cette personne est une femme, elle peut légitimement penser qu’elle est encore tombée sur un connard qui lui fait un numéro de charme, en jouant le pseudo-intello qui bouquine beaucoup. Peu importe, ça vaut le coup d’essayer d’avoir une bonne conversation à propos d’un livre.

Pendant pas mal de temps, je me suis senti isolé, car mes potes ne lisaient pas beaucoup. J’étais en manque de remarques, d’avis, d’opinions sur n’importe quoi qui s’apparente à un livre ou un article. Cependant, je ne voulais pas squatter avec des gars de la fac, de bibliothèques ou de je ne sais quel milieu qui n’était pas le mien. À 18 ans, je me suis dit, je vais faire du rap. Je me suis barré de la fac au bout de 6 mois. La bourse en poche et sans aucun regret. Chaque fois que j’y mettais les pieds, je voulais partir. Mes potes et ma cité me manquaient terriblement. Je ne me sentais pas à ma place.

J’aime prendre le temps de parler d’un bon bouquin, d’un auteur sincère ou talentueux. Peu importe le genre. Je suis même chaud pour parler de BD et de SF. Je ne pense plus que les lecteurs de BD sont des gros bolos. C’est bon j’ai passé un cap. Aucun souci, on y va ! J’ai passé deux ans à lire de la SF, cela me faisait voyager et me rappelait mon passé d’amateur d’astronomie et de vies extraterrestres. Ça fait sourire, mais j’ai découvert un genre, ou l’on pouvait faire passer beaucoup de messages subversifs, et de concepts philosophiques qui donnent à réfléchir sur le rôle de chacun. Sur notre place dans l’univers et notre fonction. D’une certaine façon, ces lectures m’interrogeaient sur mon humilité et mon approche du vivant. Tout ceci étant purement subjectif. Je comprends que l’on puisse détester la SF. Le besoin d’ancrer un récit dans le réel et dans le terre à terre est parfois nécessaire. Mais c’est quand même le besoin de mettre des mots sur une imagination débordante qui m’a, entre autres choses, donné le goût de la lecture. L’envie d’écrire des chansons aussi. Aujourd’hui, je bouquine beaucoup et prétends écrire d’autres choses que du rap, sans pour autant me dire que j’appartiens à la grande famille des écrivains. Je veux être un écriteur, à vie !!! Classez-moi dans la catégorie des auteurs d’une littérature populaire, s’il vous plaît. Il nous reste à réinventer tellement d’histoires et de récits. Écrire sur l’avenir pour modifier l’instant est quelque chose de jouissif. Je savoure.

Deux heures après m’être posé dans ce bar, je finis d’écrire ces quelques lignes. Un groupe s’est installé et commence à faire ses balances. Il n’y a plus de soul qui tourne en fond, j’ai besoin de son FAT, et je n’ai plus de sous pour une autre bière. Pas grave, j’ai toujours mon carnet, mon stylo et des bouquins dans mon sac à dos. Je me lève et m’apprête à affronter le froid glacial de Paname. C’est cool, encore un jour ou j’ai tenu bon. J’ai fait l’effort d’écrire. J’ai résisté au charbon. J’écris. Encore !

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« T.U.E.R » (Extrait)

Tuer.

Massacrer ?

Non !

Ne pas torturer. Jamais. C’est les autres qui font ça. Il n’y a qu’un porc pour torturer quelqu’un. Faut vraiment être un enfoiré de merde pour jouir de la souffrance d’une personne qui implore ta pitié. La regarder dans les yeux. Deviner le désespoir. Rire. Argumenter intérieurement pour justifier tout ce mal. Enfouir sa culpabilité bien au fond de son cul moite. Se dire que c’est un ordre qui vient d’en haut. Se justifier. Se déresponsabiliser. Se déshumaniser le temps d’une semi-mort annoncé.

Moi ?

C’est différent.

Je vais tuer.

J’en suis certain. Je n’ai jamais été aussi sûr de moi. Mais je ne vais pas faire souffrir. Je vais jouir du passage à l’acte. Du basculement dans cet autre univers de l’action. Je vais cesser d’être une personne normale. Cesser d’être humain aux yeux de mes congénères. C’est mieux que d’être un enfoiré de merde. Je vais être excité au plus haut « poing ». Mais ça ne sera pas la souffrance d’autrui qui me fera kiffer. C’est l’acte qui va créer le plaisir. Le désespoir.

Est-ce que la personne que je vais tuer mérite de mourir ?

Pas plus qu’une autre.

Paradoxal ?

Peut-être.

Et alors ?

Qu’est-ce qui ne l’est pas dans ce monde dégueulasse ?

Je vous emmerde tous. Je vais tuer. Je vais aimer ça. Comme j’aime boire et baiser. Je vais tout analyser. Je ne vais rien rater de l’instant. Je vais ressentir quelque chose. Pour l’instant je ne peux que l’imaginer. Mon dieu. Que c’est bon d’imaginer tout ça.

Pourquoi ?

Et pourquoi pas ?

Pas de long débat philosophique. Pas d’analyse psychologique.

Ma vie ?

De la merde.

Des détails ?

Pourquoi faire ?

T’as besoin d ‘être rassuré ou quoi ?

T’as peur que ça te plaise à toi aussi ?

Me suicider après ?

Mais ça va pas ou quoi ? On n’est pas dans « Waiting period » là. Je vais tuer. J’ai pas envie de me butter moi. Après. Je vais vivre. Oui.

Une sorte de nihiliste à la con ?

Si tu veux. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute au final. Encore une histoire de haine. De la merde je te dis. Rien que de la merde tout ça. Une putain de vie de merde. Pour l’instant t’as pas besoin d’en savoir plus. Contente-toi de lire ce que j’écris.

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IKAR

IKAR

« Mais rebellez-vous contre vous-même, ne vous
rebellez pas contre l’institution jeune homme, vous allez
finir par vous brûler les ailes si vous continuez comme
ça ! » dit la principale du collège en finissant sa phrase
sans pouvoir s’empêcher de sourire. Contente qu’elle fut
d’avoir pu placer sa métaphore merdique pour la énième
fois de l’année. Pour une fois qu’elle était là et bossait, il
fallait bien qu’elle s’amuse un peu. Bizarre…aujourd’hui
pas de rendez-vous à la mairie ni de réunion de coordi-
nation avec le personnel autorisé. Ikar la regardait droit
dans les yeux et ne parlait pas. « Est-ce que vous m’avez
compris ? Si vous n’avez pas envie d’être ici nous allons
faire en sorte que vous ne puissiez plus revenir, c’est la
dernière fois que je vous préviens, cessez immédiatement
les provocations et mettez-vous au travail ! ». Ikar conti-
nuait de la regarder droit dans les yeux. Il savait qu’à un
moment ou un autre elle lâcherait prise et se lasserait de
lui répéter toujours les mêmes choses. Elle était lâche,
fuyante et pas aussi sûre d’elle malgré ce qu’elle voulait
faire croire. « Allez en permanence et que je ne vous
revoie plus » conclut-elle. Ikar se retourna et partit. Il la
méprisait de toutes ses forces. Il lui chiait dans la gueule.
Cette espèce de merde puante qui sentait les oignons et
la transpiration. Avec elle, les Français continueraient à
jouir d’une belle réputation en matière d’hygiène corpo-
relle. Il se souvint qu’une fois il avait entendu une sur-
veillante dire à une dame du personnel de nettoyage que
c’était une véritable torture de prendre l’ascenseur en
compagnie de la Dirlo. Il eut de la peine pour le person-
nel administratif avec qui il n’avait jamais eu de réel pro-
blème et qui devait supporter ça à longueur de journée,
sauf pour la grosse dinde qui faisait office de secrétaire
et qui portait une perruque blonde ridicule. Une fois il
l’avait entendu parler comme à un chien à un surveillant
qui n’était plus là et que d’autres enfants appelaient le
blédard. Elle avait gueulé dans le hall du collège qu’elle
avait besoin de sa carte de séjour temporaire pour son
dossier, le Blédard l’avait regardée d’un air consterné.
Elle, avait un air satisfait et moqueur. Cette merde aurait
sûrement été choquée si on lui avait fait le reproche de
ne pas avoir été très discrète. Du haut de sa catégorie A
de fonctionnaire de merde. Aucun tact ni finesse. Ikar
n’avait pas aimé ça, car avant que son père ne meure il
se souvenait que plusieurs fois, des flics l’avaient insulté
de sale raton et de métèque, de sale étranger. D’ailleurs,
il en avait une lui aussi, de carte de séjour, il n’avait pas
eu l’immense honneur de naître en France.
Arrivé dans la salle de permanence il s’installa à une
table du fond. Il mit sa capuche sur la tête, croisa les bras
et ferma les yeux. La surveillante lui demanda d’enlever
sa capuche mais il fit mine de ne rien entendre. Elle
n’insista pas. « Comme tu veux » dit-elle, « de toute
façon t’as ton conseil de discipline dans 2 jours, je m’en
fous ! ». Il leva la tête et la regarda avec mépris. Espèce
de conne pensa-t-il. Il ne l’aimait pas beaucoup, les autres
surveillants non plus d’ailleurs. Il les considérait comme
des matons et des collabos qui suçaient la bite du CPE
pour un salaire de merde. Une bande de cons obligés de
bosser à mi-temps pour pouvoir se payer leurs études
au lieu d’avoir le courage de faire un peu d’argent sale.
Des bolos qui voulaient faire genre les caïds alors que
ce n’étaient que des petits blancs qui se faisaient marty-
riser étant plus jeunes et qui aujourd’hui se vengeaient
à l’intérieur du collège qu’ils quittaient le soir venu la
queue entre les jambes. La seule chose qu’ils savaient
faire c’était demander les carnets pour un rien, hurler et
menacer d’aller prévenir le principal adjoint ; un autre
spécimen et un bel exemple de fainéantise odorante.
Sauf que lui c’était de la gueule qu’il puait, il clopait et
buvait du café à longueur de journée, ce qui paradoxale-
ment ne le rendait pas très speed. C’était un invisible. Un
vieux con de branleur. Une fois, assis dans son bureau, en
attendant de se faire réprimander, Ikar avait aperçu son
écran d’ordinateur et le contenu de la page internet qu’il
regardait. L’enfoiré était branché sur un site de cul dont
le titre était « Gamines de 18 ans en chaleur ». Depuis
ce jour-là, Ikar par l’intermédiaire d’un de ses camarades
qu’il savait beau parleur et adepte du téléphone arabe,
fit circuler la rumeur comme quoi le principal adjoint
était un pervers qui se branlait sur des lycéennes. Ce
qui n’était pas très éloigné de la réalité. Le collège était
infesté de ces invisibles. Comme la dame du CDI, la
documentaliste que certains élèves s’amusaient à appeler
Dieu. « La dame du CDI, elle est comme Dieu, tu sais pas
si elle existe » avait dit Ruben.
Ikar était calme mais s’ennuyait. Il ne voulait pas étu-
dier. Sa mère avait baissé les bras depuis la mort de son
père. Non pas qu’avant ce drame il eut d’excellents résul-
tats mais disons que depuis ce jour-là il s’était comme
enfermé dans une carapace qu’il ne voulait plus quitter.
Son CPE, un gars de la campagne débarqué un peu par
hasard lui avait fait le coup du conseiller paternaliste à
l’écoute de ses problèmes : « Alors mon grand, ça ne va
pas ? Je sais que tu vis un évènement difficile mais il
faut aller de l’avant, cet accident humm, enfin ce drame,
humm… », Ikar avait fini la phrase pour lui « ce meurtre
vous voulez dire ? Mon père a été tué par les flics mon-
sieur et c’est pas un accident ». Le CPE s’était senti gêné
et était passé à autre chose. « Tu dois te reprendre Ikar, il
faut que tu acceptes de travailler en classe mon grand ».
Il ne supportait pas que cet enfoiré l’appelle ainsi. Il
s’était levé et était sorti de son bureau sans autorisation.
Le CPE l’avait rappelé mais en vain. Ikar l’avait envoyé
se faire foutre.
En classe il s’installait dans le fond, croisait les bras
et ne sortait aucun cahier. Le fond, toujours le fond.
Il fermait les yeux et ruminait d’innombrables pensées.
Une idée l’obsédait plus que les autres. Il voulait venger
son père. Du haut de ses 13 ans il s’en sentait capable
mais il ne savait pas comment. Comme il ne voulait rien
faire, à chaque fois les profs se sentaient obligés de le
lui faire remarquer au lieu de le laisser tranquille dans
son coin. Il estimait qu’il ne faisait chier personne, à part
peut-être lui-même, ce qui restait à prouver. S’ensuivait
une confrontation et un rapport de force qu’il se fou-
tait d’avoir en sa faveur. Il trouvait juste drôle de voir à
quel point cela était important pour certains profs qui en
faisaient une affaire d’honneur. Il jouait avec leurs nerfs
en attendant le bon moment pour se lever et partir de
la salle tout seul. On le menaçait de rapports, d’heures
de colle, de convocations chez la principale, etc. « Vous
pensez qu’elle est dans son bureau ? » se plaisait-il à
demander en feignant l’ignorance. Il savait que boule
puante n’était jamais dispo et que les CPE étaient deux
bisounours faciles à mater. Il finissait vainqueur à chaque
fois.
Parfois il sortait du collège sans autorisation. Il s’échap-
pait par une porte située au bout d’un couloir qui vous
menait à l’infirmerie. Enfin appeler cela une infirmerie
était un compliment charitable fait à un endroit qui res-
semblait, de par son ambiance, plus à une salle de torture
psychologique qu’à un lieu de soin. L’infirmière, enfin la
dame ou le bourreau, était une hystérique caractérielle et
cyclothymique. Une gueule hostile et un caractère vrai-
ment mauvais. Quand un enfant était blessé, il était plus
inquiet de devoir aller voir l’infirmière que d’avoir mal.
Les CPE dans la naïveté qui caractérisait leur méthode
principale de travail, appelaient donc systématiquement
les parents pour venir récupérer les mômes. Il y avait
une caméra au niveau de la porte de secours, mais on se
demandait à quoi elle servait. A part à faire ressembler le
collège à Big Brother, elle ne servait à rien. Ikar passait
la porte et balançait un doigt d’honneur à chaque fois,
ce qui le faisait rire en imaginant la tête de la gardienne
qui était une fervente croyante et une Témoin de Jehova.
Ce soir, Ikar était dans sa chambre. Allongé sur son lit,
il regardait la télé. Sa mère était dans la cuisine en train
d’écouter la radio, son grand frère était dehors, comme
d’habitude, et sa sœur squattait son ordinateur et face-
book. Il regardait Fight Club. Il en était au moment où le
héros est convoqué dans le bureau de son chef pour dis-
cuter et apprendre qu’il va sûrement être licencié, quand
celui-ci commence à se mettre des coups sur la gueule
et se cogner la tête et le corps contre les meubles du
bureau. « Mais pourquoi vous me frappez ? » demande-
t-il à son chef qui est soudainement pris de panique. Il
menace son chef de dire à tout le monde qu’il l’a frappé
s’il ne le laisse pas tranquille.
Ikar fut fasciné par cette scène, il se dit que c’était un
bon moyen d’obtenir ce qu’il voulait, c’est à dire qu’on
le laisse tranquille au collège. Il aurait du temps pour
penser à venger son père. Il avait un plan peu précis mais
assez clair pour qu’il arrive à ses fins. Il pourrait se faire
convoquer dans le bureau du CPE et là, avec un schlass il
se tailladerait les bras, le visage et menacerait le CPE de
dire à tout le monde que c’était lui qui lui avait fait ça.
Celui-ci serait pris de panique et dans la crainte d’être
accusé à tort et voir sa carrière de larbin compromise, il
le couvrirait et ne lui casserait plus les couilles. C’était
un bon plan. Son conseil de discipline était dans deux
jours. Hors de question de se faire virer. Il ne voulait pas
que sa mère soit privée d’allocations familiales à cause
de ses conneries. Il devait passer à l’action sans tarder.
Il se leva de son lit et alla chercher dans une boite de
Air Max rangée sous un de ses meubles, un cran d’arrêt
que son père lui avait offert il y a quelques années. Son
père l’avait utilisé quelques fois lors d’altercations qu’il
avait eues avec d’autres bonhommes dans des bars qu’il
fréquentait. Un soir il était rentré bourré et le lui avait
donné en lui disant que c’était pour se défendre de tous
les démons qui lui voulaient du mal. Ikar, du haut de ses
10 ans, lui avait rétorqué que c’était surtout ses démons à
lui qu’il devait combattre. Son père avait insisté et pleuré.
Il avait accepté le présent. Aujourd’hui il ne regrettait
pas. Le cran d’arrêt allait servir.
Le lendemain matin il se leva, se prépara, prit son sac
et partit en direction du collège avec son schlass dans la
poche arrière de son jean. Arrivé au collège il montra
son carnet et constata qu’aucun des CPE n’était posté
à la porte d’entrée. Il n’y avait que deux surveillants. Il
demanda pourquoi à celui qui se tenait debout devant
la porte des toilettes des garçons, un poste stratégique
selon le CPE, car les garçons fumaient en cachette, ce
qu’il fallait éviter à tout prix. Le surveillant lui dit que
les deux CPE étaient en stage. Son plan était quelque
peu compromis et il devait absolument se dépêcher car
demain il passait en conseil de discipline. « Et la direc-
trice elle est là, elle ? » demanda-t-il sur un ton narquois.
« Oui » répondit le surveillant « pour une fois elle est
là ». Ikar se dit que dans ce cas s’il était exclu de la classe
pour une raison importante, il serait envoyé directement
chez la principale. Il se chargerait de lui faire son chan-
tage, il n’aurait qu’à se boucher le nez.
La sonnerie retentit. Il alla se ranger. Il avait physique-
chimie avec Mme Feuck, une autre hystérique dépres-
sive qui ne serait pas difficile à faire sortir de ses gonds.
Arrivé en classe il s’installa dans le fond, encore, et sortit
son portable qu’il fit sonner volontairement pour que
tout le monde entende bien. Elle réagit au quart de tour.
Elle hurla sur Ikar qui la regarda en souriant. Elle récla-
mait son portable qu’elle donnerait à l’adjoint pour qu’il
le récupère dans trois semaines. Il fit non de la tête et
engagea le combat. Elle hurla de plus belle. Son sourire
sur son visage s’élargit d’autant plus. Il refit sonner le
portable et les yeux de Mme Feuck faillirent sortir de
leur orbite. « Dégage ! Dégage ! » Cria-t-elle. « Toi là,
emmène-le chez la principale!!!! ». Il se leva, toujours en
souriant et juste avant de sortir de la salle il lui cracha
un mollard dans la gueule. Elle se mit à pleurer, la classe
se mit à rire aux éclats. Il se dirigeait tranquillement
vers le bureau de la principale, accompagné d’une de
ses camarades de classe à qui il n’avait jamais adressé la
parole. Encore une Invisible pensa-t-il. Maintenant il allait
réellement passer à l’action.
Une fois dans le bureau il respira l’inévitable odeur
de sueur et d’oignons crus qui empestait l’air chaud. Il
s’assit sur une chaise en face de la principale, de l’autre
côté du bureau en joli bois verni. La principale lisait la
feuille d’exclusion en faisant des mouvements négatifs
de la tête. « Qu’est-ce qu’on va faire de vous Ikar ? Il
faut éteindre l’incendie et vite mon garçon » dit-elle sur
un ton compatissant qui ne lui ressemblait pas. Encore
un jeu de mot merdique. Elle ne put s’empêcher de sou-
rire. Ikar, le feu, l’incendie… Ikar ne se laissa pas ama-
douer, cela ne marcherait pas avec lui. Cette garce était
l’ennemi, le mal absolu. « Ce qu’on va faire c’est que
vous allez arrêter de me casser les couilles à partir de
maintenant » répondit Ikar. Le visage de la directrice se
crispa. « Pardon ? » demanda-t-elle choquée. Ikar sortit
le schlass de son jean. Il appuya sur le cran d’arrêt et la
lame se fit voir. La principale du collège Victor Hugo,
payée 3 500 euros net par mois avec appartement de
fonction se fit pipi sur elle. Sa bouche était ouverte mais
aucun son ne sortait de celle-ci, pourtant elle faisait des
efforts inouïs pour prononcer des mots qui ne venaient
pas. Ikar se leva, enleva sa veste, son pull et son t-shirt
et une fois torse nu, il se fit une longue entaille sur la
poitrine. « Mais pourquoi vous me faites ça » dit-il en
souriant, « je ne vous ai rien fait madame, ne me coupez
pas comme ça avec cet horrible couteau » ajouta-t-il.
La pisse de la Dirlo puait. Elle pleurait. Toujours aucun
son. Il recommença et se refit une autre entaille qui fit
apparaître une croix sur sa poitrine. « Arrêtez madame »
dit-il en imitant un enfant apeuré. Elle se fit caca dessus.
Au même instant on frappa à la porte et on entra. C’était
l’adjoint. « Mais qu’est-ce qui se passe ici bordel ? » dit-
il en voyant Ikar torse nu et saignant de la poitrine. « Il
est fou !!!!! » réussit à hurler la principale. « Ta gueule
sale pute ! » rétorqua Ikar. L’adjoint referma la porte et
on l’entendit dévaler l’escalier en criant au secours. Ikar
s’avança vers le bureau et demanda les clefs à la princi-
pale qui le lui tendit en continuant à pleurer et à se pisser
dessus. Ikar ferma la porte du bureau à clef. Putain elle a
une infection urinaire ou quoi cette salope ! pensa-t-il. Il s’as-
sit et dit « On va attendre tranquillement que le police
vienne connasse ». Ikar ne pensait plus à son chantage
ni rien. Il se sentait fort. Un nouveau plan s’était formé
dans sa tête. Quand les flics viendraient il ferait l’enfant
traumatisé et pleurerait des litres de larmes. Quand le
flic se pencherait pour l’aider il le planterait comme un
couteau rentre dans le beurre. Il aurait sa vengeance.
Les porcs avaient fait très vite. Dix minutes s’étaient
écoulées et ils étaient déjà là, derrière la porte à deman-
der qu’on ouvre. Il mit le couteau dans la poche et
commença à pleurer à chaudes larmes. « Au secours, au
secours, elle est folle » hurla Ikar. « Ouvre mon garçon »
cria le flic. Ce qu’il fit immédiatement. Le flic pénétra
dans le bureau et Ikar s’aperçu de la légère mine de
dégoût qu’il eut. Ça puait vraiment. « Elle m’a agressé
avec un couteau » dit Ikar en pleurant. Le flic prit Ikar
dans ses bras et le sortit du bureau en courant. Un autre
flic entra et s’empara de la principale qui était tétanisée
et ressemblait à une statue de marbre qui ne comprend
pas ce qui lui arrive. La scène était surréaliste. Arrivé en
bas des escaliers le flic relâcha Ikar et lui demanda si ça
allait. « Ca va sale porc, ça va, mais toi maintenant tu
vas plus aller » répondit Ikar. Il sortir son cran d’arrêt
et deux secondes après il était planté dans le bide du
flic qui cria de douleur en se tordant avant de tomber
par terre. Ikar se mit à courir en direction de la porte
d’entrée du collège et après avoir menacé la concierge il
arriva dans la rue. Trois fics attendaient leurs collègues.
Il s’arrêta net devant les trois porcs. Ceux -ci virent sa
lame, le sang et n’hésitèrent pas une seconde. Ils sau-
tèrent sur lui. Ikar ne résista pas. Il lâcha le cran d’arrêt et
se laissa emmener. Il fût menotté, embarqué et une fois
au commissariat, emmené dans un bureau ou l’attendait
un inspecteur qui allait s’occuper de lui. Entre temps,
la nouvelle que le collègue qui s’était fait planter était
mort arriva au comico. Ikar s’assit sur la chaise en face
de l’inspecteur. On lui avait enlevé les menottes, soi-
gné les plaies et refoutu son sweat à capuche sur le dos.
Après tout ce n’était qu’un enfant de treize ans. Il mit
sa capuche, croisa les bras et ferma les yeux. « Faites ce
que vous voulez de moi, je m’en fous, maintenant mon
père est vengé ».
Un sourire vint se poser au coin de sa bouche…

Nouvelle issue du livre-album « A Couteaux-tirés »

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MA CITE #7

MA CITE #7

J’ai haï ma passivité, pas sur le moment mais des années plus tard. Devant ces baises collectives qui ne fonctionnaient que dans un sens. Dix mecs pour une meuf, ou dans le meilleur des cas cinq mecs et deux meufs, jamais l’inverse. Dans les caves, au parc urbain ou dans un hôtel bon marché. Je me donnais bonne conscience en me disant que je n’y participais pas, mais au fond je savais et nous savions que ces meufs étaient perdues et paumées. On leur donnait un surnom, Crasse Putain et hop, comme par magie, elle se transformait en un bout de viande. Ce n’était plus qu’un bout de chair dont les gars pouvaient disposer à leur guise. On se focalisait sur son corps sale de ne pas avoir pris de douches depuis trois jours, mais on ne disait rien des dizaines de bites puantes qu’elle recevait pour avoir le droit de dormir dans un hôtel Formule 1, fumer de l’herbe gratos et manger de la pizza froide. Certains gars s’échangeaient même des capotes usées quand ils n’en avaient plus.

Qui sont les crasseux ?

Perdue qu’elle était. Un objet sexuel. Elle nous dégoûtait. Mais pas les dix porcs qui jouait à la poupée chacun leur tour.

Quand elle venait vers nous, on lui parlait avec mépris. Comme si c’était une merde qui ne vaut rien et n’a pas honte de se laisser traiter de la sorte. Comme si elle avait vraiment le choix d’agir différemment.

Quand elle tombait amoureuse d’un des dix crasseux, on se foutait de la gueule du mec et on la trouvait pathétique et dingue. Parfois elle se rebiffait, alors elle se mangeait une balayette. Le jour où ce fut un coup de tête d’un grand de la cité, sous prétexte qu’elle l’avait touché avec ses mains de putes, tout le monde a rigolé. Elle est partie en boitant, menaçante. La bouche pleine d’insultes et les yeux pleins de larmes de sang.

Un pote m’avait raconté une histoire concernant une meuf que j’avais croisée rapidement à une époque dans les rues de ma cité et qui illustre bien la glauquerie de ses rapports entre certains mecs et certaines meufs.

Un jour, les flics débarquèrent dans quatre appartements de la cité et emmenèrent quatre gars parmi la dizaine qui la baisaient régulièrement depuis deux semaines. Elle avait porté plainte pour viol.

Dans le commissariat chaque mec disait que c’était faux, qu’elle était consentante, que c’était une Crasse Putain, une salope. Les flics disaient en rigolant qu’ils y étaient allés un peu fort, que son trou du cul selon le médecin avait été élargi de deux centimètres. Elle était dans les bureaux et je ne sais par quel hasard, elle s’était retrouvée à côté des cages à poules. Elle disait à celui qu’elle aimait, que c’était un enfoiré de merde. Lui, il l’insultait de tous les noms à travers les barreaux. Il lui hurlait dessus en disant que c’était une sale menteuse de merde. Ensuite elle s’en prit aux keufs et commença à crier.

« En vérité, c’est toi sale flic qui m’a violé ! Vous m’avez tous violée bandes de chiens de la casse ! Pédés ! Ordures ! »

Deux heures après tout le monde était libre. Verdict des flics : « Elle était complètement folle et mythomane. De plus, elle s’était enfuie de son foyer. »

Quinze jours auparavant, trois mecs de la cité l’avait draguée et ramassée aux Halles à Châtelet. Elle n’avait pas où dormir. Ils lui avaient proposé de venir aux 3 keus sur Aulnay. Elle avait dit oui.

Elle avait le choix, non ? Elle a dit oui, elle était consentante, avait dit un des gars du quartier.

J’ai eu le sentiment d’étouffer entre ces bâtiments tristes. J’ai vu des choses glauques, sales et morbides. Mais j’y ai vu aussi l’espoir, la solidarité, la dignité, la joie, l’entraide et la résistance. J’en veux à la société, de ne pas permettre aux mômes de nos quartiers de vivre l’innocence de certains instants de la vie. De ne pas les laisser profiter de l’insouciance de l’enfance. De les obliger à s’endurcir pour affronter le quotidien. De se construire dans une banalisation des rapports de forces existants. D’obliger certaines sœurs à être des mères et certains frères à êtres des pères de substitution pour les petits frères et les petites sœurs. D’avoir entassé toute une génération dans des cages à lapins. D’avoir habitué cette génération à ressentir l’impression d’être enfermé, même dehors, pour mieux la préparer aux cellules dont elle sera la principale occupante du fait de son appartenance à une classe sociale exploitée.

Les critiques sur cette relation passionnelle que j’ai entretenue avec ma cité, je ne les accepte que de la part de ceux qui ont partagé notre quotidien, nos joies, nos souffrances, nos rires, nos larmes et au final notre existence dans ce que l’on peut appeler les ghettos de l’Europe. Le meilleur dico de la banlieue ne vous serait d’aucune utilité pour évoluer dans ces quartiers. Ne le prenez pas mal, ce n’est pas par mépris, ni sentiment de supériorité, c’est juste que pour donner un avis objectif, ce qui n’existe d’ailleurs pas car tout est subjectif, il faut avoir vécu entre ces murs. Vous ne pouvez pas comprendre, pour beaucoup, que derrière une certaine violence il y a une forme de révolte, derrière certains mots brutaux il y a l’expression d’une souffrance enfouie qui ne peut s’exprimer que par des attitudes que vous trouveriez choquantes. Même s’il m’arrive de douter, je fais partie de ceux qui pensent qu’aucun changement radical dans cette société ne se fera sans les habitants des quartiers populaires, des cités et des taudis modernes. Le potentiel révolutionnaire, pour l’appeler d’une façon, se trouve entre ces dalles de béton. Les émeutes de 2005, même si elles n’ont pas pris la forme et les pratiques que certains auraient aimé voir, en sont la preuve. Il ne s’agit pas non plus d’idéaliser quoi que ce soit. Il faut que les liens se retissent entre pratiques militantes et quartiers populaires, il n’ y a pas d’autres choix et la situation est urgente. Nous sommes dans un état de guerre latent à l’intérieur des quartiers populaires. J’ai quitté définitivement ma cité il y a environ un an, je n’y suis pas retourné une seule fois, par manque de temps, officiellement. Je crois que j’avais besoin de couper brutalement avec un endroit qui génère en moi des sentiments confus et intenses. Je n’ai pas, tout à fait, fait le deuil de mon quartier. Nous avons vidé mon père et moi l’appartement et nous n’avons pas beaucoup parlé non plus de ce que cela nous faisait intérieurement. Que dire de plus ?

Habitants des 3000, anciens et nouveaux, pour la grande majorité d’entre vous, sachez que je vous aime. Vive le 93 !

Frères et sœurs des quartiers populaires !

Si des gens viennent vous voir pour vous demander de militer pour telle ou telle cause, exigez d’eux, de la cohérence, du suicide social, de la rupture familiale et du partage des difficultés de votre quotidien. Si c’est pour des élections, giflez-les, quelque soit leur couleur politique, et dites-leur que c’est toute l’année que vous galérez et pas seulement lors des échéances électorales. S’ils ont pitié de vous, dépouillez-les et laissez-les à poil. S’ils vous parlent en modifiant leur accent et en prenant des tournures banlieusardes pour faire plus street crachez-leur à la gueule. Si, quand ils vous serrent la main, ils la pose sur leur cœur en disant wesh , alors qu’ils ne le font jamais et que ce n’est pas naturel, rigolez un bon coup pour les humilier et coupez-leur un doigt. N’attendez rien des partis. Soyez le plus autonome possible dans la gestion de votre révolte, votre rage, votre haine et votre colère. Ne laissez personne vous dire que vos sentiments ne sont pas légitimes. C’est votre rage qui dans le monde d’aujourd’hui est la plus porteuse de changement pour un bouleversement radical de la société. Quelle forme prendra celui-ci ? J’avoue que je ne sais pas, mais est-ce vraiment important quand il s’agit de se libérer de la pire des prisons ? Trouvez d’autres frères et sœurs comme vous et bougez-vous le cul. 

Nous sommes nombreux et eux, ils sont si peu.

Skalpel

FIN

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MA CITE #6

MA CITE #6

Parfois, j’ai haï mon quartier, pas trop non plus. Quand les motos faisaient un putain de boucan et m’empêchaient de dormir alors que je devais travailler le lendemain, moi et la plupart des gens de ma rue. Quand les petits ne jouaient plus au foot mais à se battre comme les grands. Quand il y avait des embrouilles entre rues et mecs de la même cité, au lieu de faire en sorte d’être unis et solidaires dans l’adversité. Quand au fil du temps le fonctionnement égoïste et individualiste de la société se synthétisait, parfois multiplié par cent dans les rues de ma cité, alors qu’il n’ y avait que des miettes à se partager. Une vraie lutte de crevards pour des envies de crevards. En même temps on constatait que ces chiens de politiques et de bourgeois s’en mettaient plein les poches en commettant des délits graves, et ce en toute impunité.

« L’exploitation de l’énergie humaine sous toutes ses formes, elle, est bien légale et réglementée. » S.

Quand trop de mères faisaient la queue aux Restos du cœur et au Secours catholique. Quand les potes s’en foutaient de la politique et ne pensaient qu’à la thune, à Scarface ou à ce connard de Bernard Tapie qu’on faisait passer pour un héros proche des jeunes des quartiers populaires parce qu’il envoyait chier cette ordure de Jean-Marie Lepen en direct à la télé.

Comme partout, c’était parfois le règne de l’individualisme et du chacun pour soi, qui m’écrasait et me donnait mal à la tête. Mais cela contrastait avec une fraternité de tous les instants, qui s’exprimait souvent dans des moments tragiques. Être dans le besoin exacerbait à la fois l’égoïsme et la solidarité. Ce qui m’amène à un constat simple : après avoir passé vingt ans aux 3000, je peux affirmer que la majorité des habitants de ma cité sont solidaires entre eux. L’entraide est le facteur principal qui permet de survivre dans les quartiers populaires. Sans entraide et aide mutuelle entre les habitants, la situation serait pire.

J’ai ressenti de la colère et de l’injustice quand j’étais obligé de me planquer en dessous d’une voiture et que j’en ressortais complètement crade et puant le diesel. Quand j’angoissais en me disant qu’un grand frère, un putain d’enfoiré grave balaise voulait me faire la peau. Quand chaque baiser échangé avec ma copine était payé au prix très cher de mes angoisses, avec l’impression d’être amoureux au milieu d’un danger de tous les instants. Une fois l’impression d’être dans un film romantique à la Roméo et Juliette passé, ça n’était plus très passionnant, c’était dur à vivre pour un jeune banlieusard un peu fleur bleue. Affirmer sa masculinité et sa virilité était une attitude quasi obligatoire. Il fallait être fort et dur.

 « Personne ne voulait se faire insulter de sale pédé, alors que ça ne traînait qu’entre couilles toute la journée. Y a des mecs qui n’arrêtaient pas de traiter tout le monde de grosses tarlouzes, mais putain jamais tu les avais vus avec une meuf ou quoi, jamais ! » K.

J’eus honte de moi-même pendant longtemps. Quand nous sommes descendus à cinquante sur Panam pour une fête de la musique et que nous avons passé la nuit à nous battre avec des mecs d’autres quartiers, à nous faire gazer, matraquer, braquer par les videurs d’une célèbre boîte de nuit des Champs-Élysées, que nous avons mis des mains au cul à toutes les meufs qui passaient, dépouillé leurs mecs, savaté des gars à dix contre un, vomi sur la gueule d’un touriste à la con et quand je n’ai pas pu dormir pendant les trois jours suivants tellement je m’écœurais et j’avais honte de mon attitude. De cette violence gratuite, arbitraire et mal ciblée. Enfin presque, avec le temps j’admettrai que certains points puissent se discuter. Et puis personne n’est vraiment innocent ou coupable. La haine que je voue au Bobos pourrait bien se traduire par de la violence que les naïfs qualifieraient de gratuite, mais croyez-moi, elle serait tout à fait justifiée, moralement et politiquement.

J’étais saoulé quand ces heures de galère devenaient interminables, quand certains de mes potes m’ennuyaient, quand on ne rigolait plus trop car certaines embrouilles avaient pris le pas sur d’anciennes amitiés, quand la bière ne passait plus et qu’elle avait un goût amer, quand le son qui sortait de la caisse n’était plus du rap mais du R’n’B foireux diffusé par une radio de merde qui n’avait même pas pris la peine de changer son nom pour illustrer sa nouvelle grille musicale. Quand nous faisions chier les voisins avec nos cris et quand nos rêves et nos conceptions du monde, qui avaient mûri avec le temps, n’étaient plus les mêmes. Quand on ne pouvait plus passer par certains chemins car on risquait de se faire niquer par des mecs de la cité d’en face, tout ça pour des embrouilles à la con. Une fois l’histoire racontée et l’honneur de la cité sauf, il n’ y avait plus d’intérêt, c’était plutôt un handicap à nos activités beaucoup plus importantes qu’une bagarre de merde. Quand Guez et moi on s’est fait démonter par des mecs du 94 parce qu’on venait des 3000, car deux semaines auparavant des gars de la cité avait torturé un mec de leur quartier dans une cave avec un fer à repasser. La poisse…Une heure auparavant on venait de participer à une émission de radio sur Nova qui s’appelait Stop la violence ! Il valait mieux en rire que pleurer, même si ce soir là j’ai pleuré. On m’a éclaté une bouteille de Label 5 sur la gueule et Guez s’est mangé un coup de couteau dans le genou qui lui a sectionné le tendon à 50 %. J’aurais pu perdre un œil et lui aurait pu boiter le restant de sa vie. J’ai hérité d’une cicatrice entre les deux yeux (parfaite selon le médecin qui m’a recousu) et Guez n’a pas pu sortir pendant trois semaines car on l’a opéré. Il a chié sur une chaise spéciale dans son salon pendant trois semaines (désolé de balancer gros, tu te rappelle de ta tête de Jésus ?). J’étais triste quand nous n’étions plus aussi solidaires et qu’on se contentait d’un :

« Entre nous, on se nique, OK, on règle nos comptes, mais que personne ne vienne de l’extérieur pour essayer de niquer un mec de la cité. » M.

J’ai détesté cette violence banale cet après midi d’été quand je jouais avec mes potes sur le mini terrain de foot en béton de la Paul 2, qui n’existe plus maintenant, et que j’ai vu un grand traverser le terrain avec un énorme fusil à pompe en direction d’une voiture garée sur la rue Paul-Cézanne à hauteur du Béton. De la voiture est descendu un gars à qui l’on mit une balle dans le genou sans même que celui-ci ait le temps de prononcer un mot. Ensuite la fenêtre du coté passager fut cassée et ce grand prit une mallette. Il repartit en courant et le gars resta allongé sur l’herbe en train de crier et de demander de l’aide.

Je me souviens que, du haut de mes treize ans, la scène me semblait tirer d’un film de gangster américain. Le bruit du coup de feu et l’image du genou explosé sont encore gravés distinctement dans ma mémoire, de même que les personnes présentes tout autour. La jambe de travers et le sang sur l’herbe me paraissaient irréels. Je trouvais le sang trop rouge, trop fluo. J’avais l’impression que certaines scènes de film étaient plus réalistes que le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Quelque chose sonnait faux. En fait la réalité dépassait la fiction en direct live de nos vies. Mais les flics, le blessé et la nouvelle dans la rubrique fait divers du Parisien du lendemain matin étaient bien réels. Ce qui me choqua des années après en y repensant, c’était le fait que mes petites cousines (par alliance de camaraderie parentale de l’époque) jouaient juste à côté du terrain où s’était déroulée la scène. Elles n’avaient rien raté du spectacle et pourtant elles continuaient de sauter à la corde comme si de rien n’était. Incroyable. Je les avais prises par la main et les avaient emmenées plus loin. Elles ne m’avaient posé aucune question et n’avaient fait aucune remarque. Je n’en ai jamais reparlé avec elles. Moi je n’eus ni cauchemar, ni troubles. Rien. Banal, vous dis-je.

Skalpel.

A suivre…

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Encore et encore…

ENCORE ET ENCORE

Écrire sa rage, sa tristesse, ses angoisses, ses peurs, sa haine, son amertume. Écrire comme on vomit. Tout lâcher d’un coup sur le sol et peu importe si ça pue, si c’est dégueulasse, si ça gêne. Le temps que dure la vidange intestinale s’en foutre de tout. Transpirer, s’essuyer et pleurer, encore et encore…

Avoir le regard menaçant, refuser de l’aide, vouloir assumer tout seul.

Qu’est-ce qu’ils veulent tous là ? Pas besoin d’aide, allez-vous faire foutre !

Ne pas être choqué par cette impression de solitude extrême, car c’est un sentiment que l’on expérimente déjà au quotidien.

Se relever, tituber et lâcher une nouvelle galette.

Putain de merde !

Avoir mal au bide, s’essuyer la bouche avec la manche de sa veste, se moucher, être écœuré par l’odeur de bile qui imprègne son haleine et qui pénètre les narines.

Se relever, se sentir un peu mieux, assez pour ne pas crier et cogner sur tout ce qui bouge. Être gêné par la lumière des lampadaires, froncer les sourcils, appuyer sur sa tête avec les deux mains, avoir mal au crâne. S’en vouloir d’avoir trop bu, de ne pas avoir assez mangé. Se sentir désespéré, écrasé, avoir l’impression d’étouffer, pleurer, encore et encore…

Croiser des regards choqués, haineux et d’autres compatissants. Faire semblant de s’en foutre, de les ignorer, de ne pas être atteint par tant d’indifférence et regretter les mots gentils entendus 5 minutes auparavant lorsque les premiers spasmes du vomissement se faisaient sentir.

Ça va monsieur ?

Non… Murmure inaudible…

Grogner comme une bête, sortir les crocs, baver. S’arrêter entre deux voitures et pisser sur le trottoir. Entendre les remarques des passants derrière soi, rigoler et les envoyer se faire foutre… Encore une fois. Regarder l’heure. Minuit. Se dépêcher de marcher pour pouvoir prendre le dernier RER. Sauter les barrières, tomber, se cogner la tête. Avoir mal. Se relever et courir comme un dingue vers le quai. Monter dans le train juste avant que les portes ne se referment. S’affaler sur une banquette, regarder son reflet dans la vitre et toucher l’égratignure que l’on vient de se faire. Sentir ces yeux s’humidifier pour la énième fois de la soirée et s’endormir comme une merde. Se réveiller à quatre heures du matin au dépôt des trains. Se sentir perdu, plus seul que jamais, paniquer et pleurer, encore et encore…

Skalpel

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MA CITE #5

MA CITE #5

Parfois la violence latente et quotidienne de ma cité nous rendait un peu fous. Je crois que nous avions besoin d’extérioriser beaucoup de choses. Il nous arrivait de descendre à quinze sur Panam avec des spliffs et des packs de bières dans des sacs plastiques ED, pleins de glace pilée de chez le poissonnier d’à côté de la gare. Tous réunis en queue de train, avec quelques mecs de Sevran qui le temps d’un voyage vers Châtelet-les-Halles n’étaient plus des ennemis mais des partenaires de défonce et de galère. Nous passions l’après midi aux Halles et nous baffions (moi pas trop, je suivais plus que je n’instiguais car j’avais peur et n’étais pas très téméraire), quand l’occase se présentait, des mecs habillés en hip-hop genre je suis un mec des States. Nous étions allergiques aux baggys que portaient les rappeurs (un comble) et aux levis bleu ciel moulants que portaient certains mecs du 92. Aujourd’hui la mode c’est d’être fashion et moi je porte ne porte plus souvent des baggys. Que voulez-vous, les modes changent. Souvent Guezouz réussissait à voler des putains de bons skeuds de rap français à ces bâtards de la Fnac. Plus il buvait et plus il tapait de skeuds. Je tiens à préciser que vous ne rêvez pas, à l’époque il y avait encore des bons disques de rap français et un certain magasin de vinyles indé était à son apogée, ce qui leur permettait de se la raconter et de te prendre de haut quand tu ramenais ton maxi sans aucun featuring de rappeur connu. Aujourd’hui ils sont obligés de vendre des vêtements et quand tu rentres dans leur boutique ils sont un peu plus courtois, le rayon rap de la Fnac lui est devenu minuscule. Plus que jamais, l’industrie du disque peut crever la bouche ouverte !

« Moi j’aimais le rap et cela est toujours le cas. J’ai musicalement kiffé ma cité, quand à l’age de quinze ans je répétais mes textes de rap dans une cave de la rue Auguste-Renoir avec un grand de la cité qui avait une asso et qui nous avait pris plus ou moins en mains pour nous faire bosser un peu. Quand je fis mon premier concert dans le jardin japonais en pierre à côté des quatre tours du Galion, je me souviens de l’émotion et de la joie mais aussi de la surprise qu’avaient eues pas mal de gars du quartier. Un grand du bâtiment 12 de la rue Auguste-Renoir nous avait inscrits en cachette au concert et nous avait mis devant le fait accompli, « vous êtes obligés d’y aller maintenant les gars, sinon vous passerez pour des baltringues ». Merci gros, de nous avoir inscrits, tu n’imagines pas à quel point cela m’a mis le pied à l’étrier. Pour le reste de mes aventures rapologiques, j’en resterai là, elles mériteraient une bonne centaine de pages à elles toutes seules, elles viendront… » E.

Ma cité je l’ai aimée tendrement. Debout sur le pas de ma porte, au deuxième étage de mon immeuble, quand je regardais mon père discuter avec le voisin algérien de notre couloir et le voisin malien du couloir d’en face. Les trois avaient chacun un accent qui auraient abîmé vos oreilles de bons français et qui étaient, disons-le, très souvent proche de l’incompréhensible pour des oreilles non aguerries, mais eux ils se comprenaient et discutaient tranquillement, et c’est cela qui importait vraiment. Je m’en rendais compte d’autant plus facilement que j’étais vigilant à ce que personne ne se moque de l’accent de mon père. Je me sentais coupable de m’être moqué de celui-ci et de l’avoir vexé un matin que nous avions rendez-vous à l’école pour une rencontre parents-profs. De plus, un jour pendant un rendez-vous à la sous-préfecture du Raincy, une connasse de fonctionnaire d’un guichet avait exprimé son exaspération de ne rien comprendre à ce que mon père lui disait. Elle pouffait et l’infantilisait en lui parlant avec un ton condescendant et paternaliste. Il avait certes un accent prononcé, mais tout était compréhensible, elle était juste saoulée de devoir faire un petit effort de compréhension dans le cadre de son boulot. Moi, je me mis en colère du haut de mes onze ans et je l’envoyais chier, en lui disant que mon vieux avait sûrement lu plus de livres en français que toute sa famille de collabo depuis trois générations, ou un truc dans le genre.

Le deuxième étage du bâtiment 15 de la rue Paul-Cézanne à Aulnay-sous-Bois, trois pères de familles, trois cultures et trois vies différentes et en même temps tellement semblables. Les mêmes cernes de fatigue et la même peau calleuse sur les mains gonflées par le travail.

« Je veux juste que mes parents sachent que je suis fier de leur magnifique accent. Il n’ y a rien de plus charmant et de plus beau que d’entendre ma mère s’exprimer en français, ses yeux verts et sa peau blanche combinés à son accent peuvent vous faire croire qu’elle débarque de l’Europe de l’est, ce qui est assez drôle pour quelqu’un qui est né dans une petite ville uruguayenne. » E.

Skalpel.

A suivre.

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IMAGINE

IMAGINE

Imaginons que ce con porte une veste cintrée. Qu’il a une face de craie et des dents de lapin. Qu’il est un peu speed. Qu’il parle de façon saccadée et que son timbre de voix ressemble à celui d’un animateur télé. Qu’il sourit. Qu’il se sent en confiance. Que son air et sa façon de bouger son corps soient à la limite de la provocation mais pas suffisamment pour que tu puisses lui dire : « Eh connard tu parles mal à qui là ? ». Qu’il évolue dans une sorte d’ambiguïté comportementale énervante.

Bref, imaginons qu’il est à l’entrée de son bar. Qu’à côté de lui il y a un rebeu et un renoi qui font office de vigiles et que ce con se sente fort. Détendu. Qu’il frôle l’arrogance du dominant. Fier d’être entre deux gars pas comme lui, certes pas très intelligents, mais pas du tout comme lui, non. Qu’il se sente même un peu galvanisé par la situation, en transe, qu’il aime son boulot. Et que ces deux merdes qui ressemblent à des robots prennent un malin plaisir à jouer leur rôle de larbin en identifiant et en faisant la misère à ceux qu’ils savent être comme eux. Qu’ils jouent leur rôle de harki au service du colon à merveille. Juste pour avoir le plaisir de faire la bise à des fragiles et que des mecs avec des mèches et des coupes à la raie soient fiers de les « check » quand ils rentrent dans le bar. Surtout s’ils ont un pote qui vient de province à qui ils pourront dire : « t’as vu le grand black comment je lui ai dit bonjour, j’assure ah ouais ? ». C’est vrai, il faut bouffer, mais on peut bouffer sans faire du zèle et sans penser que l’on doit briller aux yeux de ceux qui viennent de l’autre côté de la frontière : économique, raciale, sociale et géographique. C’est compliqué mais j’me comprends.

Imaginons que ce soir il y a un groupe qui joue dans ce bar situé dans une rue de bobos parisiens. Un groupe de merde, enfin pour moi, mais formé à Barcelone, dans la ville des bobos par excellence. Espérons qu’ils ne soient pas parrainés par Manu Chao. Une sorte d’auberge espagnole, enfin catalane, en musique. En plus dans la soirée, je crois apercevoir le sosie de Romain Duris. Et là, je crois vraiment, que de battre mon cœur s’est arrêté. Au secours. Qu’est-ce que je fous là ? Ce n’est pas le problème. Laissons la possibilité à ceux qui me haïssent de s’imaginer qu’en fait je ne suis qu’un aigri qui se retrouve dans les endroits qu’il déteste par pur masochisme. Ça me va. Imaginons que la pinte est chère. Allez je fais une exception, je la chope quand même histoire de patienter en écoutant la première partie. Une connaissance. Imaginons qu’il y ait plein de meufs, pas mal, mais tellement identifiées en tant que bolos qu’en fait ça ne m’intéresse pas, même pour jouer au lover et au séducteur. C’est chaud. Soulever l’ennemi et le foutre dans mon lit ?

« T’exagères gros… », Mais pas du tout, baiser c’est politique, boire un verre aussi, tout est politique bordel !

Skalpel

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2030 « Moment de solitude – Chroniques de la zone des oubliés »

Peut-être que tout ceci n’est qu’un rêve. Peut-être qu’il y a plusieurs perceptions de la réalité qui se croisent et qui contribuent à faire de ce cauchemar qu’est la lutte pour une existence digne quelque chose qui donne un sens à cette vie. Peut-être que nous ne sommes pas aussi libres que nous le pensons. Peut-être somme-nous de simples marionnettes et peut-être que cela nous arrange, car cette idée nous ôte toute responsabilité dans nos actions passées, présentes et futures. Peut-être que l’idée de ne pas être totalement au contrôle de nos vies nous conforte dans nos choix individuels, qui, pris en dehors d’une dynamique collective, n’ont d’autre but que de servir nos intérêts personnels de la façon la plus égoïste qui soit. Peut-être que toute cette complexité dans laquelle nous évoluons nous rend volontairement aveugles et insensibles aux choses et à la vie au sens large, en général. Peut-être que ce n’est pas d’avoir raison qui importe vraiment, mais juste d’agir collectivement. Il y a peu de certitudes, beaucoup de questions sans réponses et tellement de peut-être… Peut-être que nos routes se croiseront bientôt…

Cellules « Utopistes combattant-e-s »

Rêvez ou crevez !

13 février 2030

Depuis les taules froissées de la Zone des oubliés

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Planqué au rez-de-chaussée, dans les placards à générateurs électriques d’un immeuble luxueux et ancien qui abritait un cabinet de psychiatre du travail communautaire au nom faussement provocateur, « Joie et Bien-être », il ruminait ses pensées en attendant de passer à l’action. Il lui restait juste le temps de se triturer l’esprit et de mettre de l’ordre dans ses réflexions minées par des doutes et des questions auxquelles il n’avait pas de réponses précises. Son regard était perdu dans le vide qui séparait son visage du mur sale auquel il faisait face. Pourtant, de vide autour de lui il n’y en avait pas, ou plutôt il n’y en avait plus. Il avait le sentiment d’étouffer. Il pouvait presque sentir la crasse s’insinuer dans les pores de sa peau lisse et rasée de près.

Depuis quelques semaines, son quotidien avait perdu de son calme habituel, le comble pour quelqu’un qui avait traversé le cours du temps avec une tranquillité insultante, presque irréelle. Il songeait aux événements récents qui l’avaient fait passer d’une existence douce, paisible et quelque peu naïve à une vie de militant qui le stimulait intellectuellement, mais qui le mettait constamment en danger. Les va-et-vient incessants entre la Zone pacifiée (ZP) dont il était originaire et la Zone des oubliés (ZDO) qu’il avait découvert, stupéfait, le faisait voyager dans le tunnel crade de ses réflexions. C’était quelque chose de douloureux. La limpidité de ses souvenirs contrastait avec une nouvelle réalité qui ne cessait de l’étonner un peu plus chaque jour. Il y a peu, celle-ci était faussée par une vision des choses beaucoup trop ordonnée et réglée au millimètre près. Aucune place n’était laissée au hasard, à l’improvisation ou à la spontanéité. Rien ne dépassait jamais. Tout était carré de A à Z.

Il se sentait fatigué. Intérieurement, il se disait qu’il aurait souhaité ne jamais se réveiller, s’engager dans la résistance, mais il se mentait à lui-même. Même dans un état d’épuisement psychique et physique intense, il ne réussissait jamais à se convaincre totalement qu’il était dans l’erreur. Il était encore très loin de l’inévitable étape de la résignation qui vient frapper à la porte de l’esprit du vieux militant sur le retour et qu’on ne peut éviter que lorsqu’on meurt en luttant ou milite pour une nouvelle cause.

Putain de merde ! J’étais cool avant, pépère, j’en avais rien à foutre de rien ! C’est vrai que j’étais un putain de mouton inconscient, mais au moins j’étais tranquille. Qu’est-ce que j’ai foutu ?

S’exprimer par la parole et jouer le jeu des questions-réponses avec lui-même lui permettait d’évacuer un peu de ressentiments et de culpabilité, même si de l’extérieur on aurait pu le prendre pour un fou qui jactait tout seul. L’effet thérapeutique immédiat de cet échange à haute voix était indéniable.

Des regrets, il en avait plein, mais il savait que s’il avait la possibilité de revenir en arrière il ne le ferait pas, il resterait sur le quai et laisserait passer tranquillement le train du retour. Il se sentait comme Néo dans Matrix, à la seule différence que ses ennemis n’étaient pas des machines, mais d’autres hommes comme lui, bien réels, faits de chair et de sang.

Au fond, il était fier d’exister vraiment, de ressentir les choses profondément, de palper l’existence et de pouvoir en garder une petite partie au creux de ses mains. Dorénavant, il était loin du confort solitaire de son ancienne vie, mais au moins il s’était rapproché de la réalité, certes terrifiante, mais réalité tout de même.

Le temps avait passé rapidement. Quelques mois sur le calendrier. Une éternité pour lui, qui comptait le nombre de petits bâtons inscrits sur les murs de sa cellule mentale. Des bâtons symbolisant le nombre de jours passés depuis sa libération : brutale et soudaine. Cette mise en liberté, plus ou moins conditionnelle, avait précédé une période de sevrage qui lui avait permis de soigner sa dépendance physique aux médicaments mais qui lui avait paradoxalement fait aimer le whisky.

On n’a rien sans rien, se disait-il. On remplace un vice par un autre en se disant que le nouveau est un peu plus rustique et naturel, ce qui rassure pendant un bref instant.

Jack Daniel’s était son nouveau compagnon de route, en plus des quelques camarades de l’organisation qu’il avait eu l’occasion de connaître lors de sa formation militaire et plus ou moins politique. L’épreuve avait été difficile et, quand il était ivre, il revoyait souvent ce corps sans formes, entièrement vêtu de noir, abattre froidement devant ses yeux son psychiatre du bien-être (PBE) : sa conscience artificielle à la voix suave et hypnotique. Cela le perturbait. Le calme de ce bourreau sans visage, qui après l’exécution lui avait glissé un tract dans la poche, l’étonnait chaque fois qu’il y repensait. Il s’était imaginé que pour tuer quelqu’un on avait besoin de hurler et d’extérioriser sa peur, qu’on ne pouvait pas le faire froidement comme si de rien n’était.

Une fois rentré chez lui, il avait pris le risque de lire ce qui était inscrit sur ce bout de papier et s’était aperçu qu’il ne pourrait plus reculer. Il y aurait un avant et un après.

Cela avait été le début d’une nouvelle existence et la fin de sa vie de citoyen officiel de la Communauté. Le changement avait été radical et, désormais, il menait une vie clandestine où sa naïveté avait laissé place à une lucidité implacable. Il se méfiait de tout et de tout le monde.

Dans le cadre de son ancienne vie, il réfléchissait peu et agissait par automatismes, mais il avait néanmoins senti que quelque chose n’allait pas.Il avait du mal à mettre des mots sur ce petit bout de pensée figé dans les recoins sombres de son cerveau. Les médicaments prescrits par le PBE ne faisaient rien pour arranger les choses. Au contraire, ils annihilaient le moindre doute et la moindre interrogation possibles. Impossible à l’époque de se défaire de ce rendez-vous hebdomadaire obligatoire dont dépendait votre statut au sein de la Communauté. Les rapports du psychiatre déterminaient votre existence et vous donnaient le droit de travailler et vivre dans la ZP. En gros, le droit d’exister.

De toute façon, avant c’était le néant, le rien. L’absence d’émotions, tout le contraire d’aujourd’hui !

Avant…

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Dans cet échiquier moderne, la partie se joue entre les pièces d’un même camp. Les rois, les fous et les pions. Les rois dirigent et prétendent détecter chez les pions les symptômes d’une maladie mentale dont ils sont à l’origine de la création. Qui peut nier leur influence dans la rapidité de sa propagation ? Les sujets de Sa Majesté sont des « esclaves-patients ».Les pions sont ignorants, mais ce sont des pièces obéissantes. Les fous sont d’anciens pions plus ou moins conscients de leurs conditions et dont certains veulent guérir de la folie que les rois ont contribué à faire naître chez eux. Le traitement que les rois imposent aux pions devenus fous les place dans la catégorie des pièces subversives. La meilleure chose qui puisse arriver à un pion, c’est qu’il devienne fou. Qu’il prenne conscience tout à coup de l’espace disponible et de la possibilité du choix qu’il a dans ses déplacements. Parfois, quand cela se produit, il veut partager cette expérience et la joie intense qu’il ressent avec d’autres pions. Le roi envoie donc des pions obéissants, mais aussi des fous : d’anciens pions qui sont aussi, paradoxalement, des fous en devenir. L’issue de cette lutte dépend de facteurs liés aux contradictions vécues par les fous.On ne peut pas parler de victoire suscitée par la mise en échec du roi.

On peut juste évoquer l’apparition de nouvelles possibilités libératrices qui s’offrent aux pions et qui passent par l’expérimentation de la folie.

Cellules « Utopistes combattant-e-s »

Que la partie commence !

Quelqu’un comprend-il quelque chose aux règles du jeu ?

3 mai 2030

Derrière les nuages de fumée acides de la Zone des oubliés.

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Il se leva et commença à grimper les deux étages qui le séparaient de l’entrée du cabinet. Il était en sueur et dégoulinait à l’intérieur de sa combinaison noire.

Il avait des crampes aux mollets.

Je suis devenu un putain d’alcoolique après avoir été un mouton chimique, bordel !

Il savait qu’il buvait plus que de raison depuis cette fameuse journée libératrice, mais il avait besoin de quelque chose pour calmer ses nerfs ; et de médicaments, il n’en voulait pas, il n’en voulait plus. Ils étaient pourtant efficaces et faciles à trouver, le whisky aussi. Un petit tour dans la Zone des oubliés et « l’affaire est dans le sac » – expression ancienne qu’il se plaisait à employer depuis qu’il était tombé sur un vieux polar qu’il avait lu en deux petites heures. Rare et appréciable moment de répit qu’il s’était accordé au milieu de ses nouvelles occupations, allongé dans une des nombreuses caches de l’Organisation située dans la ZDO, à l’intérieur d’un bâtiment en ruines dont les briques rouges étaient quasiment toutes recouvertes de graffitis et d’insultes envers la Communauté.

Il dormait peu et se réveillait en sursaut, le front en sueur et les mains moites posées sur la crosse de son 9 mm à impulsion thermique. C’était une arme de fabrication artisanale et indétectable par les appareils des miliciens de la Communauté. Ses nuits étaient rythmées par les cauchemars morbides et vicieux qui avaient remplacé les rêves insipides de son ancienne vie :

des rêves doux et reposants, confortables et moelleux comme du coton, artificiels. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas profité d’une bonne nuit de sommeil, longtemps qu’il ne s’était pas réveillé avec la sensation de s’être reposé et d’avoir rechargé les batteries. Avec en prime la sensation presque euphorique d’avoir l’âme en paix. Douce illusion de liberté à l’intérieur d’une camisole chimique qui engluait les connexions cérébrales qui lui auraient permis de voir clair.

Il se disait qu’il paierait cher pour pouvoir profiter d’un court et modeste moment de repos, juste ce qu’il faut pour que la bonne humeur qui accompagnerait le réveil ne lui fasse pas oublier la réalité glauque de son nouveau quotidien. Fait de grisaille et d’allées et venues clandestines entre les deux zones. Il avait beau se sentir fatigué et usé, il ne pouvait occulter le fait qu’il se sentait constamment en état de traumatisme, cela lui donnait la gerbe. Son ancien état de légume médicamenté lui répugnait.

Comment ai-je pu être aussi naïf et aveugle ? Pourquoi n’ai-je pas résisté ou protesté ?

D’intenses réflexions personnelles et des interro-gations sans fin avaient transformé son corps en une éponge capable d’absorber toute la douleur et la souffrance du monde. Les regards durs comme du béton armé qu’il croisait dans les ruelles sombres de son nouveau quartier le pénétraient jusqu’au plus profond de son âme. Il découvrait un monde qu’il ne connaissait qu’à travers les reportages diffusés par l’unique chaîne de la Communauté.

« Un monde puant, dégueulasse, sauvage, dangereux, gris, glauque, enfumé, où l’espérance de vie est plus courte que dans les zones pacifiées civilisatrices », disait le commentateur télé de sa voix faussement apaisante.

Les sensations qu’il percevait étaient inédites, ce qui rendait la douleur d’autant plus insupportable. Il était bombardé par un tas de sentiments nouveaux. Il se sentait perdu, comme un enfant lâché trop tôt dans un monde d’adultes hostiles et impatients.

Comment font les gens pour supporter cette vie de merde ? Comment ne pas comprendre qu’ils aient envie de traverser cette immonde frontière pour tenter le coup de force dans l’autre zone ? Comment ne pas tenter sa chance en participant à toutes ces émissions de télé-réalité dont la récompense est la chance de vivre une nouvelle vie dans la ZP en ayant la mémoire effacée et le compte en banque plein ? Zone de merde…

Peut-être que les gens ne supportent rien.Ils se contentent juste de subir cette réalité qui les agresse du matin au soir. Les urgences quotidiennes empêchant de prendre le temps de réfléchir aux conditions minables de sa propre vie.

En 2030, on vivait au jour le jour, tels des animaux, de façon instinctive. Les plus chanceux se repliaient derrière une carapace mentale capable de gérer plusieurs sentiments confus et contradictoires. Ils passaient de la tristesse lucide et objective à la joie forcée et calculée, mais surtout de l’indifférence au mépris le plus total pour tous ceux qui n’avaient pas le courage et la force d’affronter cette existence nécessairement difficile. Par là, il fallait comprendre : obéir aveuglément en essayant d’éprouver le moins de choses possible. S’accrocher à l’espoir de l’appartenance à une communauté de privilégiés. En son nom, ils sacrifiaient de rares moments de joie pour mieux supporter les nombreux moments de tristesse et d’angoisse.

D’une certaine façon, il valait mieux être pauvreet lucide dans la ZDO que riche et inconscient dans la ZP.

Tu parles, autant choisir entre la peste et le choléra, ce qu’il fallait, c’était détruire tout ça et tout recommencer en ayant pris soin de purger un peu ses sentiments, puis lever la tête et avancer de façon déterminée !

Il comprenait que l’exécution des psychiatres faisait partie d’une stratégie plus large et globale. Elle permettait, de temps en temps, la libération d’un individu lambda qui pouvait rejoindre le cas échéant l’Organisation, comme lui. Et maintenant, ça allait être à son tour d’abattre un être humain froidement pour la cause. Le plus efficace, pour l’accepter, c’était de le dépersonnaliser. De déshumaniser le peu de choses qu’il restait à cet être responsable de tellement de malheurs et de souffrances. Il allait saboter par cet acte la machine à broyer les humains. Il allait saboter le capitalisme en enlevant une pièce nécessaire à son fonctionnement.

Des conneries ! Je vais faire ce que j’ai à faire et c’est tout…

Il en revenait toujours à cette même question qui le taraudait. Peu importe l’entrée par laquelle il rejoignait le chemin tortueux de sa réflexion : à partir de quel moment l’indifférence nécessaire à la survie devient-elle l’excuse confortable qui nous rend complices du système ?

Peut-être suffit-il d’endosser cette armure qui épouse parfaitement les courbes complexes de l’âme humaine pour se sentir mieux. La consolation ultime étant sûrement de savoir qu’il y a pire ailleurs.

La lutte contre le rouleau compresseur qui nous écrase chaque jour est remplacée par une illusoire lutte contre soi-même, où s’affrontent la culpabilité de ne rien faire et l’envie de fermer les yeux devant tant d’évidences. On se laisse envahir par la peur, la lâcheté, la crainte, mais surtout la paresse. On avale le nombre de pilules suffisant et on oublie. Comment affronter cette impression de solitude extrême qui tétanise le moindre muscle du corps ? Comment rompre cet isolement au moment précis où le doute s’installe ?

Aujourd’hui, il en concluait qu’il y avait suffisamment de raisons objectives et d’arguments qui désignaient le Gouvernement démocratique centralisé, instance dirigeante de la Communauté, comme responsable des maux dont souffrait la masse de gens entassés dans la Zone des oubliés. Il était tout aussi responsable de l’abrutissement des citoyens moutons et médicamentés de la ZP. La Communauté prenait le temps de s’occuper de chacun minutieusement, mais l’agression perpétrée était subie collectivement, la résistance à cette agression devait forcément être collective. Les différentes strates représentatives de cette agression/oppression se superposaient pour mieux laisser apparaître l’ampleur du désastre.

Exploitation morale, physique et sociale. Traitement psychiatrique généralisé. Pénétration de l’âme humaine par le système jusque dans l’intime. Ce que le « vivant » et non plus l’ « humain » subissait, s’apparentait à un viol.

La solitude paradoxale, contre laquelle certains luttaient, était difficilement surmontable, et la propagande fonctionnait bien. Même dans de rares moments de lucidité, au lieu de s’unir et de mener un combat collectif contre un ennemi complexe mais apparent, on se persuadait que la lutte individuelle et abstraite contre ses propres imperfections était la solution à tous les problèmes.

Une réflexion personnelle qui amène du changement et de l’évolution vers quelque chose de positif et progressiste, additionnée à un voyage dans son « moi » intérieur, plus une méditation sur son vécu spirituel postorganique sont égales à une action libératrice pour l’humanité !

Les recettes philosophiques modernes pour une nouvelle ère progressiste, tirées du petit manuel de Théorie du bien-être que diffusait le ministère ne l’impressionnaient plus.

De la branlette !

Il n’y croyait plus du tout. La patience intellectuelle et les décisions pragmatiques étaient les vertus les plus en vogue chez les partisans de l’inaction. Il en était convaincu, c’était une conviction récente mais solide.

La seule chose qui change réellement lors de ces voyages philosophiques à travers les différents « moi », c’est le niveau d’adaptation au monde tel qu’il est, donc le nombre de concessions que l’on fait au système, consciemment ou pas. À la rigueur, on peut parler de stratégie de survie, et encore, cela implique qu’il y ait une volonté de résister en s’infiltrant dans le circuit. Peu probable.

Il réfléchissait beaucoup. Plus il réfléchissait et moins il avait envie d’être seul. Plus il s’enfermait dans sa bulle solitaire et plus il avait envie de la crever pour s’en extirper et rejoindre les autres. Il avait envie de partager les conclusions de ses analyses personnelles. Il voulait le faire vite, dans l’instant, tout de suite. Il savait que ce n’était pas possible dans l’immédiat. Mais il était certain que dorénavant tout ce qu’il ferait, et d’une certaine façon faisait déjà, irait dans le sens du partage et de la transmission. Il voulait du collectif. Il l’avait déjà au sein de l’Organisation, mais il en voulait encore plus. Son impatience faisait écho à une sensation de nervosité incontrôlable contre laquelle il essayait de se battre en se concentrant sur l’importance de sa mission.

C’est mon tour, je ne peux plus reculer, à moi de libérer quelqu’un d’autre et d’envoyer ce boulon infect de la machine communautaire dans une autre vie. Ah, putain de merde ! Fait chier ! Je me prendrais bien une petite pastille pour oublier tout ça…

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Nous n’avons pas de tâche historique car nous n’avons pas de destin. Notre éventuel avenir révolutionnaire n’est défini ni par notre classe sociale, ni par nos paroles. Nos actions et leurs mises en oeuvre définissent réellement et concrètement notre potentiel « subversif et révolutionnaire ». Nous n’avons pas non plus de mission dont nous aurions hérité et que nous devrions accomplir avant toute autre chose en mettant de côté les aspects positifs ou négatifs de l’existence. Si nous ressentons le poids d’une sorte de devoir de continuité, nous pensons que ce n’est pas notre faute, nous l’assumons, mais n’hésitons pas à demander de l’aide pour porter cette espèce de fardeau qui nous cantonne dans un rôle de victime suicidaire et sans perspective.

Nous ne sommes ni des prophètes, ni des héros, même si, parfois, certaines paroles ou attitudes trahissent une admiration pour des parcours de vies militants que nous jugeons exemplaires ou incroyables. Nous aspirons à exister socialement et collectivement, nous sommes donc conscients que ce que nous admirons chez certaines personnes ayant lutté au cours de l’histoire, ce sont des actes individuels qui prennent du sens uniquement dans le cadre d’une action collective, dans l’intérêt de chacun et de tous.

Nous sommes un ensemble d’uniques qui combattons l’accaparement égoïste par certains du droit à exister.

Pour nous, le fond et la forme sont intimement liés. Si le fond ne prend pas de forme compréhensible, il est sans intérêt. La forme au sens où nous l’entendons ne peut exister et être perçue correctement sans le fond.

Notre pratique est le reflet de notre théorie et notre théorie découle de notre pratique. C’est un va-et-vient incessant qui puise son énergie dans la recherche constante d’une fidélité à « l’éthique révolutionnaire » que nous défendons.

Nous donnons de la valeur à l’exemple, mais nous ne le sacralisons pas. Nous haïssons la perfection. Nos erreurs sont aussi fécondes que nos réussites.

Nous ne jugeons pas la pertinence d’une lutte à son intensité, la quantité pour nous, n’est pas un argument, et encore moins une valeur morale. L’intensité de nos actions n’est pas un facteur qui peut donner une idée de nos forces réelles ni un argument qui justifierait le fait que nous soyons plus légitimes qu’un autre groupe constitué moins actif.

L’important, c’est d’exister en tant qu’alternative et recours parmi un ensemble de groupes ou collectifs qui proposent et impulsent des choses qui vont plus loin que le simple constat alarmant de la situation. Nous sommes des pessimistes heureux, ou des mélancoliques pleins d’espoir, mais ce qui est sûr, c’est que nous Sommes !

Cellules « Utopistes combattant-e-s »

Il n’y a pas de destin, il n’y a que des actions !

24 septembre 2030

Depuis les sous-sols encrassés de la Zone des oubliés

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Il vérifia son arme une dernière fois et frappa à la porte. Il savait comment tout cela se passerait, car il avait déjà été le témoin d’une scène similaire. La seule différence, c’est que maintenant il jouait un autre rôle.

Dans un premier temps, il ouvrirait la porte de façon plus ou moins brusque pour donner de la consistance à l’effet de surprise, ensuite il se dirigerait vers le psy à pas rapides et il lui mettrait une balle dans la tête sans même qu’il ait le temps de réagir ou de penser aux raisons pour lesquelles un homme armé avait subitement fait irrruption dans son cabinet. Ça serait net et précis, il était entraîné pour ça. Quand le corps du psy s’affalerait sur son confortable fauteuil en cuir véritable, il tendrait une lettre pliée en trois à la patiente, ou au patient, tétanisé-e devant lui. Elle serait tellement droguée aux médocs qu’elle n’aurait pas la force de crier ou de hurler de panique. Ensuite, il sortirait de là rapidement et retournerait dans la Zone des oubliés en empruntant un parcours sécurisé établi préalablement. Avant le débriefing avec son responsable de section, il se servirait un bon verre de jack, ou plusieurs, et repenserait à tout ça. Puis, une fois la réunion terminée, il se dirait qu’avec les conséquences de cette action réalisée comme il faut tout ne faisait que commencer…

Skalpel

Paru dans le livre collectif « 2030: Nouvelles d’un monde qui tombe »

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